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Au lendemain de la sortie du documentaire consacré à la journaliste russe assassinée le 7 octobre 2006 (le jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine !), rencontre avec le réalisateur Eric Bergkraut et la sœur d’Anna Politkovkskaïa, Elena Kudimova. Largement commenté, ce film-hommage à une héroïne du journalisme politique engagé, passe doucement mais sûrement du portrait intimiste dévoilé aux yeux du monde, à l’enquête exposant diverses théories sur l’identité des commanditaires de l’assassinat, sur fond de corruption, d’excès de pouvoir des oligarques et de collusion, complicité génocidaire ou affairisme destructeur, entre le Kremlin et les nouveaux dirigeants tchétchènes (l’inquiétant et barbare Ramzan Kadyrov). En dressant le parcours d’une combattante de l’information et de la vérité, Lettre à Anna ne verse pas dans la chronique de la mort annoncée d’une figure du contrepouvoir russe (dissidence que représente aussi un Gary Kasparov par exemple, présent dans le documentaire) mais dans sa continuité vivante et mémorable. C’est la force du film de Bergkraut : raviver la flamme du personnage (ses idées, sa vie, ses actions, son incarnation) à une heure où les autorités caucasiennes ont tendance à l’éteindre prétextant une résolution de l’affaire. Seul bémol dans cette entreprise où l’émotion s’insère parfaitement dans un récit explorant les grandes questions de la société civile russe voire mondiale (car universelle) : on reste sur notre faim concernant les hypothèses du « qui ? » et du « pourquoi ? » ; et l’image du film, peu esthétique reconnaissons-le, ne rend pas justice au genre documentaire qu’une formalisation un peu moins brute sépare en principe très nettement du reportage télévisuel « de base ». Le travail de Bergkraut n’en demeure pas moins exemplaire, mais au regard de productions plus soignées, notre déception visuelle méritait d’être signalée. Au-delà de cette lumière inesthétique par endroits et d’une faible profondeur de champ inadaptée au grand écran, tout fait sens et c’est ce qui nous fait regretter le manque de cinématographie de ce Lettre à Anna qu’une brève rencontre avec ses initiateurs et / ou acteurs nous a permis d’approfondir.

Versus : Vous donnez la parole dans le documentaire au « célèbre » homme d’affaires Boris Berezovsky qui a cette phrase déroutante : « les Russes ont une mentalité d’esclaves ». Quel rapport entretenez-vous avec cette vision pessimiste, fataliste, du peuple de Russie ? C’est un peu le même réflexe déclaratif que le « fameux » atavisme africain.

Eric Bergkraut : Je ne partage évidemment pas cet avis et encore moins celui des autorités ! Même s’il connaît le système de l’intérieur – un système de presse, de mass-media –, Berezovsky se montre plus cynique que lucide. Ce que je pense, c’est que la Russie n’est pas ancrée dans la tradition d’une société civile, les Russes n’ont pas fait l’expérience fondamentale de l’État respectant le citoyen. Ma vision, avec ce film, tend vers une peinture de l’apprentissage de la gestion de la liberté. Il s’agit pour moi de poser plus de questions que de donner des réponses. De digérer ce que je vis, de faire des expériences pour le spectateur ; des notions contraires à tout endoctrinement. J’essaie toujours d’être exemplaire. Ce film raconte l’histoire d’une femme qui va jusqu’au bout dans un pays qui ne l’attend pas. Je tenais à balancer entre le concret et l’exemplaire, l’humain et le politique.

Elena Kudimova : Je ne vis plus en Russie depuis plusieurs années ; mon point de vue est celui de la partie civile, du côté familial. Mais j’ai quand même un avis sur la situation. Cette citation de Berezovsky est révélatrice de l’état d’esprit d’un personnage qui s’intéresse plus aux pouvoirs qu’aux droits humains. Il ne faut pas oublier cependant que le servage n’a été aboli qu’en 1861 en Russie. Depuis lors, le pays n’a connu que de brefs épisodes de développement et de valeurs bourgeoises, avant la Révolution. La Révolution d’Octobre a introduit une nouvelle religion interdisant les pluralismes. La divergence a ensuite mené aux camps staliniens ; il fallait le courage de s’opposer à la tendance « majoritaire ». Staline a éliminé toute opposition et utilisé le gouvernement à son avantage. Le système électoral a été amendé dans son sens.

