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On ne peut que se réjouir de la ressortie par BQHL, dans une belle copie restaurée, de Peter Ibbetson (1935), jusque là inédit en Blu-ray. Si ce film est entré dans la légende et que sa réputation est arrivée jusqu’à nous, c’est aux surréalistes qu’il le doit. « Il montre, éxplicitait André Breton, le triomphe de l’amour fou et de la pensée surréaliste. »

Il faut dire que le meneur de jeu du surréalisme a déjà commencé à écrire, dès 1934, son récit L’amour fou, qu’il publiera en 1937. Soit un an après la sortie parisienne de Peter Ibbetson. Et qu’il y retrouve l’application de ses théories poétiques.

Le film de Henry Hathaway est, il est vrai, une des plus belles illustrations du concept de l’amour fou. Et, curieusement — mais les surréalistes, comme les chantres du mouvement Dada avant eux, étaient férus de cinéma —, c’est moins le bouquin de George Du Maurier que son adaptation sur grand écran qui a enthousiasmé Breton et sa bande.

Mimsey et Pierre se connaissent à Paris quand ils ont respectivement 6 et 8 ans. Ils sont séparés et le jeune Pierre, devenu entre temps Peter Ibbetson, retrouve Mimsey sans savoir qu’elle est la petite fille dont il était si proche.

Un rêve commun entraînera leur prise de conscience : non seulement ces deux adultes, incarnés à l’écran par Gary Cooper et Ann Harding, s’aiment mais ils comprennent, en se confiant des souvenirs, qu’ils étaient Mimsey et Pierre. Ces deux-là, bien que séparés encore par des événements tragiques, ne vont plus se quitter en pensée et jamais amour n’aura été montré aussi éternel et fou que celui-ci. Et aussi virtuel.

On peut être étonné de voir ici Gary Cooper délaisser le genre de rôles qu’il tenait à l’époque. N’oublions pas qu’il est la même année, et encore sous la direction de Hathaway, le héros des Trois lanciers du Bengale. Quand il n’est pas aventurier ou cowboy, Cooper participe aux comédies de Lubitsch et de Capra mais n’incarne jamais un tel héros intimement dévoré par l’amour, surtout dans un film qui n’est centré, comme l’est Peter Ibbetson, qu’uniquement sur le sentiment amoureux. Un rôle qui n’est pas exempt de mièvrerie, ce qui est inhabituel chez le grand Coop. C’est là la grandeur de l’acteur qui est tout aussi convainquant dans ce rôle intériorisé. Face à lui, Ann Harding compose un personnage assez froid et pas assez glamour aux dires de certains critiques, mais qui ramène malgré tout son personnage dans une certaine réalité. Comme l’est d’ailleurs aussi Cooper, que les spectateurs ont l’habitude de connaître les pieds beaucoup plus ancrés sur terre. On raconte d’ailleurs que c’est Cooper qui imposa au studio Hathaway, cinéaste d’action, pour éviter un trop-plein de romantisme.

Plusieurs lignes de dialogues peuvent aussi expliquer l’engouement des surréalistes. Ainsi, cette sentence prononcée par l’oncle (Douglass Dumbrille, habitué aux rôles de méchants, entre autres dans Les trois lanciers du Bengale) qui prend en charge le petit Pierre à la mort de sa mère : « L’amour entre enfants est une chose futile et vite oubliée. »


Il faudrait encore citer celle-ci : « Le bonheur ne se trouve pas à l’extérieur mais à l’intérieur de soi-même. »

Comme cela se faisait beaucoup dans le cinéma de cette époque, Peter Ibbetson regorge de seconds rôles exceptionnels. On mentionnera Ida Lupino, qui n’a pas encore gagné ses galons de vedette, ou Donald Meek, un habitué des films de John Ford. Entre autres dans Stagecoach (1939, La chevauchée fantastique) où il incarne un vendeur de whisky que tout le monde prend pour un révérend, vu son air collet monté et austère. Ici, Meek est le patron aveugle d’Ibbetson : « On ne voit pas qu’avec les yeux », annonce-t-il joliment.

Enfin, parlons de tous ces pseudo-français qui peuplent le film et qui lancent de temps en temps une phrase en français, parfois sans accent mais, la plupart du temps, avec (n’oublions pas qu’une partie du film est située à Paris et dans ses environs). Certains des interprètes sont vraiment Français, telle Adrienne d’Ambricourt. D’autres sont Belges (Marcelle Corday) et d’autres encore Allemands. Comme Christian Rub, dans le rôle d’un ancien soldat de Napoléon, qui construit une complicité avec le petit Pierre à grands coups de « Criiiic » et de « Craaac ».

« Les choses les plus étranges sont vraies et la réalité est étrange », entend-on encore et c’est ce qui fait toute la magie du film : ce mélange de rêve et de réalité, la poésie et la beauté des plans de Charles Lang, la délicatesse de la mise en scène de Hathaway et l’interprétation très juste. Un must !

Jean-Charles Lemeunier

Peter Ibbetson
Année : 1935
Origine : États-unis
Réal. : Henry Hathaway
Scén. : Vincent Lawrence, Waldemar Young d’après George Du Maurier
Photo : Charles Lang
Musique : Ernst Toch, Hugo Friedhofer
Montage : Stuart Heisler
Prod. : Paramount
Durée : 85 min
Avec Gary Cooper, Ann Harding, John Halliday, Ida Lupino, Douglass Dumbrille, Doris Lloyd, Donald Meek, Christian Rub…

Sortie en Blu-ray par BQHL le 27 octobre 2021.

Une réflexion sur “« Peter Ibbetson » de Henry Hathaway : L’amour fou

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