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Depuis le coup d’éclat radiophonique d’un certain Orson Welles le 30 octobre 1938, émission au cours de laquelle le futur réalisateur de Citizen Kane mit en scène La Guerre des mondes de HG Wells et fit croire à ses concitoyens qu’une véritable invasion extraterrestre avait eu lieu sur le territoire étatsunien, le phénomène médiatique générée par une fiction que l’on (« on » c’est-à-dire les studios, les diffuseurs…) fait passer pour du réel constitue une valeur sûre de promotion « choc » et d’adhésion des foules.
Générateur de rumeurs, déclencheur de bouche-à-oreille, ce phénomène s’est particulièrement bien illustré lors de la campagne d’exploitation du Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, « faux » documentaire d’horreur qui fut saisi par un magistrat dès après sa première en Italie, et qui valut à son réalisateur d’être arrêté pour délit d’obscénité. Qualifié carrément de snuff movie à cause de rumeurs persistantes de meurtres des acteurs devant la caméra, Cannibal Holocaust a ouvert la voie d’une étonnante réflexion sur les rapports de l’image retransmise dans le feu de l’action avec la réalité.
Des strates de sens que viennent brouiller l’idée du montage, des effets divers et variés de caméra, et du mystère cultivé hors champ. En étant cinématographique « mais pas trop », en faisant preuve d’une crudité visuelle inédite que l’on n’attribue volontiers qu’au réel, Deodato a semé le doute, cette petite graine à partir de laquelle le spectateur se fait un plaisir de faire pousser toutes les ramifications d’un sentiment de paranoïa, de vérités (incroyables) cachées qui ne demandent qu’à rejaillir, l’image retrouvée, exhumée des décombres civisationnels ou d’un quelconque lieu d’horreur prenant aussitôt une valeur testamentaire qui augmente son intensité spectaculaire et, comme en référence aux reportages qui ne peuvent être que « vrais » pour le spectateur (sic !), sa légitimité.
En 1999, Le Projet Blair Witch, même s’il n’avait pas la force de persuasion de son aîné italien justement parce qu’il ne projetait aucune image choc, suscita bien des croyances lui aussi ; et quoique l’histoire n’eut rien de très crédible, le tournage et la direction d’acteurs, tous deux très expérimentaux (part d’improvisation, comédiens livrés à eux-mêmes en pleine forêt…) contribuèrent à la légende du métrage, qui déchaîna les peurs (mais aussi les passions, puisque certains furent persuadés de la réalité filmée) et les foules à partir de rien (quelques bouts de bois, une ombre furtive, une ambiance « naturellement » menaçante).
Depuis, la vidéo amateur a explosé, l’interactivité comme le filmage à l’arrache s’immiscent partout et l’image DV contamine régulièrement celle du 35 mm cinémacospé ou non, pour mieux témoigner d’une réalité qu’on veut ancrer plus que jamais dans le vécu du spectateur (lire ou relire à ce sujet, notre dossier « docus-fictions et caméras embarquées » dans VERSUS n° 13). Hier le Super 8 signifiait le souvenir ; aujourd’hui le grain vidéo affublé d’un éclairage approximatif peut faire passer l’entreprise pour des images volées – donc appartenant au réel. Cloverfield, REC., autant d’exemples frappants d’incursion dans l’horreur quotidienne, proche de nous car sans artifices (en réalité, si, mais en apparence, non) esthétisants propres au cinéma ; la fausse approximation, le chaos « calculé » de ces séquences achalandées avec génie mais où subsistent quelques indices « d’identité cinématographique » (les deux couches temporelles de narration dans Cloverfield, le retour en arrière rapide dans REC. dans un supposé reportage filmé en direct), ne sont pas ici assénés pour nous faire croire à la véracité des incidents démontrés – trop énormes, trop « déjà vus » pour être honnêtes. Simplement, leur effleurement du réel (cadrages « comme on peut »), leur apparente absence d’anticipation des événements en font plus que des films : une expérience. Sensitive et culturelle, qui rejoint dans l’effroi de cette proximité forte avec la réalité (pas d’enluminure, ou alors invisible), le frisson du « c’est possible » et du « et si c’était vrai ? » généré par Deodao et plus tard par le duo Myrick / Sanchez.
Devenu presque tarte à la crème, l’incursion de la vidéo dans l’image cinématographique, accolée au gimmick du « d’après des faits réels » (un autre classique, formellement plus global et fourre-tout, qu’il serait intéressant de décortiquer) a quoi qu’il en soit aujourd’hui plus de mal à susciter la surprise, et les studios cherchent à en réinventer le procédé pour ne pas voir mourir la poule-buzz aux œufs d’or.




