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La géniale collection Viva l’Italia de Tamasa s’enrichit de deux nouveaux titres, signés par Federico Fellini : Les Vitelloni et Les nuits de Cabiria. Est-il besoin de le préciser ? Deux chefs-d’œuvre qu’on avait hâte de voir sortir dans d’aussi belles restaurations.

Ces oisifs de province qualifiés, dans I Vitelloni (1953, Les Vitelloni, connu aussi sous le titre Les inutiles), de petits veaux sont un groupe de jeunes gens, 25-30 ans, qui s’ennuient à Rimini. La ville n’est pas citée nommément mais tout le monde a conclu, à la vision du film, que Federico Fellini racontait dans cette histoire peu ou prou sa jeunesse sur la côte adriatique. Federico a débarqué un jour à Rome de sa province natale romagnole, de la même manière que son coscénariste Ennio Flaiano, venu lui de Pescara, autre station balnéaire située à 250 km au sud de Rimini. Quant à l’autre auteur du film, Tullio Pinelli, il est natif de Turin.

Les Vitelloni racontent ce que savent sans conteste les trois scénaristes : l’ennui dans une petite ville de province. Dès l’ouverture du film, l’élection de Miss Sirène sous une pluie battante donne le ton. Rien n’est grandiose, ici. Tout est raté. De la ville, Fellini montrera des rues vides — qu’il fait aussi alterner avec des plans saturés de monde —, une plage quasi déserte, des cours sordides. Et tout ce que racontent ceux qui ont eu un jour la chance de partir, le temps de vacances, n’est pas tellement digne d’intérêt. Ils ont vu, disent-ils, l’actrice Wanda Osiris qui descendait un grand escalier. Formidable.

On pourrait croire, lorsque commence Les Vitelloni, que la voix-off est celle du personnage dont Fellini se sent le plus proche. Il n’en est rien puisqu’elle parle de chacun des protagonistes comme si elle était extérieure. Nous avons là Fausto (Franco Fabrizi), le séducteur impénitent ; Alberto (Alberto Sordi), le rigolo vivant aux crochets de sa sœur et de sa mère ; Leopoldo (Leopoldo Trieste), le dramaturge raté qui ne rêve que de gloire ; Riccardo (Riccardo Fellini, le frère de Federico et malgré tout le personnage le plus anonyme) et Moraldo (Franco Interlenghi), le plus jeune, le plus introverti, celui qui finalement se rapproche sans doute le plus du cinéaste.

Ils ne sont guère brillants, ces jeunes gens. Et même pas mal mufles. Le mot italien qui traduit cet état, mascalzone, est souvent employé par l’un ou l’autre des personnages. Il renvoie directement à une comédie de Mario Camerini, tournée en 1932, en pleine époque fasciste des Téléphones blancs : Gli uomini, che mascalzoni (Les hommes, quels mufles !). Un film proche du peuple, contant les déboires amoureux d’une vendeuse en parfumerie et d’un chauffeur de maître.

Les Vitelloni est une succession de saynètes, souvent marrantes et annonçant les qualités de ce que sera la comédie italienne des années soixante-dix, à la fois mordante et humaniste. S’il ne fallait donner qu’un exemple, ce serait celui où les copains passent en voiture devant un groupe d’ouvriers qui refont la chaussée. Sordi se dresse par le toit ouvrant, clame « Lavoratori (Travailleurs…) » et leur fait un bras d’honneur en faisant vibrer sa langue. Une telle sortie ne déparerait pas Les nouveaux monstres, ce film magique et inspiré que se partagent Dino Risi, Mario Monicelli et Ettore Scola.

Le travail… parlons-en, justement, du travail. On l’a vu, Alberto rackette sa sœur tout en lui donnant des leçons de morale. Moraldo semble ne pas comprendre du mot les tenants et les aboutissants. À un gamin qu’il connaît bien, alors que lui-même rentre d’une virée nocturne, Moraldo demande ce que celui-ci fait dans les rues à 5 heures du matin. « Je vais travailler », répond l’enfant. « Travailler… » Le mot semble presque inconnu à Moraldo. De toute la bande de copains, le seul à travailler, plutôt le seul obligé à travailler est Fausto, également contraint au mariage et que son beau-père a eu vite fait de caser dans un magasin de bondieuseries. Pauvre Fausto. Il faut le voir, le regard perdu, attendre que le temps passe dans sa boutique.

