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Un mot sur l’assassinat, hier à Rawalpindi, au Pakistan, de Benazir Bhutto.

Un mot sur le meurtre odieux – et lâche, comme c’est toujours le cas – de cette femme courage, ancienne Première ministre du Pakistan, revenue d’exil à la mi-octobre pour venir en aide à un pays rongé de l’intérieur par les conflits incessants entre armée et fondamentalistes religieux, et dernier espoir des Pakistanais pour un avenir meilleur. Cet avenir restera idéaliste puisque sa concrétisation vient de disparaître avec elle, éclaboussé par son sang et celui de ses partisans. En proie au tourbillon de la violence depuis des décennies – depuis, même, sa séparation d’avec l’Inde dès l’indépendance de celle-ci, en 1947 – le Pakistan n’a donc pas fini de se contorsionner dans l’extrémisme et le deuil.

Dans deux semaines devaient avoir lieu des élections législatives fondamentales pour le pays, puisqu’elles auraient décidé d’une nouvelle direction à suivre, direction qui aurait pu être, en cas de réélection de Mme Bhutto au poste de Premier ministre, celle d’un désir de paix. Les événements politiques concouraient fortement à l’ouverture de cette nouvelle voie, puisque le général-président Pervez Musharraf venait de laver Benazir Bhutto des soupçons de corruption qui pesaient sur elle et ses proches et qui avaient causé sa fuite en exil voilà huit ans, et puisque, in fine, celle-ci pouvait revenir parmi les siens comme leader de l’opposition pakistanaise, opposition jusque là représentée par le seul Nawaz Sharif, son vieux rival politique. Puis, en échappant au terrible attentat qui l’accueillit à son retour d’exil le 18 octobre dernier, faisant presque 150 morts, Benazir ajouta à son dupata (le voile blanc dont elle couvrait sa chevelure) un autre voile, mystique cette fois, qui faisait d’elle une quasi-immortelle. Après avoir été par deux fois chef du gouvernement, après avoir subi les conséquences politiques d’un entourage opportuniste et corrompu, après avoir été ostracisée pendant des années, Benazir Bhutto revenait donc auréolée d’une couronne d’espoir

Mais elle-même n’était pas dupe de sa faiblesse au regard de tous ceux – organisations islamistes radicales, talibans, djihadistes, proches d’Al-Qaida – qui souhaitaient ardemment sa mort, et qui pour effacer cette protectrice de la démocratie étaient prêts à payer le plus fort des tributs. Elle prévenait encore ses partisans, jeudi 27 décembre, quelques instants avant sa mort : « J’ai mis ma vie en danger et je suis rentrée parce que je sens que ce pays lui-même est en danger ». La conscience même de sa possible disparition offrait d’elle l’image d’un indéfectible courage ; ses ennemis de toujours auront sans doute pris peur du puissant pouvoir politique induit par l’acceptation de sa propre mort dans le but d’apporter le Bien – n’est-ce pas précisément le credo, mais inversé, de ceux qui veulent faire le Mal ? – et cela les aura poussé à tenter de meurtrières actions. Tuer Benazir Bhutto fut un acte de lâcheté non seulement par la modalité de son assassinat – le terrorisme – mais par son sous-entendu idéologique : se débarrasser d’elle par peur d’un futur Pakistan libre, dans lequel les groupes fondamentalistes n’auraient plus les mains déliées.

Benazir Bhutto est morte à un jet de pierres de l’endroit où son père, Zulficar Ali Bhutto, fut pendu le 4 avril 1979 par le dictateur militaire Zia-ul-Haq. Ali Bhutto, qui fut président de la République, puis Premier ministre du Pakistan dans les années soixante-dix, n’était pas seulement un père pour Benazir, mais surtout un mentor ; c’est à sa suite, et avec son exemple, qu’elle devint en 1988 la première femme élue à la tête d’une république islamique. Elle le rejoint donc dans la mort et dans l’échec. Échec, certes, mais pas de cette femme exceptionnelle ; échec d’une liberté qui ne parviendra désormais plus à s’installer au Pakistan avant longtemps ; échec d’une idéologie de paix et de prospérité dont quelques groupuscules notoires ne voulaient pas ; échec, aussi, de la ligne politique officielle face aux minorités violentes qui, dans le sang, se targuent de mieux contrôler le pays que toutes les instances gouvernementales.

Avec l’assassinat de Benazir Bhutto, c’est donc tout un pays qui sombre dans l’échec. Et sans doute, également, les espoirs de toute la région.

Eric Nuevo

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