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Le XXIème siècle sera virtuel ou ne sera pas. Depuis des années déjà, la numérisation de l’individu, sa plongée dans un univers entièrement synthétique, au cœur des réseaux de communication, dans un jeu ou sous n’importe quelle forme « informatisée », constitue un thème science-fictionnel fort, plus ou moins bien exploité. Tron, Programmé pour tuer, Le Cobaye, Matrix, autant d’exemples d’incarnations héroïques confrontées au monde virtuel, aux avatars numériques parfois plus dangereux que la réalité elle-même… Suivant en cela les interrogations de l’homme de plus en plus obsédé par l’intelligence artificielle (à lire : notre dossier sur la question dans VERSUS n° 16) et/ou la dématérialisation de lui-même et de son environnement, le cinéma fait du personnage pixellisé sinon une nouvelle génération de héros métaphysique et existentiel, au moins un véhicule de sensations spectaculaires, un tel contexte permettant les effets les plus vertigineux ou l’esbroufe de bon aloi. Surfant sur la tendance des réseaux sociaux et du jeu en ligne type Second Life, Ultimate Game affiche son opportunisme à travers une réalisation énergique mais brouillonne et sans aucune ambition esthétique (comme le souligne incidemment la laideur de son affiche française).
Dans un futur où les nanotechnologies permettent à des joueurs de contrôler de vrais humains alors manipulés comme des marionnettes, le divertissement « Slayers » créé par le milliardaire Ken Castle (Michael C. Hall, dit Dexter) met en jeu des condamnés à mort guidés à distance par des gamers et qui s’entretuent lors de combats diffusés sur les écrans du monde entier. Comme des gladiateurs de l’ère nouvelle, ceux qui survivraient à trente épreuves retrouveraient leur liberté (ce qui n’est encore jamais arrivé). Icône guerrière de l’adolescent geek qui le dirige, Kable (Gerard Butler) est en passe de franchir ce cap. Victime d’une machination et d’un emprisonnement injustifié, il entend bien aller jusqu’au bout pour enfin revoir sa femme et sa fille ; mais pour cela, il doit d’abord échapper au jeu.

En soi, le scénario n’est pas très original mais exploite bien l’idée du héros prisonnier d’un système dans une société hypermédiatisée, connectée sur elle-même et où chaque individu se cache derrière un masque, un pseudo ou une incarnation autre que la sienne (un nickname,un avatar, ou tout ce que vous voudrez) pour vivre une seconde vie par procuration – au détriment des personnages dirigés, des humains chair à canon « vidéoludique ». Le seul – faible – intérêt de Ultimate Game réside dans cette description fantasque d’un avenir probable, un monde de demain poussant toujours plus loin et jusqu’à l’éclatement identitaire, d’un côté la marchandisation des corps et, de l’autre, la notion de double vie sur Internet. L’observation a le mérite de faire mouche surtout quand vous voyez le film deux heures après avoir quitté votre profil Facebook. Mais le symbole est un peu lourd, probablement parce que le métrage du duo Neveldine /Taylor (les barjots responsables du « non-stop action movie » Hypertension) brasse deux thèmes trop gros pour lui : un, la dérive des médias de plus en plus voyeurs et la culture de la real TV, dans la foulée de références comme Le Prix du danger, Running Man voire Rollerball version McT pour l’affreuse ostentation du spectacle télévisuel contemporain et ses jeux du cirque post-moderne ; deux, la dépendance des individus aux images, au Net et à l’ego-trip numérique. Ici, l’action a de plus du mal à trouver son terrain d’expression : la caméra chahute un peu trop pour que l’œil reste fasciné, d’autant que le champ se limite à des explosions et quelques confrontations soldatesques cadrées d’assez près. Le virtuel a ceci d’hypnotique qu’il est un univers sans limite géographique ni thématique, et sans frontière de conscience ou presque (quoi qu’on en dise, les Wachowski l’avaient compris) ; difficile dans Ultimate Game de valoriser l’étendue (donc l’influence) de « Slayers », puisque Neveldine et Taylor le filment comme quelque chose de très étriqué.

L’artificialité de ces gunfights et explosions justement voulus comme projections vidéoludiques rend l’imagerie plus dépassée encore, considérant que de nombreux jeux d’action font preuve, et depuis plus d’une décennie, d’un grand sens cinématographique (découpage et narration maîtrisés). L’idée de ce filmage de « guerre en direct » comme tir à vue sur la méthode CNN et l’ère des caméras embarquées se remet alors à titiller nos neurones ; c’est oublier que toute une cinématographie récente a recodifié et décrypté cette esthétique de façon subtile et terrifiante (Redacted, [REC]…). Reste alors à prendre Ultimate Game pour un simple divertissement basique où le héros en quête de sa véritable identité effectue un parcours du combattant jusqu’au boss de fin ultime, gourou de la multinationale esclavagiste des pulsions de la population (Michael C. Hall en fait trop mais reste fascinant dans ses pantomimes) : différents niveaux de jeu (d’acteur et de caméra, mais pas seulement) que Neveldine et Taylor utilisent, c’est vrai, comme autant de strates de la fiction imprimées sur le réel du récit, et inversement. Dommage qu’aucun démarquage graphique ne vienne d’ailleurs souligner ce « passage » d’un univers et d’un destin à l’autre ; les auteurs considèrent sans doute que ces deux mondes sont plus que jamais imbriqués dans notre société interactive, ce qui n’est pas bête mais visuellement inefficace.

Stéphane Ledien

> Sortie en salles le 9 septembre 2009






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