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Il est des souvenirs qui ne nous rajeunissent pas. Nous étions dans le milieu des années quatre-vingt et un cinéma de Valence, dans la Drôme, proposait un grand cycle italien en présence d’une belle brochette d’invités.Vittorio Cottafavi était de ceux-là, aux côtés de Giulietta Masina, Dino Risi et Riccardo Freda. Le jeune homme que j’étais avait découvert que tous ces personnages prestigieux parlaient non seulement un français impeccable mais étaient également tous de grands intellectuels. Madame Fellini avait étudié l’archéologie chrétienne et la philosophie, Dino Risi la psychiatrie, Freda l’architecture et la sculpture, Cottafavi le droit, la philosophie et la littérature.

Cottafavi était intervenu après la projection des Légions de Cléopâtre, sympathique péplum dont il avait vanté avec beaucoup d’humour le manque de moyens. « Lorsqu’on présente ses enfants, on ne va pas dire celui est boiteux, celui-ci voit mal, cet autre n’est pas très malin. Non, on les aime tous malgré leurs défauts. » Visiblement, dans sa carrière, le film qu’il préférait malgré tout par-dessus tout était Les cent cavaliers. Qui était difficilement visible. Voire totalement invisible.

Emballé par le bonhomme, je m’étais mis à rechercher tout ce que je pouvais trouver sur son œuvre, ce qui, reconnaissons-le, à l’époque n’était pas très commode et j’avais pu dénicher le fameux numéro spécial de la revue Présence du cinéma, celle des mac-mahoniens qui, à la grande époque, concurrençait Les Cahiers et Positif. Aux côtés de cinéastes tels que Riccardo Freda, Sam Fuller, Allan Dwan ou Jacques Tourneur, Cottafavi y tenait la place de ce qu’on appelait à l’époque « les petits maîtres », pour qui le groupe de fervents admirateurs bâtissait des « chapelles ». Cette terminologie religieuse ne devait pas nous ôter de l’esprit que tous ces artistes méritaient réellement qu’on s’intéresse à eux.

Dans sa notule du Prince au masque rouge (Dictionnaire du cinéma- les films, éditions Robert-Laffont), l’un des piliers du mac-mahonisme, Jacques Lourcelles, écrivait ceci : « La carrière cinématographique de Vittorio Cottafavi eut la durée d’un éclair et la forme d’un paradoxe. Cottafavi n’aimait pas les genres — commerciaux — où il dut travailler. Loin de les tourner en dérision, il essaya au contraire de les magnifier, à sa façon, par un style à la dignité hautaine qui ne voulait rien avoir de populaire. »

Le bon boulot d’Artus Films

Enfin, grâce à Artus Films qui a fait un très bon travail, on peut enfin voir aujourd’hui ces fameux Cento cavalieri (Les cent cavaliers) qui, en 1964, concluent la carrière cinématographique de Cottafavi. Il se tournera ensuite vers la télévision où, croyait-il, il aurait davantage de marche de manœuvre. Rossellini n’y travaillait-il pas avec des films très personnels ? Cottafavi avait déclaré à Valence que la télé lui permettait de se rapprocher de sujets qui lui étaient plus proches. Il tourna ainsi les vies de Dante, de Cromwell, de Christophe Colomb et de Napoléon à Sainte-Hélène, adapta Shakespeare, Chesterton, Pirandello, Joseph Conrad, Jules Romains et Sophocle.

Le moins que l’on puisse dire, à la vision des Cent cavaliers, est que Cottafavi est un réel auteur qui partage avec nous un point de vue, chose faisant tellement défaut à quantité de cinéastes. En outre, il semble avoir bénéficié pour ce film d’un budget beaucoup plus conséquent. C’est toujours lui qui racontait combien il était parfois difficile de ne pas rire en voyant, dans Les légions de Cléopâtre, un lion famélique se ruer sur le mur de l’arène et faire bouger le drap où celui-ci était peint. Quand il fallait montrer quantité de prisonniers dans une fosse, il réquisitionnait tout le monde, cachant les acteurs du films sous d’autres hardes, mêlant le producteur, l’assistant-réalisateur et quelques machinistes pour qu’il y ait plus de monde à l’écran.

Cela n’est pas le cas ici avec Les cent cavaliers. Tourné en Espagne, le film semble disposer d’un peu plus de moyens et il n’est pas besoin de sortir une calculette pour s’apercevoir que les cavaliers du titre sont très nombreux et pas loin d’atteindre le nombre annoncé dans le titre.

Dès l’ouverture du film, on se rend compte que l’on a affaire à un auteur, un auteur malin et ironique, un auteur qui ne se prend pas au sérieux mais qui va nous raconter une histoire sérieuse qui parle de guerre et du mal que les hommes aiment se faire. Sous des aspects de comédie, se cache dans Les cent cavaliers un message hautement pacifique et ce n’est pas un hasard si la séquence du combat final est montrée en noir et blanc alors que l’ensemble du film rutile de couleurs chatoyantes. Le sang fait sans doute un beau rouge à l’écran mais Cottafavi est décidé à ne pas le rendre beau ni à rendre beaux les combats qu’il filme. Pendant cette séquence, le ton d’ailleurs change et ce qui, jusqu’à présent, pouvait sembler sarcastique, humoristique et distancié bascule soudain dans le premier degré et la brutalité. Oui, décidément, Cottafavi se positionne contre la guerre. Il nous a déjà laissé entendre son aversion lors de la fabuleuse scène au cours de laquelle le héros parcourt les douves du château. Elles sont peuplées par tous les laissés pour compte de la guerre, exhibant moignons et autres blessures. « Le musée vivant de la guerre », s’amuse le guide qui ajoute : « Ça nous rappelle que la guerre est le propre de l’homme. »

Mais revenons au prologue. Un peintre est devant sa fresque inachevée. Il s’approche de la caméra et s’adresse directement au spectateur. « Attendez que ce soit fini », préconise-t-il. Plus tard, quand on aura vu le film et qu’on repensera à cette entrée en matière très originale, on comprendra le message de Cottafavi : ne jugez pas immédiatement ce que vous n’avez pas vu. Le film ne sera sans doute pas ce que vous attendez. Et, en effet, Les cent cavaliers n’a rien d’un énième film de cape et d’épée.

