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On a toujours tout à gagner à découvrir des films qu’on ne connaissait pas ou dont on avait entendu parler sans jamais pouvoir mettre la main dessus. C’est ce qui se passe avec deux nouvelles sorties DVD des Films du Paradoxe, des œuvres inédites remastérisées : Rings on Her Fingers (1942, Qui perd gagne) de Rouben Mamoulian et The Iron Curtain (1948, Le rideau de fer) de William Wellman). Avec dans les deux, atout majeur, la présence de Gene Tierney. Dans le premier, l’actrice n’a pas encore l’aura de Laura. Dans le second, oui. Je cherche l’adjectif qui conviendrait le mieux à ce mot « présence ». Éblouissante ? N’exagérons pas l’importance des deux films, qui ne sont certes pas à la hauteur de Laura, Péché mortel ou Mrs Muir. Malgré tout, dans Qui perd gagne, face pourtant à Henry Fonda — déjà son partenaire dans Le retour de Frank James deux ans avant —, Gene se taille la part du lion. Gene pétille. Gene fuse. Donc, oui, éblouissante convient.

 


Parlons de ce plan du film de Mamoulian. Insatisfaite dans son boulot, la belle Gene est racolée par un couple d’escrocs : l’impressionnant Laird Cregar, connu pour son rôle de tueur en série qu’il interprétera dans deux films de John Brahm, Jack l’éventreur en 1944 et Hangover Square en 1945, est étonnant dans cette comédie. À ses côtés, on retrouve Spring Byington en délicieuse vieille dame indigne. Auprès de ce duo inoxydable, Gene va donc devenir l’attractif appât pour jeunes bellâtres supposés riches. Henry le bien roulé est de ceux-là. C’est sur la plage qu’il découvre, ému, Gene en maillot. Et son émotion, palpable, se transmet au spectateur. La jeune femme est allongée, ses longues jambes au premier plan, et l’on se dit qu’en cette époque guerrière, cela devait faire du bien d’oublier quelque peu le rigide code de censure Hays. Gene est belle, c’est indéniable. Magnifique, même. Et, cerise sur le gâteau, elle est bonne actrice. Hollywood pouvait très bien se contenter seulement d’une belle fille, sans avoir besoin qu’elle sache jouer. Mais elle, elle est performante sur les deux tableaux.

 

 


Agréable à regarder, cette comédie de la Fox est comme un aveu de défaite. Jouées par d’excellents acteurs, les situations deviennent routinières, sans atteindre le brillant des screwball comedies de Hawks ou Cukor. Le cinéaste lui-même, Rouben Mamoulian, auteur de plusieurs prouesses cinéphiliques (la meilleure version de Dr Jekyll and Mr. Hyde en 1932, Le cantique des cantiques avec Marlene Dietrich, La reine Christine avec Greta Garbo, tous très gonflés d’un point de vue censure) et qui abandonna le tournage de Laura au profit d’Otto Preminger, semble ici avoir abdiqué. Reconnaissons néanmoins qu’il n’a pas perdu la main pour magnifier ses actrices. À mettre encore au crédit de Mamoulian sa façon énergique de filmer la musique, avec ces gros plans des musiciens au fur et à mesure que l’on entend leur instrument, et cette séquence où tout le monde danse un lindy hop chaloupé quand Fonda et Tierney restent immobiles au milieu de tout ce chahut, joue contre joue. Ou encore le ballet à l’aéroport où chacun se cherche et s’évite.

 


On tombe donc sous le charme. Certaines lignes de dialogue, sans doute dues à Emeric Pressburger qui prête main forte à Ken Englund en adaptant une histoire de Robert Pirosh et Joseph Schrank, sont dignes d’être retenues. « On est nées du mauvais côté du comptoir » se plaint Gene Tierney, petite vendeuse dans un magasin vestimentaire qui lorgne avec envie les riches clientes. Il y a encore le premier échange — à double sens — entre Henry Fonda et Gene Tierney. Censé parler d’un bateau qu’il désire acheter, Fonda décrit en fait le corps en maillot de la belle en termes maritimes, s’exaltant sur « la poupe délicate ». Il confond aussi, en balbutiant l’ancre (anchor) avec les chevilles (ankles).


Citons encore le détective (Frank Orth) qui imite si bien la chasse aux canards, bruits de bouche à l’appui. Ou cette phrase : « Tout était plus simple par le passé. » Comme quoi, quelle que soit l’époque et l’aujourd’hui, il y en a toujours pour regretter hier.

 

 


On change de ton avec Le rideau de fer, reconnu comme l’un des plus célèbres films anticommunistes en pleine vague maccarthyste, sinon le premier. William Wellman et son scénariste Milton Krims se servent de l’affaire Igor Gouzenko (1919-1982), un employé de l’ambassade soviétique à Ottawa qui a dévoilé tout un système d’espionnage. Les faits datent de 1945, soit seulement trois ans avant. À noter que Krims a également écrit le scénario de Confessions of a Nazi Spy (1938, Les aveux d’un espion nazi) d’Anatole Litvak, dans lequel le FBI déjouait un complot nazi aux États-Unis. Dix ans après, l’ennemi a changé.