D’autres séquences sont plus tristes, pitoyables, amères, rehaussées par la formidable musique de Nino Rota. On ne saurait bien sûr imaginer un film de l’un sans les notes de l’autre — Nino Rota a mis en musique quatorze sujets de Fellini. Ses mélodies apportent souvent un contrepoint aux images, sautillantes quand la scène est âpre, mélancoliques quand la fête, qui a battu son plein, s’achève.

Il y a du Chaplin dans cette manière qu’a le cinéaste de passer du rire à l’émotion et dans cette humanité que porte en lui chacun des personnages. Comme s’il fallait dénicher une preuve supplémentaire de ce rapprochement, Fellini reprend plusieurs fois la chanson de Titine utilisée par Chaplin pour Les temps modernes.

On repère dans Les Vitelloni plusieurs éléments qu’on retrouvera plus tard dans l’œuvre fellinienne. Ainsi en est-il du théâtre et du music-hall, à qui justement Charlie Chaplin a rendu quantité d’hommages et que Fellini a pris pour sujet de son premier film, Les feux du music-hall (1950), coréalisé avec Alberto Lattuada. Ici, Leopoldo, le dramaturge en herbe, va voir sur scène un vieux comédien, Sergio Natali. Il est incarné par Achille Majeroni qui, enfant de la balle, débuta sa carrière à l’âge de 12 ans et créa plus tard sa propre compagnie, avec laquelle il joua de nombreux Shakespeare. Là encore, la séquence est équivoque. On sent la tendresse des trois scénaristes pour ces vieux gamins que sont les acteurs. Mais, alors que Natali cherche à entraîner Leopoldo vers l’obscurité de la plage, un doute s’installe quant aux intentions du cabotin. Ainsi va le film comme va la vie, sans qu’on sache de quoi il en retourne vraiment.

Le théâtre/music-hall est encore présent dans Le notti di Cabiria (1957, Les nuits de Cabiria), prodigieux récit qui tend une corde raide entre le rire et la détresse, le grotesque et le sublime. Une séquence stupéfiante de poésie au cours de laquelle Cabiria (Giulietta Masina) entre par hasard dans un théâtre qui programme un spectacle de magie. Le fakir fait monter sur scène quelques spectateurs et, plongeant Cabiria dans un sommeil hypnotique, lui fait croire à la rencontre d’un amoureux. Spectateur, nous suivons ce qui suit le souffle coupé. C’est beau. Magique. Transcendant.

Un mot sur le personnage de Cabiria, qui apparaît pour la première fois dans Le cheik blanc (1952), alors que le héros (Leopoldo Trieste), croyant avoir perdu sa femme dans Rome, s’effondre sur une place et pleure. Cabiria et une copine surgissent. Elles sont prostituées et vont tenter de consoler le malheureux. La copine partira avec lui alors que l’attention de Cabiria est retenue par un cracheur de feu. Toute la poésie du personnage apparaît ici pour la première fois et va être approfondie cinq ans plus tard par Fellini dans le nouveau film qu’il consacre à cette curieuse fille lunaire. Cabiria, qui vit aux abords de Rome tandis qu’au loin se construisent les quartiers périphériques (ah ! le sens du décor dont fait preuve ici Fellini), va ainsi nous promener de rencontres en rencontres, toutes nocturnes. Un acteur alcoolisé (Amedeo Nazzari), un curieux homme qui secoure les pauvres vivant dans des grottes, un amant qui veut l’épouser (François Périer)…

Il faut déjà décrire ce petit bout de femme qu’est Cabiria. Les cheveux dans tous les sens, portant souvent un tricot rayé que recouvre une pauvre pelisse en fanfreluche, des chaussettes dans des sandales, Giulietta Masina est à l’opposé des sex-symbols de l’époque qu’étaient Gina Lollobrigida, Sophia Loren ou Silvana Mangano. Celle qui, au premier abord, nous paraît tellement ridicule a vite fait de se transformer en un véritable personnage attachant que l’on voudrait voir réussir. Mais comment peut-elle parvenir à vivre tranquillement ?

