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Ceux qui suivent attentivement le contenu de ces colonnes, de même que ceux qui n’y viennent jeter un coup d’œil que de temps en temps, savent bien qu’il est question ici de beaucoup de cinéastes. De toutes sortes, des grands maîtres au plus obscur tâcheron, chacun méritant — dans le cas des seconds — de connaître un quart d’heure ou le temps de quelques lignes son instant de célébrité.

Que diriez-vous si c’était à présent au tour de Pottier, Richard de son prénom, d’être placé sous la lumière ? Qui qu’c’est-y qu’çui-là ?, demanderiez-vous certainement dans ce langage imagé qui vous caractérise. Richard Pottier ? Connais pas ! Et bien qu’à cela ne tienne, puisque Lobster Films vient de sortir en DVD Si j’étais le patron (1934), premier film du Richard en question, qu’avaient précédé chez le même éditeur Un oiseau rare (1935), L’aventure commence demain (1947) et La châtelaine du Liban (1956). Si l’on ajoute à ceux-là quelques autres titres parus ici et là (Caroline chérie, Picpus, La ferme aux loups, Meurtres) et le passage il y a peu d‘Ouvert contre X sur une chaîne de télé, on peut se dire qu’il est temps de causer un peu d’un cinéaste qui, malgré quelques gentillesses affligeantes (pensons à Barry, 1949, histoire d’un brave chien qui sauve des avalanches et de l’enfouissement sous la neige les héros du film à tour de pattes ou aux historiettes/opérettes jouées par Tino Rossi et Luis Mariano), a néanmoins plusieurs titres intéressants à épargner dans une filmo riche d’une quarantaine d’œuvres.

Si l’on s’attache au peu d’éléments biographiques trouvés sur internet, Richard Pottier est né Ernst Deutsch en 1906, à l’époque dans l’empire d’Autriche-Hongrie. Il se trouve qu’en 1916, un autre Ernst Deutsch, qui a fait ses premières armes au théâtre deux ans plus tôt, démarre une carrière cinématographique prolifique. Est-ce pour cette raison que notre Ernst à nous s’est transformé en Richard Pottier ? Sans doute aussi que, travaillant en France, il était normal de porter un patronyme vernaculaire. Quoi qu’il en soit, Pottier décroche une place d’assistant-réalisateur de Josef von Sternberg sur L’ange bleu en 1929. Il assiste ensuite, sur les versions françaises de films allemands, Dimitri Buchowetzki (Le réquisitoire en 1930, Magie moderne en 1931) et Wilhelm Thiele (Dactylo en 1931).

 

 

Nous en arrivons à 1934, année où Richard Pottier fait ses débuts dans la mise en scène. Dialogués par Jacques Prévert, ses deux premiers films, Si j’étais le patron et Un oiseau rare, ont un côté Front populaire. D’autant plus que, dans le premier, un ouvrier (Fernand Gravey) devient effectivement le patron de la boîte où il travaille grâce à la lubie d’un milliardaire (Max Dearly), principal actionnaire de l’entreprise et mécontent du directeur en place (Georges Vitray). Le second repose sur des quiproquos qui font confondre aux sports d’hiver, où il a gagné un séjour grâce à un concours, un sympathique prolo (Pierre Brasseur) et un milliardaire (encore Max Dearly, décidément abonné à ce rôle puisqu’il a été aussi Le dernier milliardaire pour René Clair en 1934). Les deux films sont enjoués et gentiment corrosifs. Il faut voir la fête chaleureuse organisée par les ouvriers de Si j’étais le patron, parce qu’ils viennent tous de gagner à la loterie. Prévert oppose le collectivisme et la sympathie des opprimés à l’hypocrisie coincée de la classe dominante. La première mesure prise par Gravey quand il accède au plus haut échelon de l’échelle sociale est d’ailleurs de permettre aux ouvriers de travailler en musique. On retrouve également, dans le rôle de l’ingénieur incapable et imbu de sa personne, le savoureux Charles Dechamps, que l’on reverra dans trois autres films de Pottier : Un oiseau rare, Les secrets de la mer Rouge (1937) et Ouvert contre X (1952).

