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Une bonne nouvelle arrive rarement seule. Non seulement Malavida a décidé de ressortir en salles l’intégrale de Jean Vigo mais les films ont bénéficié d’un dépoussiérage providentiel par Gaumont et l’on ne peut que saluer cette restauration 4K.

Jean Vigo ? Certains froncent sans doute déjà les sourcils. Il existe bien un prix Jean-Vigo mais il n’est pas dit que beaucoup de spectateurs connaissent encore l’œuvre du cinéaste, pourtant guère épaisse. Il n’a en effet signé que deux courts-métrages, À propos de Nice (1930) et La natation par Jean Taris (1931), un moyen (Zéro de conduite, sorti en 1933) et un long (L’Atalante en 1934). Et, pourtant, tous — exception faite de Jean Taris, le moins connu — jouissent d’une réputation extraordinaire.

« Poésie, révolte et insolence » : utilisés pour la promotion de cette intégrale, ces trois mots conviennent parfaitement à Vigo. Ce fils de Miguel Almereyda, un anarchiste retrouvé étranglé en prison en 1917, a toujours cultivé les trois propositions. Une quatrième, Jean Vigo l’Étoile filante, qui donne son titre à cette rétrospective, est tout aussi parlante. La carrière artistique de Vigo s’étend sur à peine cinq ans : il meurt le 5 octobre 1934 à 29 ans, d’une septicémie. Mais quelle carrière !

Elle suscita tout autant l’admiration que le scandale, les acclamations que les levées de boucliers et ce n’est sans doute pas un hasard, près de 90 ans après le décès de Vigo, si un prix porte toujours son nom, qui récompense « l’indépendance d’esprit, la qualité et l’originalité ».

Dès À propos de Nice, Jean Vigo se fait remarquer et les images de Boris Kaufman — ce frère de Dziga Vertov signa la photographie des quatre films qui nous intéressent aujourd’hui — y sont pour beaucoup. Ce documentaire nous livre d’emblée un aperçu de la cité balnéaire — le jeu, les vacanciers, la mer, les palmiers, le carnaval, les terrasses de café — et chacune de ces notions attendues quand il s’agit de Nice est balayée par le flux et le reflux des vagues. La caméra saisit ensuite tout ce qui fait Nice, des beaux quartiers (tennis, femmes enchapeautées, rallye automobile) aux plus pauvres avec, par exemple, des lavandières ou du linge qui pend aux fenêtres.

À propos de Nice – Gaumont

Le film sort un an après L’homme à la caméra, que signe en URSS Vertov. Comme pour ce chef-d’œuvre documentaire soviétique, Vigo et Kaufman donnent du rythme à leurs images par un montage élaboré et, souvent, jugé subversif par leurs contemporains. On pense à ces plans suggestifs de jeunes danseuses levant bien haut la jambe. Ou encore à ceux d’une femme assise à la terrasse d’un café, qui la font changer de vêtements suivant les saisons jusqu’à se retrouver nue, sans qu’elle ait bougé. N’oublions pas que Vertov avait, lui aussi, filmé la nudité.

À propos de Nice – Gaumont

Avec La natation par Jean Taris, la causticité est encore au rendez-vous, ne serait-ce que par la chansonnette qui ouvre le métrage : « Maman les p’tits bateaux »… Il ne s’agit pas ici de se moquer du champion de natation qu’est Taris mais plutôt de célébrer le sport comme un art. Là encore, Vigo et Kaufman sont précurseurs et l’idée sera récupérée, à des fins autrement politiques, par Leni Riefenstahl dans Les dieux du stade (1938), à la gloire des nazis.

Jean Taris – Gaumont

Arrive Zéro de conduite, premier sommet de l’art de Vigo. Le plan initial, celui d’un gamin en uniforme (scolaire) qui est dans un wagon de chemin de fer mais semble enfermé dans une cellule, annonce ce que sera le film : une ode à la liberté qui s’oppose à tout enfermement, toute obligation… Inutile de préciser que ces images de pensionnat et de révolte feront longue date, qu’on retrouvera tout aussi bien dans Les disparus de Saint-Agil (1938) de Christian-Jaque (beaucoup moins anarchisant) que dans If… (1968) de Lindsay Anderson.

Zéro de conduite – Gaumont

Le pamphlet se teinte ici de beaucoup d’humour, de gags visuels et sonores dont certain durent faire grincer sacrément des dents. Pensons à Jean Dasté, jeune pion lunaire qui rend hommage à Charlie Chaplin, dont le regard est, dans la rue, soudain attiré par une jupe. Il la suit, tourne le coin de la rue et se retrouve face… à un curé en soutane. Plusieurs sujets sont effleurés, de la pédophilie d’un enseignant à l’homosexualité entre deux élèves, sans que cela ne ressemble jamais à un manifeste. Sauf à la fin, où la colère éclate et où le cinéaste célèbre la révolte à l’état pur. Et le film, bien que célébré dans plusieurs journaux, sera interdit par la censure.

L’Atalante – Gaumont

Sorti puis retiré de l’affiche une semaine avant la mort de Vigo, L’Atalante est considéré par beaucoup comme un chef-d’œuvre poétique. On y retrouve Jean Dasté sur une péniche, L’Atalante, entouré de Michel Simon et de Dita Parlo et, dès la fin de sa projection, on sait que certaines images ne nous quitteront plus. Citons ce mariage qui ressemble à un enterrement, les tatouages du marin, la mariée flottant dans l’eau, la beauté des bords de Seine et des docks… Quand il filme ces derniers ou l’écluse, l’aspect documentaire peut faire penser à L’Hirondelle et la Mésange (1920), le film d’André Antoine qui se déroule lui aussi sur les canaux.

Là encore, l’humour est omniprésent. Ainsi, le Père Jules, qu’incarne Michel Simon, adore les chats et en récupère plein sur la péniche. Lorsque Dasté découvre qu’une chatte a fait ses petits dans le lit nuptial, il le reproche à Jules. « Tu exagères, mon vieux ! » Mais Jules se récrie : « Ils sont pas de moi ! » Les gags sont nombreux, poétiques jusqu’au surréalisme, tel le disque que Jules semble faire jouer avec ses doigts.

L’Atalante – Gaumont

Depuis le temps qu’on n’avait pu voir ces films formidables sur grand écran, à plus forte raison dans des versions restaurées, il ne peut exister qu’un mot d’ordre. Le bonheur est sans doute dans les prés mais dans les salles aussi. Courons-y vite !

Jean-Charles Lemeunier

Intégrale Jean Vigo dans des versions restaurées 4k. Sortie en salles par Malavida et Gaumont le 29 septembre 2021.

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