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Un film libre !, déclare l’affiche de Dragées au poivre de Jacques Baratier, que les Films du Paradoxe ressortent en DVD en version restaurée. Libre avec un point d’exclamation. On se demande aujourd’hui comment pouvait être reçu un tel film à sa sortie, en 1963. Libre, le scénario l’est qui passe en revue, sous prétexte de tourner du cinéma-vérité, tous les genres cinématographiques de l’époque : Nouvelle Vague, comédie populaire, comédie musicale, film à sketches, drame italien à la Antonioni (l’épisode joué par Monica Vitti et Roger Vadim) ou à la Fellini (les prostituées dans la rue). Curieusement, dans un article publié dans Positif en 1982 et consacré à La dame de Shanghai, qui n’a vraiment rien à voir avec les Dragées en question (on peut retrouver ce texte dans le livre qui accompagne le coffret de Carlotta dédié au film d’Orson Welles), le critique Petr Kral écrit : « Si ce qui m’a fait venir au cinéma était un espoir, c’était bien celui de voir les films renouveler mon goût du réel en me le donnant à feuilleter comme un fabuleux livre d’images. » Son éloge des labyrinthes wellesiens pourrait s’adapter au kaléidoscope proposé par Dragées au poivre. Certes, chez Baratier et son scénariste-dialoguiste et acteur principal Guy Bedos, le ton se fait beaucoup plus léger, nettement moins auteuriste. Mais le film propose bien une vision kaléidoscopique du Paris de 1963 avec ses jeunes épris de Nouvelle Vague et de cinéma-vérité, ses prostituées, ses touristes allemands en goguette, ses cabarets, ses salles de sport, etc. Surtout, le film se moque gentiment de tout ce qui envahit les écrans.

Que se passe-t-il dans la carrière de Jacques Baratier pour qu’il passe du quasi néoréaliste Goha (1958), tourné en Tunisie avec deux acteurs qu’on découvrait, Claudia Cardinale et Omar Sharif, à la satire de La poupée (1962), écrit avec Jacques Audiberti, puis à Dragées au poivre, un film à sketches burlesque. Attardons-nous un peu sur le genre. Mis à la mode avant-guerre par Duvivier (Un carnet de bal, Untel père et fils), revivifié par Ophuls (La ronde en 1950, dont Vadim, en 1963, est en train de tourner le remake, et Le plaisir en 1952) et à nouveau Duvivier après guerre (Sous le ciel de Paris en 1951, Le Diable et les dix commandements en 1962), le film à épisodes redevient en vogue en ce début d’années soixante, comme si les scénarios s’épuisaient et qu’on ne pouvait plus livrer une histoire qu’en saynètes. Les cinéastes connus se bousculent pour participer à ces films collectifs, toutes tendances confondues. On retrouve ainsi au coude à coude les jeunes Turcs des Cahiers et les tenants de la Qualité française, parfois les uns d’un côté, les autres de l’autre, puis, au bout d’un temps, tout ce petit monde mélangé. Molinaro, Godard, Demy, Vadim, de Broca et Chabrol se partagent Les sept péchés capitaux (1962) ; Fellini, De Sica, Visconti et Moniccelli Boccace 70 (1962) ; Truffaut, Ishihara, Renzo Rossellini, Wajda et Marcel Ophüls L ‘amour à 20 ans (1962) ; Marc Allégret, Barma, Boisrond et Poitrenaud Les Parisiennes (1962) ; Girault, de Broca et Pinoteau Les veinards (1963) ; Roberto Rossellini, Godard, Pasolini et Gregoretti Rogopag (1963) ; Toublanc-Michel, Tavernier, Hauduroy, Berri et Bitsch Les baisers (1963) ; Godard, Polanski, Chabrol et Gregoretti Les plus belles escroqueries du monde (1964) ; Godard, Rohmer, Chabrol, Rouch, Douchet et Pollet Paris vu par… (1965) ; Grangier et Lautner Les bons vivants 1965) ; Autant-Lara, Godard, de Broca, Bolognini, Pfleghar et Indovina Le plus vieux métier du monde (1967) ; Vadim, Malle et Fellini Histoires extraordinaires (1968), etc.

 

 

Revenons à Baratier et à ces années soixante où le monde a délaissé la liesse de la libération pour retomber dans les angoisses atomiques de guerre froide (l’épisode de la Baie des Cochons vient de se dérouler). Mieux vaut sans doute en rire et en rire par l’absurde. Ionesco et Adamov font fureur au théâtre. Baratier, quant à lui, poursuit dans la voie initiée avec La poupée en s’intéressant aux textes humoristiques de Guy Bedos. Bernadette Lafont disait de Jacques Baratier qu’il « ignorait les codes », ce qui semble complètement être à l’œuvre ici, avec Dragées au poivre ; Un film qui, comme l’indique très bien son titre, est un mélange de sucré et de salé. D’aigre et de doux.

