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affiche du film

Réalisateur sous-estimé perdu dans les compromissions d’une « yes-man attitude » déconnectée de toute cohérence artistique et thématique (à moins qu’il ne s’agisse de changements de registre à tout vent), Jonathan Demme (dont les meilleurs faits d’armes datent de bien avant Le Silence des agneaux, s’il vous plaît, par pitié !), promeut avec Rachel se marie et dans une Hollywood en proie au bigger than competitor majors, le retour à un cinéma concocté entre amis et en famille, sans pour autant sombrer dans l’austérité formelle. Le concept de « petit comité » revêt ici toute son importance puisque partant de ce postulat logistique, Demme subordonne son sujet à l’expression intimiste de ses univers et personnages reclus dans une maison familiale le temps de célébrer, en fanfare mais non sans douleurs enfouies non plus, les noces de l’aînée de la famille, Rachel (Rosemary DeWitt). Ce qui ne serait qu’un métrage autiste / nombriliste de plus tourné et tournant en vase-clos dans notre Hexagone si prolixe s’agissant de cinématographie dépressive ou névrosée, confine ici au chaos troublant de l’individualité bouleversée, au bouillonnement sensoriel des émotions captées dans l’instant tremblant et incertain, des vies que frôle et restitue sans artifices ni surjeu la caméra de Demme sur un scénario aussi juste que brillant signé Jenny Lumet -« fille de », oui, mais très douée et sans affectation népotique aucune.

Pour raconter l’histoire de Kym la cadette (Anne Hathaway, officieusement madame Hendy Bicaise à la ville) sortie de cure de désintoxication – mais nullement guérie de son mal-être – qui déboule pour le mariage de sa sœur le cœur chargé de comptes affectifs à régler – y compris et surtout avec elle-même-, Jenny Lumet a puisé dans ses propres souvenirs d’enfance et de fêtes familiales, notamment dans les événements les plus cocasses (un concours de remplissage de lave-vaisselle auquel participa son père Sidney !). Demme, quant à lui, joua de toutes ses connexions dans le milieu musical et théâtral pour orchestrer sans répétition ou si peu cette grande manifestation spontanée de l’âme humaine à la fois en liesse et en proie au désespoir. Ces mélanges d’humanité et de vécu en parfaite osmose formelle happent le spectateur, ainsi projeté au centre des enjeux et des discussions, invité d’honneur d’un événement qu’il redoute de voir terni par les non-dits.

À l’heure ou télé réalité putassière et cinéma d’ôteur misanthrope (Ulrich Seidel…) pervertissent toute idée d’expression émotionnelle, la caméra de Demme se meut miraculeusement entre les tourments des uns et le bonheur des autres, parfois les mêmes personnes d’ailleurs. Le réalisateur ne traque pas par exemple les sanglots ni la compassion excessive du père qui ne veut accuser personne mais souffre aujourd’hui encore de la perte de son fils ; il ne s’immisce pas non plus dans le jardin secret de cette mère (Debra Winger) divorcée, barricadée dans sa bourgeoisie et rétive à toute assumation de son irresponsabilité parentale… Quel que soit le lieu, quel que soit le cercle (ouvert ou fermé) de discussion de ses personnages, Demme ne les poursuit pas de ses assiduités dramaturgiques ; dans ce portrait d’une famille qui se brise et se recolle à chaque instant via des gestes anodins provoqués par une mise en scène naturaliste, impressionniste, pousse-au-crèvecœur et caméra à l’épaule, le réalisateur éprouve la sensibilité de ses comédiens et les fait s’exprimer librement quitte à les faire dévier de leur ligne scénaristique (à bout de nerfs dans une discussion polémique – statutaire quant à la considération que lui témoigne chacun -, Kym / Hathaway harangue un musicien qu’elle ne supporte plus d’entendre jouer ; musicien pourtant chargé par le cinéaste d’égréner ses mélodies « en arrière-plan », sans discontinuer). C’est dans ce mélange de retenue irrégulière et d’explosions sensitives brutales, sentimentales, loin de toute manipulation malhonnête du spectateur (nous ne sommes pas dans Dancer in the dark de Lars Von Trier), et à mille lieux aussi de la grosse machinerie lacrymale (ouf, on en a fini avec l’emphase kleenex de Philadelphia !), que Rachel se marie s’incarne, se pose, s’immisce dans votre vie. Rachel se marie, c’est un cadre de mise en scène imprévisible et insaisissable autant que peut l’être la sensibilité exacerbée d’un humain vivant l’un des plus beaux, ou des plus douloureux, moments de son existence. Pour une fois le champ du spectacle composé d’une main tremblante ne porte pas seulement les séquelles d’un « cinéma-vérité » post-Cloverfield mais devient aussi celui de l’émotion vraie, pure, dépouillée. Il ne reste à la fin même plus les os sous la peau : juste l’âme déchirée.

Stéphane Ledien

> Sortie le 15 avril 2009

2 réflexions sur “« Rachel se marie » de Jonathan Demme

  1. ça donne envie ton papier, dis donc…

    Le meilleur film de Demme que j’ai vu, c’est sans doute « Beloved »… J’ai le roman qui m’attend quelque part chez moi (sous-sol ou grenier ???)… Excellent paraît-il…

  2. Bonne réputation ce « Beloved », oui.
    Mais Demme était meilleur, plus intéressant, au début de sa carrière. En tout cas celui-ci est très beau et brillamment écrit. Je le recommande 😉

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