Home

Mélodrame : voilà un genre qui a longtemps souffert du mépris des intellectuels. Un genre qui, souvent accompagné du qualificatif « flamboyant », a acquis de nouvelles lettres de noblesse grâce à des cinéastes tels que Douglas Sirk aux États-Unis ou Raffaello Matarazzo en Italie. Un genre enfin auquel on rattachera, sans que cela ne nuise au film, le très beau Incompris (1966) que Carlotta ressort en DVD et Blu-ray.

Un défi peut être posé, simple en soi : quiconque regarde le film de Luigi Comencini ne peut en ressortir les yeux secs. Dans un bonus, l’un des scénaristes du film, Piero De Bernardi, s’amuse même des réactions négatives du public cannois, où le film fut présenté en 1967. « Ils critiquaient mais avaient tous les larmes aux yeux en sortant de la projection », ironise-t-il en substance.

L’incompris est un très beau film que Michel Ciment, dans un autre bonus, rapproche de l’opéra. Il explique qu’étymologiquement, mélodrame signifie drame avec musique et qu’on ne peut apprécier la musique sans le livret. Pour L’incompris, le sujet est tout aussi important que la mise en scène et celle-ci, signée par Comencini, est formidable de pudeur et de non dit, exprimant souvent par l’image ce que le dialogue n’ose avouer. Il en va ainsi des fleurs piétinées sur les marches d’escalier, l’omniprésence du portrait dessiné de la mère ou tout ce vide qui entoure les deux enfants dans cette grande maison. Parlons encore de ce grand plan sombre où s’allume, en bas de l’écran à droite, une lumière. C’est une porte qu’ouvre Andrea avant d’éclairer une salle immense. La solitude des gamins, surtout celle d’Andrea, est sans cesse présente à l’écran, jusque dans la virée au cinéma.

Consul britannique à Florence, un père (Anthony Quayle) revient de Londres et rentre chez lui, dans sa magnifique demeure toscane, pour annoncer à ses deux enfants, Andrea (Stefano Colagrande, 12 ans) et Milo (Simone Gianozzi, 6 ans) que leur mère est morte. Du moins, l’annoncer à l’aîné qui, lui semble-t-il, le comprendra tandis que son jeune frère est trop petit pour qu’on lui dise quoi que ce soit. D’un roman de Florence Montgomery sorti en 1869, Leonardo Benvenuti, Piero De Bernardi, Tatina Demby — qui signe de son nom complet, Lucia Drudi Demby —, Giuseppe Mangione et Comencini lui-même, non crédité, ont tiré, un siècle plus tard, un scénario poignant, splendidement architecturé et mis en scène avec élégance. Dans l’interview qui la met face au scénariste Piero De Bernardi dans un bonus, Cristina Comencini, la fille du cinéaste, souligne la part autobiographique. Autant son père que De Bernardi ont eu à souffrir de la mort d’un parent.

Le film avance à petits pas sensibles dans cette tentative d’apprivoiser un père qui souffre trop pour s’apercevoir que son fils aîné va mal. Comencini ouvre soudain une parenthèse ludique avec l’arrivée de l’oncle Will (John Sharp). Son humour pince-sans-rire, à cent lieues du sérieux affiché par le consul, est une heureuse bouffée d’oxygène. Il est capable de dire à Andrea que « l’intelligence est encore plus dangereuse que les études ». Ou, mieux encore : « Étudier est un long suicide. » Il assure à qui veut l’entendre : « J’aime pas les enfants ». À quoi Andrea rétorque : « Et moi, j’aime pas les vieux », ce qui a le don de plonger le tonton dans une franche hilarité. Citons également la séquence des cannibales avec le petit Milo, le genre de sujet que l’on n’oserait plus aborder aujourd’hui.

D’autres épisodes sont bien entendu plus émouvants : la recherche du cadeau à Florence (« Comment contenter un père riche ? ») et ses conséquences, la bande enregistrée, le cimetière et les bleuets et la promenade promise à Rome. Sans parler du finale et de son intensité.

Ajoutons encore au crédit de L’incompris les belles images d’Armando Nannuzzi — Ah, les toits de Florence et le dôme perdus dans le lointain — et les musiques sublimes de Fiorenzo Carpi et de Mozart. Quant à l’interprétation, si les adultes sont très bons, les enfants ont une présence extraordinaire.

Plus que des événements, c’est une musicalité, une tonalité que l’on retiendra de ce très beau film. Et tant pis si l’on pleure, tant pis si l’on se dit que le scénario a beau jeu de titiller ainsi nos glandes lacrymales. C’est beau. C’est triste. Et on aime ça.

Jean-Charles Lemeunier

L’incompris
Année : 1966
Origine : Italie
Titre original : Incompresso – Vita col figlio
Réal. : Luigi Comencini
Scén. : Leonardo Benvenuti, Piero De Bernardi, Lucia Drudi Demby, Giuseppe Mangione d’après Florence Montgomery
Photo : Armando Nannuzzi
Musique : Fiorenzo Carpi, Mozart
Montage : Nino Baragli
Durée : 104 min
Avec Anthony Quayle, Stefano Colagrande, Simone Gianozzi, John Sharp, Giorgia Moll…

Sortie en DVD et Blu-ray par Carlotta le 7 juillet 2021.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s