Brechtien, humoristique et pacifiste

Il est question ici de l’Espagne de l’époque de la Reconquista, lorsque les Espagnols chassèrent les Maures qui avaient occupé leur pays. Écrit par François Amy de La Brétèque et Philippe Conrad, un livret accompagne d’ailleurs le DVD et le Blu-ray et évoque longuement ce sujet historique. Malgré les paysages espagnols, les deux scènes qui suivent le prologue nous prouvent bien qu’il s’agit d’un film italien. La caméra passe d’un groupe de paysans qui se disputent et crient sur un marché à un groupe de notables qui, autour de l’alcalde (le maire), crient et se disputent. Peu après, une fois fait connaissance avec les personnages joués par Mark Damon et Antonella Lualdi, nous entrons dans le vif du sujet avec l’arrivée des cavaliers maures. Cette ironie dans le traitement du sujet, que l’on devinait depuis le début, devient magistrale. C’est ce que François Amy de La Brétèque, dans le bonus, appelle « la distanciation brechtienne ». Citons une fois encore Jacques Lourcelles. Cette fois, dans son même Dictionnaire, c’est dans la note sur Hercule à la conquête de l’Atlantide qu’il écrit : « Cottafavi utilisa avec une certaine verve vengeresse l’humour et les clins d’œil de la bande dessinée, où certains ont voulu voir une forme de distanciation brechtienne. »

Revenons aux Cent cavaliers. La musique d’Antonio Perez Olea, avec sa trompette mexicanisante, nous plonge dans un récit proche des Sept mercenaires, sorti quatre ans auparavant. Ce qu’accentuent encore les paysages arides ibériques, où seront d’ailleurs tournés par la suite pas mal de westerns. Et même le sujet, avec ces paysans qui se révoltent contre un occupant, peut sembler proche de celui des Mercenaires.

En 1964, il faut bien dire que s’est épuisé le filon du péplum et du film de cape et d’épée, fleurons du cinéma populaire italien. Et que, déjà, se profile celui du western, qui va progressivement les remplacer. Pour une poignée de dollars, prototype du genre réalisé par Sergio Leone, sort en Italie en septembre 1964 et Les cent cavaliers le 30 décembre de la même année. Le western spaghetti va détrôner les autres genres, à l’exception de la comédie, et Les cent cavaliers est témoin du passage de flambeau.

C’est une habitude du cinéma italien de cette époque, les noms des auteurs s’entassent au générique comme autant de sardines dans une boîte. Si l’histoire est signée par Cottafavi et Giorgio Prosperi, ces deux-là sont ensuite rejoints par José Maria Otero, Enrico Ribulsi, Antonio Eceiza et José Luis Guarner pour l’écriture du scénario. Malgré tout, c’est au seul Cottafavi que l’on a envie d’attribuer les phrases assassines qui éclosent ici ou là. Au prêtre qui prêche dans la rue, un paysan répond, du haut de sa charrette, que « le pauvre sera pauvre éternellement ». En v.o., il se permet même de latiniser en empruntant la citation « in sæcula sæculorum ». Il y a encore la description de la belle Antonella Lualdi par un copain de Mark Damon, qui parle de « ses deux melons » et de « son arrière-boutique ». Quant à la phrase de conclusion, issue des contes de fées, elle est ici tellement revue et corrigée, d’autant plus qu’elle est dite par le même peintre qui ouvre le récit, qu’il devient flagrant que Les cent cavaliers est bien un film d’auteur. Du meilleur qui soit. Et d’un auteur qui maîtrise parfaitement la mise en scène. Mettons à son crédit, outre cet humour permanent cachant à peine des convictions plus profondes, la beauté de certaines séquences (l’incendie du village), le déplacement des foules, la chorégraphie de l’entraînement des paysans, des moments complètement iconoclastes (l’arrivée des bandits en chanson et celle des femmes dans la charrette, qui chantent aussi), etc.

Alors brechtiens ou pas, ces Cent cavaliers nous apparaissent en tout cas décalés, distanciés, humoristiques, politiques et tellement, tellement pacifistes. Bravo Vittorio !

Jean-Charles Lemeunier

Les cent cavaliers
Année : 1964
Origine : Italie, Espagne
Titre original : I cento cavalieri
Titre français alternatif : Le fils du Cid
Réal. : Vittorio Cottafavi
Scén. : Vittorio Cottafavi, Giorgio Prosperi, José Maria Otero, Enrico Ribulsi, Antonio Eceiza, José Luis Guarner
Photo : Francisco Marin
Musique : Antonio Perez Olea
Montage : Maurizio Lucidi
Durée : 110 min
Avec Mark Damon, Antonella Lualdi, Arnoldo Foa, Rafael Alonso, Manuel Gallardo, Wolfgang Preiss, Gastone Moschin, Barbara Frey, Salvatore Furnari…

Sortie par Artus Films en coffret digipack DVD/Blu-ray + livret de 60 pages le 3 novembre 2020.

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