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Le titre original des Guerriers de l’enfer, le film de Karel Reisz à l’affiche en 1978 que BQHL sort en DVD et Blu-ray — il était jusque là inédit sous ce format — a hésité entre Dog Soldiers et Who’ll Stop the Rain. Le premier est celui sous lequel est sorti le roman de Robert Stone, publié en France d’abord au Sagittaire puis dans la Série noire de Gallimard et, enfin, chez L’Olivier, cette fois sous la nouvelle appellation de Ligne de fuite. Une phrase de l’éditeur résume bien le propos du bouquin, et donc celui du film : « Inspiré par le regard visionnaire de Joseph Conrad et la prose survoltée de Jack Kerouac, Robert Stone décrit une Amérique qui ne croit plus en ses valeurs, tout en constatant l’échec de la contre-culture qui devait la régénérer. »

Le second titre, Who’ll Stop the Rain, vient de la chanson des Creedence Clearwater Revival qui accompagne le film. Qui arrêtera la pluie ? interroge le groupe californien. Comme dans la chanson de Bob Dylan, A Hard Rain’s a-Gonna Fall, l’intempérie météorologique peut symboliser la guerre que les Américains livrent au Vietnam. Une guerre qui ouvre Les guerriers de l’enfer.

Nous sommes en effet au Vietnam lorsque débute le film. Un militaire, John Converse (Michael Moriarty), demande à son copain Ray Hicks (Nick Nolte) de lui rendre un service : puisqu’il rentre au pays le premier, peut-il acheminer un paquet ? Ce paquet, c’est de la dope que Ray doit laisser au domicile de John et de sa femme Marge (Tuesday Weld) contre rétribution. C’est là que les problèmes vont commencer.

Le jeu de mot marche-t-il en anglais ? Quoi qu’il en soit, Ray Hicks s’entend en français Ray X, comme si ce personnage allait passer aux rayons X la société américaine : son comportement vis-à-vis des vétérans du Vietnam, le trafic de drogues lié ici aux militaires et aux flics mais aussi ce qu’il reste de la contre-culture créée par la beat generation et le Flower Power. Enfin, reste la question du couple que Reisz décortique également.

Un mot sur le cinéaste. Karel Reisz (1926-2002) est né dans l’ancienne Tchécoslovaquie. Sa famille parvient à fuir l’arrivée des nazis et à se réfugier en Angleterre. Karel a alors 12 ans et il deviendra l’un des fers de lance de ce que l’on a appelé le Free Cinema, mouvement britannique équivalent à la Nouvelle Vague. Les historiens attribuent à ce courant une naissance en 1956 et un développement jusqu’en 1963 — certains poussent même la date jusqu’en 1968. La Nouvelle Vague française, quant à elle, est porté sur les fonts baptismaux par Agnès Varda et La Pointe courte en 1954, puis par Jacques Rivette et son Coup du berger en 1956. Mais le grand public en prend réellement conscience avec Les 400 coups (1959) et À bout de souffle (1960).

Samedi soir, dimanche matin, Morgan et Isadora, films unanimement reconnus de Karel Reisz, amènent leur auteur aux États-Unis, où il va diriger James Caan dans Le flambeur en 1974 puis, quatre ans plus tard, Nick Nolte dans Les guerriers de l’enfer. Mais c’est avec La maîtresse du lieutenant français, en 1981, dans lequel il aligne au générique les noms de Meryl Streep et de Jeremy Irons, et son retour en Angleterre que Reisz obtiendra un de ses plus grands succès.

Revenons à ces Guerriers qui nous intéressent. On l’a vu, Nick Nolte alias Ray Hicks s’est mis dans un beau bourbier pour venir en aide à son ami. Il va devoir fuir les gangsters avec Tuesday Weld et tous deux trouvent refuge dans un endroit incroyable, une montagne sur laquelle une communauté hippie avait élu domicile avant de tout abandonner.

Le plus impressionnant, dans ce film résolument folk-rock, est la façon qu’a Karel Reisz de glisser d’un sujet à l’autre. Du film de guerre sur le Vietnam au polar, de la contre-culture au baroque, de la drogue aux armes, plusieurs grands questionnements de l’Amérique des années soixante-dix sont ici abordés, parfois presque en contrebande comme si, sous prétexte de suivre les personnages dans ce qui est aussi un road movie, on nous disait au passage que, oui, la ménagère dont le mari est au Vietnam, la mère de famille, l’Américaine moyenne est obligée de se défoncer de temps en temps pour pouvoir supporter la pression du cauchemar climatisé yankee, ainsi que l’appelait Henry Miller dans un de ses bouquins.

Les guerriers de l’enfer ? Une étonnante plongée dans une Amérique qui ne semble plus exister, à l’opposé des certitudes mises au goût du jour par Ronald Reagan et ses successeurs, jusqu’à Trump : un pays qui doute (à cause de la guerre du Vietnam) et qui n’accorde sa confiance ni en son armée ni en sa police, un pays enfin dans lequel la jeunesse s’est coupée de la société imposée par la génération précédente et qui cherche par tous les moyens (la défonce, la musique, la rébellion) à y échapper.

Jean-Charles Lemeunier

Les guerriers de l’enfer
Année : 1978
Origine : USA
Titre original : Who’ll Stop the Rain – Dog Soldiers
Réal. : Karel Reisz
Scén. : Judith Rascoe, Robert Stone d’après son roman
Photo : Richard H. Kline, Ronnie Taylor
Musique : Laurence Rosenthal
Durée : 126 min
Avec Nick Nolte, Tuesday Weld, Michael Moriarty, Anthony Zerbe, Richard Masur, David Opatoshu…

Sortie en DVD et Blu-ray, en version remastérisée haute définition, par BQHL le 15 novembre 2022.
Inédit en Blu-ray.

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