Eric Bergkraut : C’est vrai que donner la parole à un oligarque comme Berezovsky permettait de varier les points de vue mais en aucun cas c’est une illustration de la dissidence exilée. Berezovsky n’a aucune crédibilité ni aucun véritable intérêt à bâtir la société civile russe. Contrairement à un Gary Kasparov.

Versus : Votre documentaire ne présente en effet pas l’homme d’affaires comme un contrepouvoir même si lui se verrait volontiers comme tel. S’agissant de contrepouvoirs, Anna en est l’incarnation parfaite, une héroïne moderne de la réalité que les autorités ont cherchée à faire taire, dès sa tentative de médiation lors de la prise d’otages de Beslan [en septembre 2004, des terroristes séparatistes tchétchènes armés prirent en otages des centaines d’enfants et d’adultes dans l’école numéro 1 de Beslan en Ossétie du Nord] : elle fut empoisonnée dans l’avion qui l’emmenait vers les négociations, à Rostov-sur-le-Don. Quelles sont les thèses que vous explorez à propos de son assassinat par balles deux ans plus tard ?

Eric Bergkraut : Je ne voulais pas mener une enquête. Je souhaitais explorer des pistes (la question tchétchène entre autres), dont chacune correspond à une vérité. Au cœur de cette histoire demeure un outsider représenté par Anna… Je ne sais pas qui l’a tuée, bien sûr, sinon je ne serais pas là pour en témoigner ! Mais les autorités disposent des photos du tueur, et pourtant… Il y a un complot ourdi par des gens très influents. Mais le pouvoir n’est pas un monobloc, il ne s’agit pas de dire « c’est Poutine et voilà ». J’ai cherché l’aspect humain, l’émotionnel, sans pour autant nier les contradictions. L’idée centrale de mon documentaire, c’est qu’Anna est toujours vivante. Le derushage a d’ailleurs été difficile, ces images qui la montraient pleine de vie… son courage magnifique… Anna nous montre qu’il faut assumer ses responsabilités jusqu’au bout.

Elena Kudimova : C’est vrai qu’Eric montre un aspect bien précis de la vie d’Anna. Ces scènes un peu intimistes même dans son travail sont touchantes, avec des situations de conversations personnelles. Les voir à l’écran contribue à la rendre plus proche encore.

Versus : …Et plus universelle, aussi, comme la construction de votre documentaire tend à le signifier, avec un parallèle, une confusion constante, presque, entre le personnel et l’universel. Comme si un glissement s’opérait d’une qualité à l’autre.

Eric Bergkraut : Oui, tout à fait. Mais je ne dirais pas qu’elle a échappé à l’idée intime, familiale, en devenant une personnalité politique. C’est quelqu’un qui fut toujours proche de ses enfants…

Elena Kudimova : …très impliquée dans sa vie familiale. Engagée sur ce point aussi, toujours présente et les relations étaient très fortes entre Anna et les siens.

Eric Bergkraut : Son histoire vaut pour tous les engagements, politiques, sociaux, quel que soit le pays. Elle avait choisi d’aller au plus profond et moi aussi j’ai appliqué cette approche, pour aller plus loin dans la volonté de comprendre le personnage, l’héroïne qui au nom de son engagement, a mis aussi ses enfants dans une situation difficile.

Versus : Comme un legs d’engagement, en somme. Ainsi, l’histoire continue et l’héroïsme du personnage se transmet, se perpétue.

Eric Bergkraut : Oui. Mais justice ne sera jamais faite.



Propos recueillis par Stéphane Ledien
> Lettre à Anna > sorti en salles le 17 novembre 2009



Bande-annonce de Lettre à Anna


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