En 1935, avec Fanfare d’amour, Pottier porte à l’écran un scénario de Robert Thoeren et Michael Logan, adapté en français par Pierre Prévert et dialogué par René Pujol. Deux musiciens au chômage (Fernand Gravey et Julien Carette) sont obligés de se déguiser en filles pour pouvoir intégrer un orchestre féminin. Ça vous rappelle quelque chose ? Il est évident que Billy Wilder a dû puiser quelque inspiration là-dedans pour son Some Like It Hot (1959, Certains l’aiment chaud). La même année, Pottier s’attaque à un film d’espionnage dans deux versions : la française (Le disque 413) et l’anglaise (Guilty Melody). Avant d’affronter, en 1937, Les secrets de la mer Rouge. Voilà un film d’aventures, tiré des récits d’Henry de Monfreid, qu’on aimerait voir sortir en DVD/Blu-ray un jour ou l’autre. D’autant plus qu’il est scénarisé par Joseph Kessel, interprété par Harry Baur et Gaby Basset — qui fut madame Jean Gabin quelques années auparavant — et que l’adorable Tela Tchaï, découverte dans L’Atlantide de Pabst et, encore moins couverte, dans Le roi de Camargue de Baroncelli, n’a pas l’air de porter grand chose de chaud dans ce récit-ci.

Son film suivant, Lumières de Paris (1938), va conduire Pottier sur une pente savonneuse ou plutôt sirupeuse, comme l’est la voix de son principal interprète Tino Rossi. Le chanteur corse est en effet une énorme vedette à l’époque et ses récitals comme ses films font recette. Pente savonneuse parce que Pottier va se laisser entraîner dans ces comédies musicales, un genre perfectionné par Hollywood et dans lequel Berlin s’est engouffré, et dont les copies françaises affichent un charme aujourd’hui désuet. Ainsi, Pottier alignera tout au long de sa carrière des films de ce genre, avec Irène de Trébert pour Mademoiselle Swing (1942), toujours avec Tino pour Mon amour est près de toi (1943), Destins (1946) — où l’on entend l’inusable Petit Papa Noël — et Deux amours (1948), avant de partir avec Luis Mariano sur une longue série de films chantés puis d’opérettes filmées : Rendez-vous à Grenade (1951), Violettes impériales (1952), Le chanteur de Mexico (1956) et Sérénade au Texas (1958).

 

 

Si les comédies musicales restent assez rares dans la cinématographie française, que dire des films de science-fiction ? C’est pourtant bien ce qu’est Le monde tremblera (1939), un sujet écrit par Clouzot et qu’on aurait bien aimé voir repris dans le coffret de Lobster Clouzot avant Clouzot. Ce sera, il faut l’espérer, pour une prochaine fois. Claude Dauphin a inventé une machine capable de prédire la mort de ceux qui la consultent. Erich von Stroheim la commercialise, ce qui va créer un certain nombre de problèmes à l’inventeur. On sent chez Pottier une facilité d’adaptation à tous genres de matériaux scénaristiques et un plaisir visible à les traiter avec, toujours, une bonne dose d’humour.

 

 

Humour que l’on retrouvera pas mal dans tous ses films policiers. Ainsi dans Picpus, en 1943. Ce polar est tourné en pleine occupation pour la Continental, une compagnie à capitaux allemands censée insuffler une vigueur nouvelle au cinéma français en pleine débâcle, sous couvert de propagande pro-nazie. Ce qui ne sera pas vraiment respecté (en matière de propagande). Ainsi décide-t-on de redonner vie au personnage créé par Simenon, le commissaire Maigret. Trois films seront ainsi produits par la Continental : l’un  — Cécile est morte (1944), un chef-d’œuvre — réalisé par Maurice Tourneur, les deux autres — Picpus (1943) et Les caves du Majestic (1945), plus qu’honorables — signés Richard Pottier. La première bonne idée de cette trilogie est de confier le rôle du meilleur flic de France à Albert Préjean. Jusqu’ici, le personnage avait été incarné par des acteurs à la stature hiératique (Pierre Renoir, Harry Baur), physiques imposants, imperturbables, comme le sera plus tard Jean Gabin. Tout au contraire, Albert Préjean (qui approche pourtant déjà la cinquantaine) fait beaucoup plus jeune, avec sa gouaille de titi parisien. On sait que Jules Maigret est le fils d’un régisseur de château. Préjean secoue cette grande figure de la littérature policière en lui donnant des allures de prolo. La deuxième excellente idée des trois films est d’avoir confié le personnage de l’inspecteur Lucas à Gabriello. Mais si, voyons, Gabriello est ce gros flic bonasse de L’assassin habite au 21 à qui Raymond Bussières, perché sur son réverbère, chantonne qu’il emmerde les gendarmes et la maréchaussée. Cette maréchaussée sied comme un gant à Gabriello, un type qui veut tellement dire de mots dans la même phrase que tout se bouscule dans sa bouche et qu’il a déjà fini ce qu’il voulait dire avant d’avoir commencé. Même en tendant l’oreille, on ne comprend pas toujours vraiment ce que vient de déclarer l’inspecteur Lucas et c’est cet humour omniprésent dans la trilogie, écrite suivant les épisodes par Jean-Paul Le Chanois ou Charles Spaak, qui vient éclaircir des histoires assez sordides. Trois excellents films dont deux seulement, Picpus et Cécile est morte, ont été édités en DVD par Gaumont dans sa collection À la demande.

