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Avec Deux hommes en fuite, un film de 1970 que Carlotta et L’Atelier d’images ressortent sur grand écran le 27 septembre pour la première fois en version restaurée, le titre français est informatif, c’est sûr. Beaucoup plus intéressante est la désignation originale, Figures in a Landscape. D’abord parce, peut-être autant voire plus que les deux hommes en question, le paysage tient le rôle principal. Un paysage filmé en Andalousie, dans la Sierra Nevada et alentours, tourmenté, tout en pierres sèches, puis grands espaces vallonnés et, enfin, hautes montagnes neigeuses. Ensuite parce que Figure in a Landscape est, apprend-on dans le dossier de presse du film, le titre d’un tableau de Francis Bacon. S’il fallait établir un rapport entre l’œuvre de Joseph Losey et la peinture, ce dernier pencherait plutôt du côté de l’abstraction.

 

Oui, Losey parvient à réaliser un film abstrait. Les deux hommes qu’il met en scène sont en fuite, c’est un fait. Mais que fuient-ils ? Un emprisonnement, certes, puisqu’on les voit au départ tous deux les mains attachées dans le dos, mais on ne saura jamais dans quel pays ils se trouvent, quels délits ils ont commis ni qui les pourchassent. Eux se contentent de dire “il” à propos d’un ennemi supposé. L’homme en question, qu’on ne verra jamais, les pourchasse en hélicoptère et l’on n’apercevra jamais que deux silhouettes avec casques, appartenant au pilote de l’hélico et au poursuivant des deux hommes. Sur terre, ce sont des militaires qui sont à leur poursuite mais les deux héros, incarnés par Robert Shaw — qui signe également le scénario — et Malcolm McDowell, ne parlent que par généralités : la patrouille, la frontière…

 

 

Dans ce paysage gagné par l’abstraction, les seuls dialogues échangés ne le sont qu’entre nos deux figures. Les autres personnages se contentent d’être des figurants, aperçus de loin ou une femme silencieuse qui se met à hurler. Losey s’amuse, outre les paysages magnifiques déjà cités, à n’utiliser la belle photo d’Henri Alekan que pour des dialogues entre Shaw et McDowell. Ces séquences parfois longues sont alors bousculées par des irruptions de violence, l’hélico qui s’approche ou les champs en flammes où doivent se réfugier nos deux compères. Abstraction encore que cette étrange musique de Richard Rodney Bennett, qui signa plusieurs partitions pour Losey, et qui ne devient véritablement mélodieuse qu’à la toute fin. Elle fait un peu penser à celle, tout autant avant-gardiste, que Jerry Goldsmith a composée pour La planète des singes deux ans auparavant. Nous sommes, en 1970, à la limite de l’expérimental.

Losey, qui a connu dans sa carrière plusieurs virages en épingle à cheveu, n’en est plus à un près. N’oublions pas que ce cinéaste américain a dû quitter son pays devenu maccarthyste à cause de ses convictions politiques. Réfugié en Angleterre, il signe une série de films à thèse (Les damnés, The Servant, Pour l’exemple) avant d’ouvrir une parenthèse psychédélique avec Modesty Blaise. Ses trois films suivants sont des adaptations de grands auteurs de théâtre (Harold Pinter, Tennessee Williams, George Tabori). Puis arrive ces Deux hommes en fuite, sorte de western moderne sans chevaux ni cowboys ni Indiens.

 

 

Le scénario, on l’a dit, est dû à Robert Shaw. Spécialisé dans les rôles de méchants — entre autres, le tueur blond de Bons baisers de Russie — l’acteur est également un auteur reconnu. Ses véritables titres de gloire à l’écran, c’est avec L’arnaque (1973) et Les dents de la mer (1975) qu’il les obtient. Face à lui, le jeune Malcolm McDowell vient d’exploser à l’écran dans If de Lindsay Anderson, sur une révolte scolaire. La célébrité planétaire viendra l’année suivante grâce à Orange mécanique. Dans le roman dont Shaw s’inspire et qui fut publié en 1968, Figures in a Landscape, l’écrivain Barry England décrit ses deux héros comme deux soldats évadés d’un camp de prisonniers, dans une république bananière. La force de Shaw est d’avoir épuré complètement le récit, gommant les détails et le transformant en un sujet beaucoup plus universel et allégorique d’une humanité perdue et en danger.

Jean-Charles Lemeunier

 

 

Deux hommes en fuite
Titre original : Figures in a Landscape
Année : 1970
Origine : Grande-Bretagne
Réal. : Joseph Losey
Scén. : Robert Shaw d’après Barry England
Photo : Henri Alekan, Guy Tabary, Peter Suschitzky
Musique : Richard Rodney Bennett
Montage : Reginald Beck
Durée : 110 minutes
Avec Robert Shaw, Malcolm McDowell, Henry Woolf, Roger Lloyd-Pack, Pamela Brown…

Sortie au cinéma de la version restaurée par Carlotta Films et L’Atelier d’images le 27 septembre 2017.

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