Survient alors une forte et curieuse séquence de pèlerinage à la Vierge, où la ferveur ressemble à de la superstition. Cabiria, qui n’a pas l’air de croire en grand chose, demande un miracle. C’est qu’elle en a besoin. Toute cette foule qui se presse, se lamente et pleure en a aussi besoin, du miracle. Y compris celui qui est porté par des béquilles et qui choit lamentablement. Chez Fellini, la religion est omniprésente comme dans l’Italie de l’époque. Elle est importante aussi pour l’un des coscénaristes du film, Pier Paolo Pasolini.

Dans un bonus, Dominique Delouche, qui était assistant sur Cabiria, rapporte une déclaration du cinéaste. Il se disait « catholique par porosité ». Et, déjà, des plans felliniens — entendons par là dignes du Fellini de l’après-néoréalisme, quand il se met à signer des films tels que Juliette des esprits, Huit et demi ou Roma —, déjà ces plans s’immiscent dans un récit plus classique. Ce sont ces curés, silhouettes sombres sur le sable clair qui, au détour des Vitelloni, courent sur la plage. Ou cette incroyable séquence déjà citée du pèlerinage dans Cabiria. Dont on retrouvera un autre exemple avec la scène du miracle dans La dolce vita.

Car, revenons à cette opération du Saint-Esprit que réclame de toutes ses forces Cabiria pour se sortir de sa désastreuse situation. Elle va sans doute se concrétiser par une rencontre, quelque temps plus tard. Celle de François Périer, amoureux transi ? Celle d’un frère franciscain aimable et quêteur qui croise le chemin de la jeune prostituée et qu’elle cherche à retrouver pour se confesser ? Comme dans le poème d’Aragon, chaque spectateur pourra avoir sa réponse, celui qui croyait au ciel comme celui qui n’y croyait pas.

Quelques mots sur l’interprète principale. Dès la séquence d’ouverture des Nuits de Cabiria, Giulietta Masina s’impose et donne à son personnage tout ce que le spectateur est en droit de savoir : une gentille fille naïve qu’on peut balancer à l’eau en toute impunité pour lui piquer son sac. Rarement démarrage d’un film a été aussi tendu. Aussi fort.

Pour les spectateurs de l’époque qui ont apprécié sa Gelsomina dans La strada et cette Cabiria, Giulietta Masina va être assimilée à une sorte de Chaplin au féminin. Pour Les nuits de Cabiria, elle obtiendra un prix d’interprétation à Cannes tandis que Fellini remporte l’Oscar du meilleur film étranger.

Aujourd’hui, alors que nous connaissons la suite de la filmographie du cinéaste, il est clair qu’avec Les Vitelloni, un auteur est en train de naître. Cela est flagrant quand on compare Le cheik blanc à ce film. Suivront La strada et Il bidone, qui assoient Fellini dans la position du cinéaste repéré et à suivre. Arrivent Les nuits de Cabiria, véritable film d’auteur. Un auteur qui, à une histoire et un personnage fort, va mêler des informations plus personnelles, comme l’est sa façon de filmer, avec un compositeur que l’on va associer à ses films, et un scénario qui, de rencontre en rencontre, ressemble à une photographie exacte de l’Italie de cette époque. Puis, La dolce vita ouvrira les portes de la renommée.

Dans le reportage Ciao Federico, filmé sur le tournage de Satyricon, il est dit que, pour Fellini, « faire des films est le seul véritable moyen de faire partie de ce monde, d’établir un contact avec les gens ». À la vision des Vitelloni et de Cabiria, outre l’envie de se replonger dans les autres films du Maestro, une autre expression italienne vient en tête : Bravo, Federico !

Jean-Charles Lemeunier

Les Vitelloni et Les nuits de Cabiria, deux films de Federico Fellini en DVD/Blu-ray, restauration 4K.
Sortie par Tamasa le 18 mai 2021.

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