 

 

C’est dans cette même collection de DVD que l’on peut également dénicher La ferme aux loups (1943), autre grande réussite de Richard Pottier, là encore produite par la Continental. Comédie policière menée à train d’enfer par Paul Meurisse, François Périer et Martine Carol, elle met en scène deux journalistes et leur secrétaire à la recherche des circonstances de la mort d’un mystérieux clochard russe. Pour donner un exemple des péripéties : les trois héros, dans une voiture décapotable, sont surpris par un orage et soudain stoppés par un arbre abattu en plein milieu de la route. De frayeur, Martine Carol s’évanouit. « Micky — c’est le nom de la jolie dame —, Micky », s’inquiète François Périer en lui posant la main sur le sein. Te gêne pas, lui dit en substance Meurisse qui se voit expliquer par Périer qu’il voulait juste voir si le cœur battait toujours. « Micky, Micky », s’inquiète alors à son tour Paul Meurisse. Qui, aussitôt, vient poser sa main sur le cœur de Martine Carol. L’occupation allemande est brutale, il faut bien se changer les idées !

Pottier retrouve Meurisse dans L’insaisissable Frédéric (1946), nouvelle comédie policière écrite par Gérard Carlier et Carlo Rim, qui a déjà travaillé avec le cinéaste sur 27, rue de la Paix en 1936 et Les secrets de la mer Rouge l’année suivante. L’acteur est une des excellentes raisons de découvrir ce film, d’autant plus qu’il est accompagné par Denise Grey, Jeanne Fusier-Gir, Palau et quelques autres. Ah oui, il y a aussi Renée Saint-Cyr, dont le jeu sucré peut en exaspérer plus d’un.

À propos de L’aventure commence demain, on s’arrêtera moins sur l’histoire du cimetière des éléphants après lequel court un trio sympathique que sur le trio lui-même et sur les échanges dans lesquels amour et humour font bon ménage. Isa Miranda, Raymond Rouleau et André Luguet retrouvent l’entrain de ces comédies rythmées à la française des temps de guerre, décalquées du modèle hollywoodien et qui avaient un charme certain.

 

 

Glissons un peu sur les années. Après deux films avec Fernandel en 1950 (Casimir et, surtout, Meurtres, dans lequel le célèbre comique euthanasie sa femme malade — scandale garanti), Pottier aborde en 1951 un nouveau genre : le film à costumes dans lequel l’héroïne l’ôte assez souvent (son costume). Martine Carol éclate dans Caroline chérie et devient star grâce au film. L’adaptation du bouquin de Jacques Laurent (alias Cecil Saint-Laurent) par Jean Anouilh reste très réactionnaire : les pauvres marquises sont violentées par de méchants révolutionnaires et autres hommes du peuple. Un son de cloche que l’on retrouvera peu ou prou dans Les révoltés de Lomanach, que Pottier tourne trois ans plus tard. Mais Dany Robin n’a rien du charme délétère de Caroline/Martine Carol et ce deuxième film fera moins de bruit, comme n’en feront pas les deux autres épisodes de Caroline tournés par Jean Devaivre, l’ancien assistant de Pottier. Quoi qu’il en soit, si l’on veut bien laisser de côté sa fibre républicaine libertaire, Caroline chérie reste très plaisant à regarder. Même si le fameux érotisme sulfureux paraît aujourd’hui bien anodin. De la Lola-Lola de L’ange bleu à Caroline, Pottier a certainement retenu quelques leçons de Sternberg, avec le soin apporté à la photographie de Maurice Barry et la direction artistique confiée à Jacques Krauss, qui avait déjà travaillé sur Si j’étais le patron et Un oiseau rare.

