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Affiche du film

« On a maintenant des films qui sont des pousseurs de boutons, on pousse les boutons idoines et les larmes se mettent à couler, comme les chiens de Pavlov. […] ce n’est pas de l’art. Je suppose qu’on appelle ça du divertissement ou une sorte de mécanique. » Dans ses entretiens avec Serge Grünberg (citation reprise dans notre dossier consacré au réalisateur dans VERSUS n° 8), David Cronenberg disait tout de l’excès des effets larmoyants, véritable abus émotionnel au sein de certaines productions hollywoodiennes contemporaines. S’il avait alors vu Ma vie pour la tienne, il l’aurait probablement érigé en art lacrymal majeur. Nick Cassavetes excelle dans ce domaine ; après un dramatique donc oscarisable (et oscarisé) John Q., le bonhommee renoue avec le thème médical fouteur de glandes ultime : un enfant est malade, un enfant va mourir si vous ne faites rien. Vous, c’est-à-dire le spectateur qui devez comprendre que l’heure est grave, qu’il vous faut arrêter de visionner égoïstement des films confortablement installé dans cet opulent fauteuil et, puisque votre vie est sans doute meilleure que celle de cette gamine de fiction (mais atteinte d’une leucémie tellement réaliste, tellement réelle), vous allez pleurer bien comme il faut, on vous le garantit, et ça vous fera les pieds. On exagère à peine l’intention du réalisateur qui n’a décidément pas le talent de son père ; et quoiqu’il n’en veuille pas spécialement à notre bien-être, il adore manipuler nos sentiments, notre sensibilité forcément émoussée face à un tel sujet, et tire les ficelles avec une minablerie si évidente qu’elle signifie que si vous n’éprouvez rien face à ce spectacle écœurant de bonsentimentalisme apitoyé, alors vous êtes sans cœur.

Adapté d’un best-seller (My Sister’s keeper, titre aussi du film en VO) de la romancière Jodi Picoult, Ma vie pour la tienne raconte comment la jeune Anna (Abigail Breslin, épatante), qui sait qu’elle a été génétiquement conçue pour être donneuse compatible et régulière auprès de sa sœur atteinte d’une leucémie, attaque en justice ses parents pour défendre le droit de disposer de son corps comme elle l’entend. L’événement déclenche une crise – d’affection, de confiance – au sein du cercle familial, mais révèle aussi au final une vérité que seule la mère, interprétée par Cameron Diaz, n’était pas disposée à voir.
Fausse alerte donc malgré un point de départ instaurant une narration dynamique, musclée par un véritable cas de conscience : Ma vie pour la tienne passe complètement à côté des questions intéressantes qu’il pose au niveau bioéthique. À l’heure où l’on évoque la reproduction ou le clonage de cellules et d’organes – voire d’individus – de rechange en cas de besoin après accident ou maladie, le postulat qu’on peut qualifier de science-fictionnel a le mérite de faire monter la pression thématique, de happer notre conscience et de la faire travailler sur ce point, le dilemme d’Anna pouvant à lui seul nourrir un passionnant petit film de « cause défendue », entre scènes de procès techniquement bien menées et joli portrait d’une famille modèle que la maladie ronge de l’intérieur.

Cassavetes a tous les outils en main, la photographie de Caleb Deschanel, une équipe de production rigoureuse, un casting de qualité (la toujours très juste et charismatique Joan Cusack, sœur de John, ici en Juge affectée par la disparition de sa fille) mais rien n’y fait : il gaspille le talent lumineux des uns pour faire traîner en longueur une scène de fragile bonheur familial sur la plage, véritable carte postale dégoulinante de démagogie, et l’énergie dramatique des autres pour des séquences maladives de l’adolescente Kate appelant désespérément à la compassion du spectateur, lequel est pris en otage par ces visuels vulgairement bouleversants (Kate vomit du sang, Kate est pâle et a le crâne rasé, etc.). Quelques images ou concepts sortent du lot : le personnage de Cameron Diaz se rasant la tête par solidarité, Alec Baldwin en avocat a priori opportuniste mais touchant et visant juste, et la participation de Thomas Dekker, le John Connor de la série Terminator : Les Chroniques de Sarah Connor, en petit ami de Kate lui aussi atteint par la maladie et pourtant synonyme d’amour, donc de vie. C’est peu et quand les lumières se rallument et que tous les mouchoirs sont de sortie, on se dit que Cronenberg avait bien raison de parler de mécanique. Soit l’inverse de « l’organique » induit par un tel sujet.

Stéphane Ledien

> Sortie en salles le 9 septembre 2009






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