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Qu’est-ce qui vous a attiré dans Raoul Taburin, le livre de Sempé ? Est-ce le déterminisme social qui y est très présent : le fils du boucher devient boucher, la fille de l’opticien opticienne et le fils du facteur, à défaut d’entrer à la Poste, s’occupe de vélos. Y voyez-vous un parallèle avec vous, fils de producteur et cinéaste, qui réalisez à votre tour des films ?

Pierre Godeau : Non, ce n’est pas ce qui m’a attiré. On a plutôt accentué cela pour servir l’histoire. Raoul Taburin est une fable, plus tragique qu’il semble. Le héros ne peut pas faire du vélo, alors que tout le monde reprend le métier paternel. La vraie question est : comment est-on perçu par les autres alors qu’on ne saura jamais comment les autres vous perçoivent. Être au milieu des autres est ce qu’il y a de plus dur. Il faut s’accepter comme on est.

Il est beaucoup question d’imposture, dans le film, qui remet en question les notions d’art et d’artisanat. Edouard Baer, le photographe du film, dit lui-même qu’il est un imposteur parce qu’il ne sait pas faire de photos en mouvement. Cela fait penser au titre du livre de Patrice Leconte, Je suis un imposteur, dans lequel il affirme qu’il n’est pas tel qu’on le perçoit.

P.G. : Cette histoire d’imposture, je me retrouve dedans. Je ne sais pas si ça va me suivre toute ma vie mais, au début de ma carrière, l’idée était présente. C’est un métier où l’on doit croire aux histoires qu’on raconte. Un jour, je me suis retrouvé à la tête d’une équipe sans avoir passé de diplôme. C’est dû au fait qu’on m’ait cru plus fort que d’autres. J’ai l’impression d’être entré dans le métier par effraction. D’autant plus que j’ai grandi dans une famille de cinéma et qu’on peut dire que cela a été plus facile pour moi.

Dans le village de Raoul Tabourin, le temps s’écoule sans qu’on s’en rende vraiment compte. Un détail est assez formidable pour le montrer : tous les personnages portent toujours les mêmes costumes. L’idée était-elle déjà présente chez Sempé ?

P.G. : Dans la BD, seul Raoul est toujours habillé de la même manière. Nous avons généralisé cela pour tous les personnages. Cette idée a donné le la du décalage poétique. Ce n’est pas trop voyant mais c’est visuel, esthétique. Nous avons travaillé les décors du village pour qu’on ne puisse pas dater l’action et qu’on se sente hors du temps. On ne distingue pas de marqueurs d’une époque. C’est l’avantage du vélo, il est intemporel.

Le film, qu’on pourrait prendre pour une comédie, a sa dose de tristesse…

P.G. : C’est le côté paradoxal de Sempé. Quand on en parle, on dit que c’est une comédie joyeuse, alors qu’on y retrouve beaucoup de mélancolie. On retrouve chez lui une omniprésence de gens très seuls et une enfance très nostalgique. C’est cela qu’on voulait rendre, avec Raoul Taburin. Ce n’est pas Le petit Nicolas. Mais la nostalgie doit avoir quelque chose de réparateur.

Pourquoi ne voit-on pas la mère de Raoul ?

P.G. : C’est un choix. Chez Sempé, on ne voit jamais les parents. Au départ, on avait choisi de les montrer puis on s’est concentré sur le père. Cela ne servait pas l’histoire qu’il y ait une mère, elle n’aurait été que décorative. C’est le côté pessimiste de Sempé.

Faire une adaptation d’une bande dessinée, cela change de votre précédent film, qui était basé sur une histoire vraie ?

P.G. : Pas tant que cela. Éperdument était, certes, une histoire vraie mais adaptée du livre de Florent Gonçalves que peu de monde connaissait. L’adaptation était plus simple car les gens avaient en tête le fait-divers et je me suis senti plus libre. Là, avec Raoul Taburin, on s’attaque à un monument que tout le monde connaît. C’est la chose la plus difficile que j’aie faite.

Comment a réagi Sempé face à votre demande ?

P.G. : Cela a été pour moi un challenge immense parce que, pendant l’écriture et la préparation du film, il me disait peu de choses à part que c’était inadaptable ! L’univers visuel ne m’a pas tellement effrayé, je mettais plutôt toute mon énergie à écrire le scénario. Il fallait que l’histoire tienne la route au cinéma pendant une heure trente. Nous devions trouver des personnages qui correspondent. On aurait pu faire un film d’animation. J’ai même imaginé, à un moment, une scène de théâtre sur laquelle nous aurions eu un décor en papier. J’ai passé beaucoup de temps à regarder les dessins. Finalement, Sempé utilise un autre médium. Moi, je fais du cinéma. Je me suis libéré, décomplexé. Et j’ai fait autre chose. J’aime bien la métaphore de Benoît Poelvoorde, qui rapproche le film d’un jouet en bois qu’on offrirait à son enfant. Un jouet en bois avec lequel on a nous-mêmes joué. Benoît, je ne le connaissais pas et j’ai eu la chance qu’il me réponde en trois jours. Il était lui-même fan de Sempé et aurais voulu devenir dessinateur. Il a même fait des études de dessin. Il est devenu comédien et a puisé, raconte-t-il, dans les dessins de Sempé l’humanité qu’il a mise dans tous ses rôles. Et je n’ai appris cela qu’en milieu de tournage !

Propos recueillis par Jean-Charles Lemeunier

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