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Prenez n’importe quel cinéphile de votre choix et demandez-lui de vous citer des cinéastes suédois. Le nom d’Ingmar Bergman viendra assurément en premier. Et ? ajouterez-vous, narquois. Et… pas grand chose car ils sont loin d’être nombreux ceux qui seront capables d’enchaîner avec d’autres noms. C’est là où arrive Malavida. L’éditeur, qui s’intéresse à des cinématographies peu mises sur le devant de la scène, comme celle des pays de l’Est, a déjà édité quelques œuvres de Vilgot Sjoman, d’Arne Mattsson, de Kjell Grede et de Bo Widerberg. Et ressort au cinéma deux films d’Arne Sucksdorff : Det stora äventyret (1953, La grande aventure) depuis le 30 janvier et En djungelsaga (1957, L’arc et la flûte) le 20 février.

Documentariste de renom, Arne Sucksdorff (1917-2001), qui incarne le père des deux gamins Anders et Kjell dans La grande aventure, magnifie la nature dans ce film. La grande aventure est bien sûr celle d’Anders et Kjell qui récupèrent une loutre et vont la cacher de tous pour la nourrir et jouer avec. C’est aussi et surtout celle de la nature et de la vie, avec le renouvellement des saisons superbement photographié dans un noir et blanc sublime. Dans ce film qui débute avec une maman renard et ses deux petits, l’élément humain représente de prime abord une menace. La caméra embarque le spectateur du côté des animaux. L’homme n’est bien sûr pas le seul danger, il faut également compter avec un lynx qui apparaît malgré tout et quoiqu’inquiétant moins dangereux que les paysans.

 

 

C’est peut-être avec la séquence de l’église et cette série de beaux portraits des fidèles que Sucksdorff change de visée. Comme s’il apprivoisait l’humain et qu’on apprenait à mieux le connaître. La caméra se rapproche alors d’Anders et de Kjell, les deux enfants. Elle suit aussi cet étrange bonhomme qui cherche à capturer une loutre… avec un réveil. Peu de temps avant, on a vu de quelle atrocité l’homme était capable, qui place un piège dans l’eau pour tuer les animaux. Sucksdorff souligne finement cette différence entre le monde des adultes et celui des enfants et, pour cette raison, ceux-là ne diront rien à leurs parents quand ils auront récupéré la petite loutre.

 

 

Que nous apprend La grande aventure ? Qu’il ne faut pas se fier à sa première impression. À la vue de l’affiche et à la lecture d’un court résumé, on peut penser qu’il s’agit là d’un film animalier à destination du jeune public, comme Disney en produira à la pelle à peu près à la même époque, style Fidèle vagabond (1957), La légende de Lobo (1962) ou L’incroyable randonnée (1963). Mais Sucksdorff va beaucoup plus loin. S’il ne nous épargne pas la cruauté et sait même créer un suspense avec le piège posé dans l’eau, il évite de tomber dans l’anthropomorphisme. Et en rebasculant son récit vers les enfants, le cinéaste pose des questions existentielles. Ainsi, depuis qu’il a recueilli la loutre et qu’il la cache chez lui, Anders découvre qu’il faut la nourrir, que pêcher n’est pas si aisé et que le poisson coûte cher au marché. Ses soucis l’éloignent de ses camarades de classe qui se mettent à lui jouer de mauvais tours. Ce que la voix off résume par « son secret comme un talisman contre le mal ». Il est aussi question d’une « alliance secrète avec des forces mystérieuses ». Ce ton philosophique voire mystique, Sucksdorff va ensuite le conserver jusqu’au bout. Et en concluant « La grande aventure n’a pas de fin », on comprend bien qu’il parle de la vie en général et de son renouvellement.

 

Changement de décor avec L’arc et la flûte. Travaillant avec sa femme Astrid Bergman Sucksdorff, avec une musique de Ravi Shankar, Arne Sucksdorff transporte sa caméra en Inde et filme en couleurs les aventures des Murias, ces « aborigènes indiens à peau foncée » qu’il qualifie de « peuple de la jungle ». Le film est plus exotique mais il faut reconnaître que la vie rude de la campagne suédoise, telle qu’elle était décrite dans La grande aventure, l’était déjà. Là encore, à travers la description documentaire des Murias, avec de beaux plans de paysages et du travail dans les champs et les rizières, Sucksdorff s’attache à l’adoption par des enfants d’un bébé léopard. Cette fois, la menace réelle apportée par un tigre et un léopard adulte est traitée du point de vue des humains.

 

 

Ces humains, le couple Sucksdorff les met en avant parce qu’ils ont découvert chez eux plusieurs paramètres intéressants. Ainsi, après une chasse, partagent-ils la viande à parts égales. Le commentaire nous indique également que « dans le Ghotul — NDA : la maison collective où dorment les adolescents —, garçons et filles comprennent assez vite comment vivre en paix ». Mais, insiste la voix off, « pour garder l’harmonie, il faut l’entourer de tabous sévères ».

 

 

Parmi ces tabous, c’est là où le bât blesse, les Murias ne supportent pas les étrangers au village (et la présence d’une équipe filmique est encore plus formidable). Or, les parents de l’enfant qui a recueilli le bébé léopard le sont. Le village consulte les dieux et chasse ceux qu’il considère désormais comme importuns. Comme dans La grande aventure, Sucksdorff pose la question de l’appartenance. De qui le jeune héros se sent-il le plus proche ? De ces humains qui le rejettent, lui et sa famille, ou de cette nature exubérante qui, même si elle était peinte, ne pourrait être qualifiée de morte. Là encore, l’enfant devra faire un choix pas simple.

Récits d’apprentissage et de survie, La grande aventure et L’arc et la flûte s’adressent à tous. A chacun d’explorer ensuite à sa guise les divers niveaux des deux histoires. Malgré son aspect documentaire, le film reste très proche de la fiction pour jeune public, Sucksdorff se gardant bien d’aborder la question de la liberté sexuelle des Murias qui avait tant fasciné l’anthropologue américaine Margaret Mead.

Jean-Charles Lemeunier

« La grande aventure » d’Arne Sucksdorff, sortie cinéma le 30 janvier 2019 par Malavida
« L’arc et la flûte » d’Arne Sucksdorff, sortie cinéma le 20 février par Malavida

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