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Est-ce parce qu’elle porte un nom entré dans la grande Histoire du cinéma — Samantha Fuller s’abrège en Sam Fuller — que cette jeune femme, fille d’un talentueux cinéaste, s’est emparée d’une caméra et s’est engouffrée dans cette aventure de la même manière que son père près de soixante-dix ans plus tôt ?

 

Tel père telle fille : Samuel et Samantha Fuller

 

Samantha aurait pu signer un documentaire pétri de piété filiale comme il en existe des cargaisons dans son pays : des films intéressants, certes, mais très académiques et qui ne donnent aucun aperçu de la personnalité du sujet choisi. À des années lumière de tels procédés aux rouages huilés, la jeune cinéaste ouvre son film dans le bureau de son père, avec des rayonnages croulant de bouquins et un désordre qui ne le rendent que plus vivant. Tandis qu’elle avance dans l’étroit couleur face à une caméra en travelling arrière, elle accroche un fusil à son épaule et fonce à la manière d’un commando de GI dans le vif du sujet. En quelques mots, elle décrit ce père mort en 1997 à l’âge de 85 ans. Le film, A Fuller Life, qui sort en DVD et Blu-ray chez Carlotta, accompagné d’un livret, peut commencer : on entend la voix de Samuel Michael Fuller égrener ces mots qui donnent autant de bonheur aux cinéphiles qu’une messe en latin aux grenouilles de bénitier : moteur… son… (on entend un coup de revolver)… action !

 

 

Plutôt que d’appeler à la rescousse les collaborateurs et amis du paternel pour enregistrer tout le bien qu’ils pensent de lui, elle a choisi un panel de premier plan d’acteurs et de cinéastes et leur fait lire l’autobiographie de Sam Fuller, A Third Face (Un troisième visage, publié en français chez Allia). Certains ont travaillé avec lui : Bill Duke dans Sans espoir de retour (1989), Jennifer Beals dans Tinikling (1990), Robert Carradine, Mark Hamill et Kelly Ward dans The Big Red One (1980, Au-delà de la gloire), Constance Towers dans Shock Corridor (1963) et The Naked Kiss (1964). D’autres le connaissaient ou l’admiraient et beaucoup ont un lien direct avec l’extrait que Samantha leur a demandé de lire : ce n’est pas un hasard si c’est Bill Duke, comédien et cinéaste noir, qui raconte l’épisode au cours duquel le jeune Sam, alors journaliste, est confronté au Ku Klux Klan ou si ce sont Robert Carradine, Mark Hamill et Kelly Ward qui lisent ces passages passionnants et très forts où Fuller nous refait vivre sa guerre. Soldat, il passe de la Tunisie à la Sicile, remonte l’Italie avant de s’en aller débarquer en Normandie, tout cela avec la fameuse Big Red One. Une expérience dont il tirera le très beau et très antimilitariste film qui porte le nom de cette division d’infanterie.

 

Bill Duke

 

Portée par tous ces grands noms, la voix de Sam résonne à travers tout le film. Grand cinéaste, Fuller fut également un grand journaliste qui savait raconter ce qu’il vivait. En cela, sa façon de décrire ses jeunes années miséreuses, ses débuts dans le journalisme puis la guerre sont un sacré morceau de bravoure que Samantha éclaire par des extraits de films, montrant combien l’œuvre de Fuller faisait sens avec ce qu’il avait vécu. Dans ces tranches de vies filmées par Fuller, on reconnaît bien sûr des passages de ses grands films mais on a également la surprise de découvrir des dessins — car Fuller avait aussi ce talent — et les bandes en 16 mm que sa fille a retrouvées dans son bureau. Il y en avait un millier de bobines, beaucoup tournées pendant la guerre et lors de la découverte macabre des camps d’extermination nazis (celui de Falkenau/Flossenbürg, une ville aujourd’hui en République tchèque et portant le nom de Sokolov).

 

James Franco

 

Fuller n’a jamais cessé d’être journaliste et a toujours, dans le récit de sa vie, le sens du détail. C’est cette femme coiffée de la cagoule blanche du KKK qui dégrafe son corsage pour nourrir son bébé au sein. Ou cette pauvre Italienne mutilée qui veut se venger des fascistes. Ces entraînements à balles réelles qui entraînent la mort de soldats. Ou cette phrase du colonel George A. Taylor, au moment du débarquement en Normandie : « Nous ne libérons rien, nous renversons la situation. » Car Fuller n’est jamais dupe de quoi que ce soit. Il sait que les habitants de Normandie ont été obligés de coopérer avec les nazis après ces années d’occupation.

 

Le port de la drogue

 

Il y a encore cette jolie anecdote avec Marlene Dietrich, venue donner un spectacle sur le front, et à qui le soldat Fuller va vouloir parler pour lui demander une faveur. Puis viennent, bien sûr, les années hollywoodiennes. Fuller explique qu’il préférait tourner des films à budgets moins importants qui lui garantissaient son indépendance. Car ce petit homme nerveux au visage sempiternellement barré d’un immense cigare sombre — Brown Cigare auraient pu ironiser les Stones — était un indépendant forcené. Qui s’opposa toujours à l’incompréhension et fit face au rejet de ceux qui ne conçoivent le monde que cadenassé dans des boîtes bien étiquetées. La presse française de gauche des années cinquante eut tôt fait de l’assimiler à un réac parce qu’il avait signé un film comme Pickup on South Street (1953, Le port de la drogue), anticommuniste et surfant sur la vague maccarthyste. Fuller était plutôt un anarchiste et il explique que J. Edgar Hoover, le patron du FBI, trouvait que le film penchait davantage du mauvais côté puisqu’on y montrait des Américains acceptant de travailler avec des communistes. De même fut-il taxé de raciste à cause de White Dog (1982, Dressé pour tuer), alors que le film montrait le contraire.

 

William Friedkin

 

A Fuller Life s’achève sur un message de sagesse et d’espoir. « Croyez en vous, exhorte le cinéaste, quel que soit ce qu’on vous dit. » William Friedkin ajoute alors combien ce conseil a pu aider quelques jeunes à réaliser ce dont ils avaient envie. Enfin, signalons en bonus un inédit signé Sam Fuller : il s’agit d’un court film réalisé pour la TV, Dog Face, qui montre, en pleine guerre en Afrique du nord, les incohérences humaines.

Jean-Charles Lemeunier

 

Sam Fuller dans son bureau

 

A Fuller Life
Année : 2013
Origine : États-Unis
Réal. : Samantha Fuller
Concept : Samantha Fuller d’après « A Third Face » de Samuel Fuller
Photo : Hilton Goring, Seamus McGarvey, Tyler Purcell, Rachel Wyn Dunn
Musique : Paul-Alexander Fuller
Montage : Tyler Purcell
Avec Samantha Fuller, James Franco, Jennifer Beals, Bill Duke, James Toback, Kelly Ward, Perry Lang, Robert Carradine, Mark Hamill, Joe Dante, Tim Roth, Wim Wenders, Monte Hellman, Buck Henry, Constance Towers, William Friedkin…

DVD et Blu-ray sortis chez Carlotta Films le 3 janvier 2018.

 

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