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Un cinéphile, un vrai de vrai, un tatoué, adore mettre la main sur des films rares, dont il a entendu parler sans pouvoir y accéder. Et il applaudit lorsqu’un éditeur, en l’occurrence Le Chat qui fume, déniche quelques œuvres oubliées, à la réputation plus ou moins établie.

C’est le cas de ce Jardin des supplices (1976) que le félin a déniché et débroussaillé. Avec une première surprise qui réside dans le nom de son auteur, Christian Gion, qui doit davantage sa petite réputation dans le domaine de la comédie. Un réalisateur capable du meilleur (Le provincial, avec Roland Giraud, a laissé un très bon souvenir) et du moins bon. On connaissait mal, en revanche, ce talent pour mener à bien un récit érotique.

C’est une évidence, érotique, Le jardin des supplices l’est et, dans le bonus, Christian Gion avoue même que lui et sa productrice, Véra Belmont — future réalisatrice de Marquise dont nous avons parlé très récemment — couraient un peu après le succès obtenu par Just Jaeckin, désireux qu’ils étaient « de mettre leurs pieds dans les pas d’Emmanuelle« . Ce qui est plus alléchant c’est le scénario : écrit par Pascal Lainé, prix Goncourt 1974 pour La dentellière, il adapte un roman sulfureux d’Octave Mirbeau, plus connu grâce aux passages à l’écran de son Journal d’une femme de chambre par Jean Renoir et Luis Buñuel. Oublié de nos jours, Mirbeau (1848-1917) était un frondeur libertaire, dreyfusard qui plus est, qui ne craignait pas de choquer le bourgeois. D’où l’aspect très irrévérencieux de son Jardin des supplices. Qu’il n’hésite pas à dédier, et la phrase est reprise à la fin du film, « aux Prêtres, aux Soldats, aux Juges, aux Hommes, qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes, ces pages de Meurtre et de Sang ».

 

 

C’est ce que l’on note immédiatement à la vision du Jardin des supplices : ces répliques mordantes, politiques, qui surprennent dans un contexte érotique. Le film démarre ainsi sur une date, 24 janvier 1926, et sur la vision d’un homme. Il est incarné par Roger Van Hool, à l’époque vedette de télévision, de films populaires (Oscar, avec de Funès) et d’œuvres d’auteurs tels qu’Alain Cavalier, André Delvaux ou Paul Vecchiali. L’homme est dans un lit avec plusieurs jeunes et jolies femmes dénudées. Il est interrompu par un ami qui entre dans la chambre — et qui, on l’apprendra dans le dialogue qui suit, est ministre — et une phrase vient alors sonner aux oreilles : « Cette odeur de foutre est aussi aigre qu’un discours de l’opposition. » À quoi Van Hool répond qu’il prenne les femmes par devant ou par derrière, c’est toujours par la gauche qu’il le fait.

Après avoir réglé son compte à la politique en quelques lignes, c’est à l’église que va ensuite s’en prendre le film. Antoine Durrieu, le personnage joué par Van Hool, doit donc quitter la France car il est devenu gênant pour le gouvernement et prend place dans un bateau en partance pour la Chine. Il est médecin et, à bord, un évêque (Jean Rougeul) lui demande un conseil que l’on peut qualifier d’intime. Il ne lui faudra plus ni alcool ni femmes, lui indique le praticien, qui ajoute : « Vous allez devoir vivre en chrétien pendant quelque temps. » À quoi l’ecclésiastique répond : « C’est une expérience à tenter. »

 

 

Après la rencontre avec Jacqueline Kerry et Ysabelle Lacamp, l’histoire va prendre une tournure différente. Il est important de se remettre dans le contexte de la parution du texte original de Mirbeau. Nous sommes en 1899 et, quelques années plus tard, Guillaume Apollinaire va publier Les onze mille verges (1907) et Les exploits d’un jeune Don Juan (1911). Dans les deux romans d’Apollinaire et dans celui de Mirbeau, on sent un désir de choquer au-delà de l’excitation érotique. Et en effet, dans les trois bouquins, il est question de sexualité qui voisine avec la mort et le meurtre.

 

 

Chez Mirbeau, et donc chez Gion, l’action se déroule en Orient où, dans la fantasmagorie occidentale, sexe, supplices chinois et raffinement font bon ménage. Durrieu va donc se retrouver confronté à des tortures sexuelles qui ne sont d’ailleurs pas le fait des Asiatiques mais bien des Occidentaux. Une façon encore de renvoyer dos à dos les méfaits des deux sociétés, que déjà une ligne de dialogue a abordés. Durrieu se retrouve dans un cabaret chinois, dont le patron lui explique : « Les Anglais nous ont apporté l’opium qu’ils cultivaient en Inde. » Et le Français répond : « Oui, mais vous nous avez donné la poudre à canon. Nous sommes quittes. »

C’est, redisons-le, ce ton libertaire qui fait tout le sel du Jardin des supplices. Pour les séquences érotiques, on l’a dit, Christian Gion s’en sort plutôt bien, réalisant au passage quelques séquences chocs, tel un pied tranché, plutôt bien ficelées.

Jean-Charles Lemeunier

Le jardin des supplices
Année : 1976
Origine : France
Réal. : Christian Gion
Scén. : Pascal Lainé d’après Octave Mirbeau
Photo : Lionel Legros
Musique : Jean-Pierre Doering
Montage : Anne-Marie Deshayes
Prod. : Véra Belmont, Jean-Pierre Rawson
Durée : 93 min
Avec Roger Van Hool, Jacqueline Kerry, Tony Taffin, Ysabelle Lacamp, Robert Bazil, Jean Rougeul, Raymond Jourdan, Jean-Claude Carrière, Iska Khan, Jean Cherlian, Jean-Pierre Rawson…

Sortie par Le Chat qui fume en Blu-ray édition limitée le 15 août 2020.

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