Le film est-il réac ? Certainement, puisqu’il engage à se méfier de tout Soviétique. Puisqu’il décrète aussi que, du côté du camp démocrate, il faut étroitement surveiller les députés de gauche et les scientifiques. Et, comme le constatent Gilles Laprévotte, Michel Luciani et Anne-Marie Mangin dans leur ouvrage La grande menace (1990, éditions Trois Cailloux), « avec ses portes dérobées, ses couloirs sombres, ses pièces secrètes, ses cerbères menaçants, [l’ambassade d’URSS à Toronto] est le château de Dracula ».

 

 

Mais finalement, la description de la hiérarchie soviétique est-elle si éloignée de la réalité ? Exception faite de Gouzenko, le seul Russe sympathique est celui qui, une fois saoul, émet des doutes sur la façon de fonctionner de l’ambassade. Quant à celui qui fouille systématiquement Gouzenko lorsqu’il se rend à son travail, il ressemble à une brute, certes pas complètement désagréable mais brute quand même, qui ne se pose pas de questions. Les autres, tel celui joué par Berry Kroeger qui terrifie tout le monde, sont exécrables.


Le plus original, dans Le rideau de fer, est d’avoir situé l’action sur les lieux-mêmes où elle s’était déroulée. Les spectateurs de films hollywoodiens ne sont pas habitués à voir ces grands bâtiments qui font davantage britanniques qu’américains. D’où le sentiment de perte de repères qui colle bien au propos. Comme cette séquence où le couple russe passe devant une petite église, déconcerté par les chants religieux qui en sortent. Pour tout spectateur américain pétri d’un sentiment biblique — la majorité —, voilà un détail qui pousse à la détestation des Rouges, puisqu’ils ont rejeté le christianisme et les autres religions. Sans parler de leur rudesse, de leur méfiance pour tout, y compris envers les leurs, qui les rendent très antipathiques.

Une remarque de Gene Tierney est très révélatrice. Elle incarne Mme Gouzenko, qui quitte l’URSS pour rejoindre son mari en poste au Canada. Elle a très vite des difficultés à s’adapter. Son mari lui demande de ne pas sympathiser avec une voisine, ordre qui vient des autorités de l’ambassade. « Avant de venir ici, confie-t-elle, je comprenais tout. Maintenant, je ne comprends plus. »

 

 


Wellman (et sans doute Zanuck, le patron de la Fox) ont choisi de reformer à l’écran le couple mythique de Laura : Gene Tierney et Dana Andrews.  Entre eux, le courant passe. Andrews avait d’ailleurs déjà travaillé avec le cinéaste pour l’excellent The Ox-Bow Incident (1943, L’étrange incident). Ce n’est un secret pour personne que ce très grand acteur était également alcoolique d’où, parfois, cette impression de le sentir à l’aise nulle part, comme calculant ses pas pour le moindre déplacement, ce qui sied ici parfaitement à son personnage. En outre, dans Le rideau de fer, Gouzenko ne cesse de picoler.


Même si l’on considère aujourd’hui avec beaucoup plus d’intérêt dans la filmo de Wellman ses films Pré-Code ou le déjà cité Ox-bow Incident, Wild Bill, comme on le surnommait, a soigné ici sa mise en scène. Comme ces photos qui se transforment en images. Et il ne peut s’empêcher de verser sur ce récit sévère une bonne dose d’humour. À l’annonce de l’arrivée au Canada des épouses des employés de l’ambassade, Dana Andrews se réjouit de revoir la sienne. Son collègue semble beaucoup moins satisfait. C’est que, lui explique-t-il, « votre femme n’était pas capitaine dans l’Armée rouge ! » Il y a aussi cette secrétaire (June Havoc) qui, visiblement seule, fait du gringue à Dana Andrews à peine débarqué de son avion. Le finale est aussi, malgré tout et curieusement, un pied-de-nez : ni la fameuse presse libre, sujet d’honneur de nombre de films US, ni le ministère, dont le bâtiment impénétrable ressemble finalement à un autre Kremlin, ne peuvent sauver le héros. Tout n’est donc pas si rose de l’autre côté du rideau de fer ?

 

 


Une autre bonne raison de regarder Qui perd gagne et Le rideau de fer, en dehors de leur sujet respectif, est de voir en eux des témoignages de leur époque, de leurs époques pourrait-on dire. Celle d’une Amérique en guerre qui cherche à l’oublier dans la comédie (Qui perd gagne). Et celle d’une Amérique en guerre (froide) contre un nouvel ennemi, ancien allié, et qui cherche à convaincre par la propagande (Le rideau de fer).


Jean-Charles Lemeunier


Qui perd gagne et Le rideau de fer, deux films inédits remastérisés, sortis en DVD par les Films du Paradoxe le 10 octobre 2018.

 

 

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