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C’est une évidence : Eo, le film de Jerzy Skolimowski, se rapproche d’Au hasard Balthazar de Bresson. Les deux ont pour héros un âne attachant, en butte aux humains et à leur méchanceté ou leur indifférence. Et sont deux beaux contes philosophiques.

Jerzy Skolimowski lors de la présentation de son film au festival Lumière (Photo JCL)

Prix du jury à Cannes, Eo a été présenté lors du festival Lumière, à Lyon, en présence de son auteur. Le prix cannois, c’est du fond d’un lit d’hôpital que Jerzy Skolimowski a appris la nouvelle de son obtention. « Ce fut, raconte-t-il aujourd’hui, la meilleure médecine. J’ai dit que je voulais sortir afin que je vole vers Cannes ! Le médecin, qui était assez honnête et malin, a reconnu que que me garder à l’hôpital n’était pas bon pour ma santé. »

Eo a donc pour acteur principal un âne, incarné, comme l’indique le cinéaste polonais, par « six ânes de Sardaigne ». Un âne qui traverse bien des vicissitudes et souligne les travers des hommes. Du cirque au trait, d’un camion de chevaux en route pour la boucherie à un château italien tenu par Isabelle Huppert, de mascotte pour footballeurs à victime de hooligans, la pauvre bête fait de multiples rencontres, sans que personne ne se préoccupe jamais de son état.

Le cinéma de Skolimowski est ainsi construit de rencontres en rencontres, d’aventures en aventures. On pense au Départ (1967), à La barrière (1966) aussi, un film que le cinéaste engage les spectateurs à voir. « Si vous aimez Eo, je vous invite à voir La barrière. Il a été fait il y a cinquante ans, quand j’étais un jeune homme. »

Qu’elles soit celles subies par un humain ou un âne, les pérégrinations des héros de Skolimowski sont une façon de poser sur le monde un regard distant, sarcastique — on peut aussi penser parfois au cinéma d’Otar Iosseliani — mais jamais dépourvu d’humanisme. Le regard de quelqu’un qui a vécu dans des systèmes différents, de la Pologne communiste à l’Occident capitaliste, et qui ne semble plus avoir d’illusions. Un regard qui se traduit ici par celui d’un animal et qui remet en question, parfois au prix de scènes-choc — entre autres, celle qui se déroule dans le parking où est garé le camion —, la notion-même d’humanité. Que ce soit par le biais de la brutalité subie par l’âne, de la bêtise affichée des supporters ou de la cruauté des hommes envers les animaux et envers eux-mêmes (la fille visiblement affamée qui se jette sur le sandwich qu’on lui tend).

On aurait tort de seulement vanter le fond d’Eo quand la forme est aussi présente. Skolimowski propose de splendides images de la campagne polonaise et l’on n’est pas prête d’oublier ces plans qui montrent l’âne franchissant un pont ou courant dans un couloir souterrain, ni ceux d’une curieuse araignée mécanique.

Eo ? Un film à hennir du plaisir de réfléchir !

Jean-Charles Lemeunier

« Eo » de Jerzy Skolimowski : sortie en salles le 19 octobre 2022.

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