 

 

« Je m’intéresse à l’âme de l’homme », déclare une femme dans l’une des premières séquences de Dragées au poivre. Phrase qui ne doit pas sa présence qu’au seul jeu de mot. Tout au long du film, il sera donc question de l’homme et de son âme. Sur un mode humoristique, il va de soi. Et à travers des sketches inégaux, il va de soi aussi. L’homme, c’est ce tennisman imbu de sa personne et vaincu (Jean-Pierre Marielle) qui donne à son vainqueur des leçons de raquette. Ce sont ces voyeurs qui, au bois de Boulogne, guette les dames. Voyeurs avec lesquels se confondent d’ailleurs ces jeunes apprentis cinéastes joués par Daniel Laloux ou Jean-Baptiste Thierrée qui, caméra au poing, s’introduisent dans l’intimité de leurs congénères. Citons encore ce directeur de salle de sport à l’accent improbable (Jacques Dufilho), qui donne des cours d’effeuillage. Car la femme, et c’est là l’une des constatations amusées du film, est là pour procurer du plaisir à l’homme. Elle est donc pour l’essentiel prostituée (Sophie Daumier, Anna Karina), call girl qui drague en voiture (Marina Vlady) ou élève des ateliers de déshabillage (Pascale Roberts, Valérie Lagrange, Alexandra Stewart, Andréa Parisy et Françoise Brion). Et quand elle finit nue au finale d’un strip-tease (Rita Renoir), elle a pourtant bien précisé avant qu’elle était ethnologue.

L’homme cherche l’aventure féminine, c’est une évidence. Comme un fil rouge, Francis Blanche traverse le film dans sa voiture décapotable, en touriste teuton désireux de découvrir le Gross Paris et ses petites femmes, le tout en chantant un inénarrable lieder intitulé Gloub-gloub. Il faut préciser que les chansons sont très nombreuses, signées des noms d’Audiberti et de Bassiak, le pseudo de Serge Rezvani, l’auteur par ailleurs des indémodables Tourbillon de la vie et J’ai la mémoire qui flanche (deux succès immortalisés par Jeanne Moreau). Que le ton soit à la comédie musicale (avec cette succulente reprise de West Side Story) ou à la parodie de la Nouvelle Vague, Dragées au poivre est avant tout un film burlesque. Prenons cet épisode où deux messieurs (François Périer et Jean Richard) dans un parc, tous deux affublés d’un berceau, parlent de leurs bébés respectifs comme pourraient le faire deux nourrices.

 

 

Dragées au poivre jouit également d’une vue imprenable sur le cinéma français de l’époque. Plusieurs noms de vedettes ont déjà été cités, auxquels il faudra rajouter ceux de Claude Brasseur, Simone Signoret, Jean-Paul Belmondo, Georges Wilson, Jean-Marc Bory, Sophie Desmarets, Elisabeth Wiener, sans oublier l’Italien Romolo Valli, l’interprète de Visconti. Autant de raisons supplémentaires pour aller goûter ces bonbons acidulés.

Jean-Charles Lemeunier

Dragées au poivre

Année : 1963

Origine : France

Réal. : Jacques Baratier

Scén. : Guy Bedos, Jacques Baratier

Photo : Henri Decaë

Musique et chansons : Ward Swingle, Cyrus Bassiak (Serge Rezvani), Jacques Audiberti

Montage : Néna Baratier

Durée : 94 minutes

Avec Guy Bedos, Jean-Paul Belmondo, Francis Blanche, Jean-Marc Bory, Claude Brasseur, Sophie Daumier, Françoise Brion, Sophie Desmarets, Jacques Dufilho, Anna Karina, Valérie Lagrange, Daniel Laloux, Jean-Pierre Marielle, Andréa Parisy, François Périer, Rita Renoir, Jean Richard, Pascale Roberts, Simone Signoret, Francesca Solleville, Alexandra Stewart, Jean-Baptiste Thierrée, Roger Vadim, Romolo Valli, Monica Vitti, Marina Vlady, Elisabeth Wiener, Georges Wilson, Jean Babilée…

Sortie en DVD aux Films du Paradoxe le 20 septembre 2018.

Les Films du Paradoxe ont également sorti en 2014 un coffret Baratier comprenant Goha, La poupée et Dragées au poivre.

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