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L’imagerie apocalyptique, quand elle ne verse pas dans le post-guerre nucléaire, s’incarne à foison ces temps-ci dans l’après catastrophe écologique ou pandémique. Avant le très beau, très noir La Route de John Hillcoat, Bienvenue à Zombieland, par ailleurs fort apprécié par la critique ici et là (et à juste titre) s’octroie la place du film « chaos sanitaire » de la semaine, avec en toile de fond une trame éculée : celle d’un monde entièrement dévasté, mortifié, auquel tente d’échapper (à moins qu’il ne s’agisse de le reconquérir, considérant le nom des deux protagonistes mâles du métrage : Columbus, Tallahassee) une poignée de survivants dont un geek no life adepte de World of warcraft. L’idée d’une infestation de morts-vivants, quelle que soit la vitesse de déplacement de ceux-ci ou l’origine virale du phénomène, n’a plus rien d’intéressant en 2009, mais le film de Ruben Fleischer déplace le débat en tirant à vue, avec un sens du divertissement réel, sur l’hygiène de vie étatsunienne : dès l’entrée en matière, le héros neuneu mais sympathique énonce ainsi avec une jubilation teintée de moquerie, que les premières victimes des zombies furent « les gros ». Et pour cause explique-t-il avec une logique confondante de réalisme physique : les gros courent moins vite. Avec eux, sûr qu’il y a plus à manger pour leur prédateurs en voie de décomposition.

L’assertion détone autant qu’elle fait rire sans détour dans une production américaine populaire, et à destination d’un public forcément jeune et/ou friand de cochonneries à grignoter pendant la projection. Public dont on ne peut ignorer les problèmes de poids, surtout si l’on considère qu’il y a aux Etats-Unis 89,8 millions d’obèses et 193 millions de personnes en surpoids, sur 300 de population totale (source : Wikipedia). Quoique la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni (23,3 % d’obèses outre-Rhin, 27 % outre-Manche, par exemple) ne soient pas en reste s’agissant de ces problèmes de santé, les scénaristes et le réalisateur de Bienvenue à Zombieland s’acharnent d’abord sur leurs congénères. La malbouffe et les temples de la fast-consommation en prennent aussi pour leur grade, devenant les lieux privilégiés d’une menace létale, comme ce rayon de supermarché hanté par un fat-guy limité dans sa vélocité – limite que l’azimuté Tallahassee (Woody Harrelson, qui aime décidément squatter les films de fin du monde, cf. 2012) saura exploiter à son avantage, dans une mise à mort qu’on décode comme clownesque, pamphlétaire vis-à-vis des personnes plus que bien portantes.

Pas étonnant que dans la foulée, Bienvenue à Zombieland s’enrichisse d’une moquerie égale et très premier degré à l’égard des possesseurs de 4×4 ou de Hummers ; sont aussi épinglés la dilution dans la surconsommation (cette boutique de souvenirs indiens faussement authentiques que le petit groupe de survivants met à sac pour le plaisir), et la banalisation des armes à feu – instruments de défense héroïque certes, mais aussi symbole d’une certaine perte des sens civiques et de l’innocence (voir la scène où la jeune Abigail Breslin / Little Rock s’entraîne au tir sous les bons auspices du « vieux » Tallahassee / Harrelson). C’est ce dernier aspect qu’on retiendra surtout pour passer à l’étape critique supérieure qui, au-delà d’un jeu de références cinéphiliques, introduit dans le récit de Ruben Fleischer un regard sur la fiction et la culture pop, un commentaire sur l’effet cinématographique lui-même : cette idée géniale qui met en scène Bill Murray dans son propre rôle, quand les quatre de l’après-apocalypse viral annexent une grande demeure hollywoodienne appartenant à la star et choisie par Tallahassee, grand fan de l’acteur devant l’éternel. À cet instant, le cadre de la fiction contamine le champ de la réalité, les héros peuvent visionner à l’envi le « classique » Ghostbusters (que Little Rock découvre pour la première fois, un brin désabusée, ennuyée : le jeune public s’intéresse aujourd’hui à d’autres formes filmiques, d’autres histoires), le « vrai » Bill Murray (qui en rajoute dans l’autodérision mais l’excès est tordant) n’en demeure pas moins une icône périssable, immuablement eighties « à l’écran dans l’écran », à demi décomposé dans la réalité du monde zombifié. Plus fort encore, l’artifice de son maquillage, son déguisement, lui vaudra justement de passer de vie à trépas, preuve qu’il n’y a plus de frontière entre le faux et le vrai maladif, mortel ; preuve aussi que le culte des armes à feu, pour le coup, nous ramène à une triste réalité meurtrière.
Au-delà de ces variations bêtes et méchantes mais très drôles sur la société de consommation nord-américaine et la mort interminable (râle infini de Murray, rire franc du spectateur) des icônes comiques d’Hollywood, Bienvenue à Zombieland se veut un tour de fête foraine, un manège distancié par rapport à son genre, littéralement voulu comme tel avec son climax dans le parc d’attractions. Pas mal pour un petit film destiné à divertir les masses sans les pousser à engraisser devant la télé.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 25 novembre 2009

> Lire aussi, à propos de contagion, de zombies et de fin du monde, notre dossier « pandémie » dans VERSUS n° 17, actuellement disponible.





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