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Au tout début de Kit Carson (1940) de George B. Seitz, cette belle découverte que nous propose ESC Éditions en Blu-ray et DVD, on entend une conversation entre le héros (Jon Hall, en vacance des orientaleries dont il était le spécialiste) et un de ses copains (le fordien Ward Bond). Autant le second est content de toujours revenir au même endroit, autant Carson plaide le contraire : « Il y a tant à découvrir. »

La discussion ressemble à celle que pourraient échanger deux cinéphiles : l’un prendrait plaisir à revoir 25 fois le même film quand l’autre préfèrerait partir à la découverte de filmographies inconnues. J’avoue être à l’image de Carson et autant avouer tout de suite le plaisir éprouvé à la vision de ce Kit Carson, passé totalement à l’abri des radars cinéphiles.

Le film est une série B produite par Edward Small et distribuée d’abord par une major, United Artists, puis, quelques années plus tard, par PRC. Autant dire le lumpenprolétariat hollywoodien. Ce qui ne lui enlève, bien au contraire, aucune de ses vertus.

 

 

Les séries B ont, de tous temps, posé les codes d’un genre, ici le western. Codes qui pouvaient être inventés par les films de série A mais, la plupart du temps, par les séries B elles-mêmes. On retrouve ainsi ici plusieurs idées qui seront usées jusqu’à la corde dans quantité de westerns : les Indiens n’attaquent pas la nuit ; pour stopper un de leurs assauts, il faut viser le chef ; lorsque l’attaque a lieu, les wagons forment un cercle ; l’héroïne aime le héros mais est agacé par lui, etc. Il y a encore ce fugitif plan de la difficulté de l’avancée de la caravane sous la pluie, que ne renieraient ni le Ford de Wagon Master (1950, Le convoi des braves) ni le Wellman de Westward the Women (1951, Convoi de femmes).

 

 

Mais c’est surtout pour ses trouvailles, qui seront reprises plus tard par d’autres et non des moindres, qu’il faut honorer George B. Seitz. Méconnu chez nous, ce cinéaste est pourtant l’un des premiers, avec The Vanishing American (1925), à avoir donné le premier rôle à un Amérindien — même s’il était incarné par Richard Dix, un acteur qui n’avait pas du tout de sang indien dans les veines. Et à avoir affirmé la responsabilité des blancs dans la disparition des différentes tribus. C’est d’ailleurs dans ce film qu’il pose, pour la première fois, une caméra dans Monument Valley. John Ford s’en souviendra pour La chevauchée fantastique en 1939. Et Seitz, l’année suivante, retrouve les magnifiques paysages de Monument Valley avec Kit Carson.

Autre trouvaille : le trio de tête du film (les trois amis trappeurs incarnés par Jon Hall, Ward Bond et Harold Huber) peut faire penser aux Trois sublimes canailles (1926) de John Ford. Sauf que Seitz donne à Huber le rôle d’un Mexicain, idée reprise par Ford en 1948 avec Le fils du désert, où les trois copains sont incarnés par John Wayne, Harry Carey Jr et Pedro Armendariz. Inspiré d’un véritable héros américain, le personnage de Kit Carson connaît admirablement bien le terrain et s’oppose parfois au capitaine John C. Fremont (incarné par Dana Andrews, il a lui aussi réellement existé). La dualité renvoie à celle de The Savage (1952, Le fils de Géronimo, George Marshall), dans lequel Charlton Heston, enlevé et élevé par les Indiens et devenu éclaireur pour l’armée américaine, a raison face au militaire qui l’emploie. Et Kit Carson est, là aussi, précurseur : comme dans Le fils de Géronimo, le cœur de la belle dame est partagé entre le frustre homme des pistes et le poli lieutenant.

 

 

Tout au long de ce film au rythme très soutenu — on ne peut s’ennuyer à aucun moment tant l’action est mouvementée —, Seitz développe plusieurs excellentes idées. À commencer par le fameux bain (autre code à la vie dure, repris jusque chez Peckinpah) dont rêve tout cowboy ou trappeur qui a parcouru des kilomètres. Carson et ses amis trempent donc dans une sorte de piscine intérieure quand, le savon glissant sous la paroi de bois, le héros plonge et se retrouve de l’autre côté, dans la même piscine mais cette fois utilisée par une femme (Lynn Bari). Étonnement égal des deux baigneurs et du spectateur. Autre séquence tout aussi passionnante et stupéfiante : les trois amis — c’est aussi l’un des grands codes du western — découvrent que des fusils ont été délivrés aux Indiens par, bien évidemment, des blancs. En fait par le général mexicain Castro (là encore, il a vraiment existé) qui veut s’emparer de la Californie, alors sous tutelle mexicaine, et éviter que les colons américains ne la rattachent à l’union. Donc, les trois trappeurs identifient le traître (un soldat mexicain grimé en Indien) qui apportent les armes aux Shoshones. Pour le faire parler, ils l’attachent à un arbre et commencent à le torturer, tout en plaisantant. Première stupeur. Puis la cavalerie arrive, dirigée par Dana Andrews. Et le renégat, pour faire court, est exécuté. Ce qui nous vaut, outre l’échange de regard entre Lynn Bari et Jon Hall, un magnifique plan en contre-plongée du pauvre type, le visage dégoulinant de sueur.

 

 

Les détails ne manquent pas qui peuvent inscrire Kit Carson sinon à l’un des sommets du genre, en tout cas le faire grimper assez haut. Il y a d’abord cette tension créée par la mise en scène quand il s’agit de décrire deux attaques simultanées dans deux lieux différents. Il y a ce plan, lors justement de l’une de ces deux attaques, de femmes s’emparant de fusils pour défendre chèrement leurs vies. Cet autre plan qui montrent les enfants effrayés. Ces phrases, lâchées ici et là, du genre : « Les tombes n’abritent pas que des cadavres » ou, plus belle encore : « La différence entre un soldat et une mule, c’est l’uniforme. »

Dans un des bonus, Vincent Jourdan évoque, dans Kit Carson, l’interventionnisme du scénario. Il explique que le film sort en 1940, époque où l’Amérique est partagée entre le souhait d’aller combattre les dictatures d’Europe et du Japon et celui de rester neutre. L’épisode de la libération de la Californie dans le film semble aller dans la première direction. On note toutefois plusieurs traits antimilitaristes dans les dialogues de Kit Carson qu’il ne faudrait pas dédaigner. J’ai déjà cité cette belle sentence de Carson sur les militaires et les mules. Seitz montre aussi, à plusieurs reprises, l’entêtement stupide de Fremont face aux conseils des trappeurs.

 

 

Enfin, signalons encore une séquence que je trouve osée par rapport à ce contexte des années quarante, où la censure est reine : secrètement amoureuse de Carson, Lynn Bari a pourtant promis d’épouser son beau militaire. Ce qui ne l’empêche pas d’embrasser avec fougue le trappeur. Et bien dites donc, c’est pas beau, ça ? Et la morale ? Quand je vous dis que Seitz devient, au fil du récit, de plus en plus fréquentable. Et qu’il faut se précipiter sur cette pépite qu’est Kit Carson.

Le film sort dans une collection « Hollywood Westerns », en même temps qu’une autre œuvre de George B. Seitz, The Last of the Mohicans (1936, Le dernier des Mohicans).

Jean-Charles Lemeunier

« Kit Carson » de George B. Seitz : sortie en DVd et Blu-ray chez ESC Éditions le 9 avril 2019.

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