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Dernier exemple de phénomène travaillé jusqu’à la rupture des repères hors champ / hors film : The Fourth Kind du réalisateur Olatunde Osunsanmi. Dans cette variation du mythe de l’enlèvement de populations rurales par les extraterrestres, Milla Jovovich interprète Abigail Tyler, psychothérapeute dont on veut nous faire croire qu’elle existe réellement. The Fourth Kind suit ainsi ses recherches en Alaska dans le village de Nome, où le nombre d’habitants diminue d’année en année sans raison valable sauf une : certains prétendent avoir été enlevés par des aliens. Jouant de son inspiration constante des « vrais travaux » menés par « l’authentique » Abigail Tyler, la bande-annonce a le mérité de renouer avec le fameux doute (un instant « d’incrédulité « crédule ») qui étreignit le spectateur au moment du visionnage des films de Deodato et de Myrick & Sanchez.
On franchit là une nouvelle étape dans la démonstration du réel, pas seulement avec le travail de l’image propre aux captures d’une insoutenable vérité (grain vidéo, pixellisation pour préserver l’anonymat), ni même dans l’introduction d’archives et d’interviews habilement conçues (un exercice de style très répandu et souvent réjouissant d’ailleurs), mais avec l’intervention « hors intrigue » de Milla Jovovich expliquant qu’elle interprète un personnage réel (qu’on s’empresse de nous montrer en parallèle, le visage « crypté ») et que les images (« footage ») dévoilées sont inédites. L’art du buzz, en somme, fabriqué à partir d’une vérité inébranlable : ces images ne sont en effet connues de personne puisqu’elles ont été créées spécialement pour l’occasion filmique. L’art du mensonge au final propagé comme une vérité contestable – et c’est bien ce qui la rend excitante, intriguante pour le public qui la découvre à l’écran.

Stéphane Ledien

[Sortie du film prévue le 6 novembre 2009 aux USA]



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6 réflexions sur “Le retour du faux/vrai buzz et le mythe du fameux « inspiré de faits réels »

  1. Pingback: “[REC] 2″ de Jaume Balagueró & Paco Plaza : le pour et le contre «

  2. En ce qui concerne « REC », « Cloverfield », je veux bien. Tout le monde sait qu’il s’agit de fausse réalité, on en a des preuves plus qu’énormes.
    Mais en ce qui concerne « The Fourth Kind » je souhaite avoir les sources et les preuves qu’il s’agit d’une fausse réalité. Les preuves que le Dr. Abigaïl Emily Tyler n’a jamais existé, les preuves que les vidéos et enregistrements dits réels n’ont jamais existé. Bref! On prouve ce qu’on avance sinon ça ne vaut rien.

    • Votre remarque renforce le point de vue développé ci-avant : vous rendez-vous compte que vous demandez à ce qu’il soit prouvé que ce soit « un faux » et non « un vrai » ? Logique inversée par rapport à l’ordre des choses et qui rejoint avec un étonnant sens de l’à-propos le ramdam (tombé à plat) entretenu par l’équipe de promotion du film. Je me rappelle encore l’attachée de presse me soutenant, sans vraiment le dire tout à fait, que tout ceci est bien réel, et avec dédain face au scepticisme affiché. Le mécanisme du film est très intéressant, et la crédulité qu’il génère, plus encore. Des preuves, demandez-vous ? Vous n’avez donc pas eu la moindre curiosité de recherche, ni même l’envie de creuser la question ? Vraiment pas ? Peut-être parce que chercher à savoir, c’est déjà démystifier le plaisir de cette mécanique, de cette « possibilité d’un réel » que le cinéma sait magnifier jusqu’à la fascination.
      Hormis le fait qu’aucun site d’ufologie ou même aucun contenu connecté sur le paranormal (et son imagerie), quel que soit son ambition, n’ait jamais évoqué l’incident, la question de la véracité des documents présentés en vis-à-vis de leur remise en scène frise quand même le ridicule rhétorique.
      Mais restons dans le domaine cinématographique.
      Abigail Tyler ? Un personnage plus vrai que nature interprété par l’actrice (non créditée au générique affiché à l’écran, bien évidemment) Charlotte Milchard.
      Hop : http://www.imdb.com/name/nm2598903/

      Il se trouve bien entendu quelques acharnés sur Internet pour crier à la mystification et au fait qu’Abigail Tyler existe vraiment et que Charlotte Milchard ne lui ressemble même pas. Logique inversée une fois de plus, et dans laquelle les détracteurs du « vrai » passent pour des falsificateurs (le paradoxe est ceci dit génial).
      Toujours cette vieille antienne, au final, du « laissez-nous croire » (louable quand il n’est pas excessif). Un prolongement de volonté spectatorielle qui confine quand même, ici et là, à l’intégrisme. Nous pouvons tous être des Fox Mulder (« I want to believe ») face à une fiction OVNIesque (processus d’identification et de crédulité) sans pour autant l’être dans la vie réelle (hors du champ de visionnement cinématographique ou télévisuel, donc). N’est-ce pas.

      Merci pour votre réaction !

      S. L.

  3. Pingback: « The Silent House  de Gustavo Hernández : dans la salle, personne ne vous entend ronfler «

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