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Avec la sortie en salles des Funérailles des roses (Bara no sôretsu), un film de 1969 de Toshio Matsumoto, Carlotta nous livre une image méconnue de la pop culture japonaise. L’action revisite le mythe d’Œdipe qu’elle situe dans les bars gays de Tokyo, joué par des travestis. Ce film fascinant oscille entre plusieurs genres. L’aspect documentaire est très présent, avec ces questions du type « Pourquoi êtes-vous gay » posées à diverses personnes ou ces interviews des acteurs sur le personnage qu’ils jouent dans l’histoire. Film militant également, avec la vision de manifestations situationnistes, de répression policière ou avec ce groupe de cinéastes visionnant des rushes (qui se réclament de Jonas Mekas et dont l’un est déguisé en Che Guevara). Enfin, Les funérailles des roses est avant tout un mélodrame avec cette histoire d’amour gonflée et transgressive entre un homme et un jeune travesti lumineux. Les premières images de Pîtâ (ou Peter), qui l’incarne, nous font d’ailleurs penser qu’il s’agit d’une femme et ce n’est qu’au moment où le personnage est sous la douche qu’on se rend compte qu’il a la poitrine d’un homme.

 

 

Film expérimental, Les funérailles teste dans un beau noir et blanc des idées qui seront reprises par la suite par d’autres cinéastes. On pense à cette séquence accélérée sur fond de musique french cancan. Dans Le dictionnaire du cinéma japonais en 101 cinéastes édité par Carlotta, Stéphane du Mesnildot écrit : « Peu diffusé en Occident, Les funérailles des roses aura cependant une descendance secrète aussi bien dans Orange mécanique de Kubrick qui en reprend les accélérés musicaux que dans My Own Private Idaho de Gus Van Sant qui transpose, dans un style tout aussi pop, Falstaff de Shakespeare chez les prostitués homosexuels de Portland. »

 

 

Bien sûr, les outrances d’il y a cinquante ans ont parfois vieilli – les images solarisées qui datent un peu – , d’autres sonnent encore justes aujourd’hui ou sont marrantes, telle cette bagarre entre le travesti légitime et l’amant, ponctuée d’insultes notées dans des bulles de BD. Matsumoto fait encore preuve d’humour lorsque les jeunes cinéastes regardent leurs images à la télé et s’exclament : « On n’a jamais vu ça, c’est underground ». On a l’impression qu’ils commentent le film que nous sommes nous-mêmes en train de visionner. Citons encore cette séquence qui dut faire grincer quelques dents : trois jeunes femmes se baladent dans la rue et s’arrêtent pour une pause pipi : on les voit toutes les trois se soulageant debout.

 

 

Prenant fait et cause pour ces jeunes homosexuels tokyoïtes – Mesnildot parle de « la violence de la société envers ceux qu’elle rejette dans la nuit » –, Matsumoto reprend un thème très à la mode à cette époque post-soixante-huitarde : les masques que l’establishment nous force à porter. Le cinéaste sait habilement mélanger le propos politique et la mélancolie : « Sous le masque, remarque Eddie, le personnage joué par Pîtâ, le vrai visage ressent toujours la solitude. » Ou la philosophie : « L’esprit d’un homme atteint l’absolu à travers une incessante négation. »

Ce n’est qu’à la fin du film que l’on devine le parallèle entre l’histoire que l’on vient de voir et le mythe auquel elle se réfère. Et que l’on comprend que le film, lui aussi, portait un masque. N’oublions pas que, deux ans auparavant, Pasolini avait traité la même histoire, avec toute la portée politique que cela entendait (à la fin d’Œdipe roi, on entendait un chant révolutionnaire joué dans un quartier ouvrier). De Pasolini à Matsumoto et de Matsumoto à Kubrick, la créativité a des glissements progressifs qui, comme chez Robbe-Grillet, mènent au plaisir.

Jean-Charles Lemeunier

Les funérailles des roses

Titre original : Bara no sôretsu

Année : 1969

Origine : Japon

Réal., scén. : Toshio Matsumoto

Photo : Tatsuo Suzuki

Musique : Joji Yuaza

Montage : Toshie Iwaza

Durée : 105 min

Avec Pîtâ (Peter), Osamu Ogasawara, Yoshio Tsuchiya…

Sortie en salles par Carlotta Films en version restaurée le 20 février 2019.

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