Un mot encore d’Ouvert contre X, tourné l’année suivante. Ce film sans vedette, mais bourré de seconds rôles comme on les aime, est porteur d’un humour savoureux dû aux dialogues de Marc-Gilbert Sauvajon. Lesquels font penser un peu à ceux que Michel Audiard fignolera quelques années plus tard, et pas seulement parce qu’on y entend « Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages ». Audiard qui aurait d’ailleurs participé, sans être crédité, à Caroline chérie. Cette enquête menée tambour battant par un trio de flics imparables (Yves Deniaud, Yves Vincent et Robert Dalban) autour de la mort d’un financier peu scrupuleux (Henri Nassiet) sert surtout de prétexte à une galerie de portraits cocasses, de la bignole peu farouche (Maria Riquelme) à la cuisinière qui veut presser l’interrogatoire policier pour aller souper (Zélie Yzelle), de la voisine toujours prête à débiner (Madeleine Barbulée) au pauvre détective sans client (Charles Vissières), de la manucure arrêtée pour prostitution (Marthe Mercadier, une innocente !) à la faiseuse d’anges (Odette Barencey, une autre innocente !), la liste est longue et toujours riche en excentricité. Pottier et Sauvajon abordent aussi sans détour l’homosexualité féminine à travers le personnage de Marie Déa.

 

 

Inspiré de Pierre Benoît, La châtelaine du Liban, film d’aventures sur fond de gisement d’uranium affiche à son générique les noms de Jean-Claude Pascal, Gianna Maria Canale et Jean Servais (on y retrouve aussi, outre l’inoxydable Robert Dalban, Juliette Gréco et Omar Sharif). Soit le couple vedette (Pascal et Canale) d‘Alerte au sud, tourné trois ans plus tôt par Jean Devaivre avec, là, l’expérimentation d’une arme nouvelle et d’un rayon de la mort. Comme encore avec Le grand jeu (1954) de Robert Siodmak — avec toujours Jean-Claude Pascal —, l’époque surfe sur ce besoin d’épopée proche-orientale au lendemain de la guerre.

Après deux péplums (David et Goliath en 1960, co-signé par Ferdinando Baldi — et Orson Welles pour les séquences dans lesquelles il apparaît —, et L’enlèvement des Sabines en 1961 avec Roger Moore dans le rôle de Romulus et Mylène Demongeot en belle Sabine), Richard Pottier achève cette longue et prolifique carrière en 1964 avec Le dernier tiercé, une histoire de chevaux et de meurtre avec Odile Versois, Michel Le Royer, Magali Noël et Dario Moreno. Pas de quoi émouvoir le PMU, quand on compare avec tout ce qui a précédé.Le cinéaste disparaît en 1994 sans n’avoir jamais eu les honneurs d’une reconnaissance tardive. C’était pourtant quelqu’un, ainsi que l’a souligné Paul Vecchiali dans son admirable Encinéclopédie, qui faisait mieux que bien connaître son métier : « On devine qu’il l’aimait ». Même si Vecchiali déplore que Pottier était avant tout un technicien et ne faisait preuve d’aucune ambition artistique.

Avec son beau nom d’artisan, Pottier a forcément plus d’un tour dans son sac. Sans révolutionner le septième art ni pouvoir mériter le statut tant envié d’auteur, il a néanmoins mis avec talent ses mains dans l’argile pour en sortir une bonne quinzaine, si ce n’est une vingtaine, de films plutôt bien fichus, plaisants à voir et à écouter — car les dialogues y ont toujours une grande importance —, habités par ces acteurs que l’on aime tant dans ce cinéma français des années 30-50 et que le grand Raymond Chirat nommait si justement les excentriques. De la belle ouvrage, quoi !

Jean-Charles Lemeunier

Quelques DVD de Richard Pottier :

Si j’étais le patron, Un oiseau rare, L’aventure commence demain et La châtelaine du Liban chez Lobster Films

Barry chez Ciné Club

Le chanteur de Mexico, Violettes impériales, Sérénade au Texas chez Studio Canal

Picpus, La ferme aux loups, Caroline chérie (disponible également en Blu-ray), Tabarin chez Gaumont À la demande

Destins, Casimir, Meurtres chez René Chateau Vidéo

 

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