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Adaptation d’une bande dessinée à succès signée Van Hamme et Francq, Largo Winch raconte les premiers pas du fils adoptif d’un milliardaire assassiné héritant d’un groupe à la puissance financière incommensurable. Outre son illégitimité, Largo a la particularité de préférer le jean/baskets au complet veston et d’être aussi à l’aise dans l’action physique de dans les arcanes de la finance. Action et aventures sont donc au programme mais sans maniérisme déplacé. Si la bande-annonce est montée comme n’importe quel blockbuster pétaradant américain (James Bond et Jason Bourne en tête), soit ultradécoupée et faisant la part belle aux images spectaculaires et si l’on pense immédiatement à une version européanisée de Bruce Wayne (alter égo de Batman), ces a priori négatifs seront vite balayés par un film se construisant sa propre identité sans se référer aux canons hollywoodiens. De sorte que qualifier le film de « spectacle à l’américaine » sera aussi déplacé qu’inexact. Une quête d’identité qui préoccupe également notre héros qui, bien que non amnésique, devra faire la lumière sur son passé occulté, oublié voire refoulé. Le film reprend l’intrigue des deux premiers albums, soit les perturbations engendrées par l’arrivée de ce fils caché, adopté alors qu’il était bébé dans un orphelinat yougoslave par Nério Winczlav (Winch est une occidentalisation de son patronyme) et confié à un couple local dans l’attente qu’il soit en âge d’apprendre son futur rôle, diriger le groupe W. S’il ne connaît pas ses parents biologiques, il ne connaîtra pas plus son père adoptif, leur relation se bornant à un rapport de maître à élève plutôt que de père à fils.

Dans ce contexte actuel de crise financière, l’identification à un tel magnat est plutôt risquée sinon casse-gueule. Mais à l’instar de la comédie La Très Très Grande Entreprise de Pierre Jolivet, le récit va s’articuler autour d’un personnage victime du capitalisme (Largo acheté à l’orphelinat puis soustrait à sa famille d’accueil subit de plein fouet le pouvoir de l’argent avant de supporter l’éducation de son « père » qui s’apparente à un embrigadement) et découvrant un monde inconnu. Ces protagonistes véhiculant des valeurs humanistes (solidarité, entraide, envie d’apprendre d’autres cultures) absentes d’un système inique. Une opposition constante que la réalisation sans fioritures de Jérôme Salle va s’attacher à illustrer. Ainsi, lors de la présentation de l’héritier aux membres du consortium, Largo, en tenue décontractée et manipulant son couteau fétiche, leur tournera le dos, le même qui décidera de faire cause commune avec l’oligarque russe présenté comme le vilain idéal mais autant manipulé que lui. Et plus encore, on assistera à une minéralisation de l’espace. À mesure que l’intrigue progressera, les personnages évolueront dans des lieux urbains délaissant les paysages naturels et surtout la photographie et la lumière prendront des teintes de plus en plus ternes et grises. Signes ostentatoires de la doctrine capitaliste à l’œuvre.

Plutôt que de livrer un vulgaire actioner décérébré, Salle met l’accent sur l’aventure, faisant de son film un convaincant héritier des bandes mettant en scène Belmondo, véritable influence à relever. De même, Tomer Sisley n’a pas seulement été choisi pour sa belle gueule et son appropriation du personnage mais aussi pour sa capacité à exécuter lui-même ses cascades. Et si les empoignades se montrent plus violentes qu’à l’époque, il ne faut pas seulement y voir l’expression d’une tendance actuelle mais une manière démonstrative d’exprimer la violence larvée et inhérente à un système peu soucieux du facteur humain. Autrement dit, on passe d’une violence métaphorique à une violence graphique.

Film ciblé grand public, les personnages bien qu’archétypaux parviennent à s’extraire momentanément des clichés pour exprimer un caractère fort, Largo en premier lieu. Et s’il sacrifie parfois au consensuel (la pute au grand cœur), il n’hésite pas à mettre en œuvre un suspense inhabituellement alambiqué dans ce genre de productions à coups d’OPA et autres rachats d’actions. L’ensemble fonctionne donc plutôt bien, le réalisateur d’Anthony Zimmer évitant avec bonheur l’écueil d’un surdécoupage des scènes d’action pour se concentrer sur les différents enjeux. Bien que la réalisation s’avère assez impersonnelle et illustrative, au moins les acteurs évitent tout cabotinage grossier et l’authenticité linguistique est respectée et mise en avant. En effet, l’anglais, langue internationale des échanges commerciaux, ne domine pas puisque les séquences situées en Ex-Yougoslavie sont en serbe ou croate. Une autre façon de contester l’emprise du système commercial (divertissement ou finance) tout en démontrant une certaine forme de subversion.

Film plaisant et non dénué d’intérêt, Largo Winch est une agréable surprise au regard de la piètre tentative de mise en scène du héros dans la série diffusée sur M6 ou des récents films dits de genre français (Go Fast, qui, lui, ressemble à un téléfilm).

> Sortie le 17 décembre 2008

> Bande annonce sur YouTube : http://fr.youtube.com/watch?v=QQdLvRTEXus

Nicolas Zugasti

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Une réflexion sur “« Largo Winch » de Jérôme Salle

  1. Jérôme Salle avait déjà prouvé qu’il est possible de faire un thriller ambitieux formellement, en 2005. Cette année fut décidément le réveil du thriller français (l’excellente Boîte Noire est sortie la même année). Gageons que les qualités du film lui assurent un succès qui semble fuire les productions dites mâtures de TF1 (les correctes Brigades du Tigres s’étaient complètement effondrées).

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