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Pour la majorité de cinéphiles français ayant été nourris au grain des Cahiers et de Positif et élevés en plein air à coups de Politique des Auteurs, il est normal d’approfondir un film, de comparer cette œuvre à la vie de son réalisateur et de leur trouver des liens. Un auteur développe une thématique qui lui est propre et qui rejoint ses préoccupations du moment. Ainsi peut-on procéder avec Profession : reporter (1975, Professione : reporter/The Passenger) de Michelangelo Antonioni, que Carlotta ressort en coffret ultra collector Blu-ray, incluant un livre inédit et jouissant d’une nouvelle affiche très belle dessinée par Robert Sammelin. Qu’Antonioni soit un auteur, cela ne fait aucun doute. Que les questionnements de son reporter soient calqués sur ceux qui le traversaient à l’époque du projet, cela semble logique.

 

 

Après le succès de Blow-Up en 1966, le cinéaste italien est allé tourner aux États-Unis Zabriskie Point (1970), sans trouver le succès escompté. En 1972, il part en Asie pour un documentaire (La Chine) et se retrouve à diriger Maria Schneider et Jack Nicholson sur Profession : reporter (1975). La première a été éclaboussée par le succès du Dernier tango de Bertolucci, dont elle a du mal à se remettre — il est d’ailleurs amusant de constater que le scénariste de Profession : reporter est Mark Peploe, futur beau-frère de Bertolucci et son futur scénariste, Bertolucci avec qui la jolie Maria n’est plus en très bons termes. Quant à l’acteur américain, il vogue de succès en succès : il vient de finir avec Polanski Chinatown et 1975 est l’année où sortent Tommy de Ken Russell, La bonne fortune de Mike Nichols et Vol au-dessus d’un nid de coucous de Milos Forman. À cette étape de sa carrière, Antonioni veut semble-t-il s’éloigner de l’image de cinéaste intello et élitiste qui a collé à sa réputation. D’ailleurs, que raconte Profession : reporter ? L’histoire d’un journaliste qui, par un concours de circonstances, est amené à endosser le nom et la personnalité d’un autre. Ce que cherche peut-être Antonioni en embauchant deux acteurs qui ont le vent en poupe. Bankables, dirait-on aujourd’hui.

 

 

Malgré tout, Antonioni n’est pas un cinéaste d’action et sa façon de contempler le paysage africain dans lequel il situe la première partie de son film est à couper le souffle. Et son point de vue est politique : l’homme occidental, qui se pense au cœur de tout l’univers, passe ici complètement inaperçu. Le rythme s’accélère une fois que Nicholson a procédé à l’échange d’identité et qu’il rencontre Maria Schneider. Antonioni, qui promène sa caméra du Sahara à l’Allemagne, l’Angleterre puis l’Espagne, reprend ses bonnes habitudes de documentariste et place son couple d’acteurs dans les très beaux décors de Gaudi, à Barcelone, puis en Andalousie. Toutes ses images se chargent d’une force esthétique et symbolique : comme ce plan au pied d’une croix, après que Nicholson a appris qu’il était en danger. Ou celui qui, partant d’une chambre, passe à travers la grille en fer forgé et embrasse la place située devant l’hôtel.

 

 

Le problème du héros de Profession : reporter n’est pas tant de changer de vie que de se remettre à croire en quelque chose. Pourtant, ce qu’on voit du travail de Nicholson semble intéressant, voire troublant (la mort filmée). Mais la preuve que le journaliste ne sait plus où est sa place est donnée par un des reportages visionnés par la femme et le producteur de Nicholson : un homme interviewé retourne la caméra sur Nicholson et se met à le questionner à son tour.

 

 

Cette collection de coffrets ultra collector mise en place par Carlotta, qui nous a déjà offert de grands plaisirs avec Body Double, Hitchcock-Selznick, Police fédérale Los Angeles, Little Big Man, Duel au soleil et quelques autres, s’accompagne toujours d’un livre. Ici, il se nomme L’aventure du désert. Il est dirigé par Dominique Païni et, richement illustré, nous offre plusieurs points de vue, d’une lettre manuscrite de Federico Fellini à des interviews d’Antonioni par un journaliste et écrivain italien (Alberto Ongaro) ou des critiques américains (Betty Jeffries Demby et Larry Sturhahn). Curieusement d’ailleurs, dans ce dernier entretien, il est question du dernier plan, de la chambre à la place, et Antonioni argue qu’il n’existe pas de poste de « directeur de la photo » sur un plateau italien. Suivant les textes, on découvre un film politique, une séquence coupée au montage, le rôle de la caméra, l’inscription du personnage dans le paysage… Et l’on se demande pourquoi avoir attendu tant de temps pour se replonger dans l’oeuvre d’Antonioni.

Jean-Charles Lemeunier

Profession : reporter
Titre original : Professione : reporter / The Passenger
Origine : Italie, États-Unis
Année : 1975
Réal. : Michelangelo Antonioni
Scén. : Mark Peploe, Peter Wollen, Michelangelo Antonioni
Photo : Luciano Tovoli
Musique : Ivan Vandor
Montage : Michelangelo Antonioni, Franco Arcalli
Prod. : Carlo Ponti
Durée : 126 min
Avec Jack Nicholson, Maria Schneider, Jenny Runacre, Ian Hendry, Steven Berkoff…

Sortie par Carlotta Films en coffret ultra collector Blu-ray et en éditions singles Blu-ray et DVD le 20 juin 2018.

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