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Touffue, la carrière de Barbet Schroeder — dont le nouveau film, Le vénérable W, est présenté à Cannes en séance spéciale — traverse les genres et les pays. On se dit alors que Carlotta Films, qui, dans le cadre de la rétrospective du centre Georges-Pompidou à Paris (jusqu’au 11 juin), sort un coffret de 5 films en DVD et Blu-rays consacré au cinéaste suisse, a dû avoir du mal à choisir lesquels seraient présents et lesquels écartés. À noter que Carlotta met également sur le marché, en édition séparée, les fameuses Bukowski Tapes.

 

 

De Bukowski aux films retenus dans le coffret (Maîtresse, Tricheurs, Général Idi Amin Dada, autoportrait, Koko le gorille qui parle et La vierge des tueurs), on pourra isoler quelques grandes lignes : ces personnages atypiques, mis à l’index, hors normes voire monstrueux sont toujours présentés par Schroeder sans jugement, avec seulement, parfois, une mise en perspective. En relation avec un état du monde, une contradiction ou une polémique. Le cinéaste aime aussi mettre au cœur de ses sujets ce qui est rejeté par le plus grand nombre : le sadomasochisme, l’addiction, l’homosexualité, la violence, l’alcoolisme. Et même si, dans l’un des entretiens avec Jean Douchet proposés en suppléments, Barbet Schroeder explique son « approche anti-auteur », il est bel et bien un auteur.

 

 

Chacune des fictions du coffret aborde un monde a priori mal connu, qu’un connaisseur fait découvrir à un candide : celui du sado-masochisme dans Maîtresse (1976), dont Bulle Ogier ouvre les portes à Gérard Depardieu. Celui du jeu dans Tricheurs (1984), dans lequel Jacques Dutronc fait pénétrer Bulle Ogier. Dans La virgen de los sicarios (2000, La vierge des tueurs), c’est d’un retour dont il est question : celui de l’écrivain Fernando Vallejo (German Jaramillo) à Medellin (Colombie), une ville d’où il a été absent de nombreuses années et où son jeune amant (Anderson Ballesteros) lui sert de guide. Ajoutons que Schroeder lui-même a vécu enfant en Colombie et que le film marque aussi pour lui un retour au pays.

 

 

Souvent chez les héros de Schroeder, il est question de nihilisme et d’autodestruction. C’est le cas de Dutronc dans Tricheurs, que sa passion pour le jeu détruit. C’est aussi le cas, dans la réalité, pour Bukowski qui avoue avoir préféré « crever de faim pour avoir du temps libre et écrire ». Il ajoute peu après : « Plus je pense à l’humanité, moins je désire y penser. » Vallejo lui-même ne cesse d’évoquer son désir de mourir et passe son temps, dans un pays où tout se règle par les armes, à provoquer les autres. L’ambiguïté est alors poussée à son paroxysme : l’écrivain désire mourir, râle sans cesse après la musique tonitruante diffusée par la radio dans les taxis, après un type qui siffle dans la rue ou après un autre qu’il prend à parti dans un métro. Il attend la mort libératrice et ne fait que la donner aux autres par l’intermédiaire de son amant tueur.

 

 

Schroeder est documentariste jusque dans la fiction. La violence surgit soudain, qu’il ne semble pas toujours contrôler. C’est le cas lors d’une interview de Bukowski. La compagne du « Vieux dégueulasse », ainsi qu’il se baptisait lui-même dans l’un de ses chefs-d’œuvre, se met à l’asticoter. L’écrivain reste imperturbable mais l’on sent monter sa colère, jusqu’au moment où il commence à donner des coups de pied à sa femme. On entend la voix de Schroeder qui annonce qu’il va éteindre sa caméra mais le mal est fait et la violence a été enregistrée, comme elle l’est aussi dans La vierge des tueurs. Ce réel que le cinéaste veut coûte que coûte saisir peut aller jusqu’au malaise. Ainsi, dans Maîtresse, n’hésite-t-il pas à nous montrer les rituels sado-maso : les fessées, les coups de fouet jusqu’à l’insoutenable et cet homme qui se fait clouer le sexe sur une planche. Schroeder va encore plus loin dans son approche en amenant à son sujet une dimension psychanalytique : Bulle Ogier, la « maîtresse », possède un appartement en duplex. Elle vit dans les pièces du haut et exerce ses talents dans celles du bas, auxquelles elle accède par un escalier caché, comme si elle pénétrait alors dans l’inconscient.

 

 

Si les fictions de Schroeder montrent des aspects très documentarisés, ces documentaires pourraient ressembler à des fictions. Le formidable film qu’il consacre à Idi Amin Dada en 1974 identifie ce dernier à un personnage qui pourrait être issu de l’imagination d’un scénariste. Qui oserait ainsi montrer de telles images, accompagnées d’une musique écrite par un dictateur volontiers qualifié d’ubuesque, d’un chef d’état qui propose à ses ministres un concours de natation dans une piscine ? Tous plongent, et tandis qu’Amin Dada coupe allègrement la route des concurrents, ceux-là ralentissent clairement pour le laisser gagner… et sauver leurs têtes. Le président désigne aussi ses quatre épouses et ses 18 enfants en se vantant : « Je suis un bon tireur ! » Et ce télégramme, envoyé à Julius Nyerere, le président de la Tanzanie ? « Si vous aviez été une femme, je vous aurais épousée mais, comme vous êtes un homme, la question ne se pose pas. » Le film n’est qu’une succession de déclarations à l’emporte-pièce et ce mégalo, tout à la fois sympathique et effrayant, naïf et malin, prêterait à rire si Schroeder n’avait pris soin de montrer les corps nus d’opposants du régime exécutés à la va-vite et jetés dans un camion. Une fois de plus, Schroeder préfère, au jugement, la mise en perspective : « Après un siècle de colonisation, n’est-ce pas une image déformée de nous-mêmes qu’Idi Amin Dada nous renvoie ? »

 

Koko le gorille et Penny Patterson

 

Le gorille et Carol Kane dans The Mafu Cage

 

Koko le gorille qui parle (1978) pourrait également être une fiction. D’ailleurs, les images du film que l’on trouve ici et là, montrant une jeune femme blonde et un gorille, renvoient à ce film de fiction de Karen Arthur, The Mafu Cage (1978), dans lequel la fragile Carol Kane côtoie elle aussi un grand singe. À travers l’histoire de Penny Patterson, une scientifique de l’université de Stanford (Californie) qui a appris à une jeune gorille des rudiments du langage des signes pour communiquer avec elle, Schroeder pose en parallèle à cette histoire étonnante les limites du système. Il ironise même, faisant de Koko « la première gorille blanche, américaine et protestante », véritable WASP. Il ne cache rien non plus des polémiques déclenchées autour de Penny Patterson à propos de l’anthropomorphisme de ses recherches. « Nous ne pouvons pas imposer nos valeurs à un gorille, remarque un directeur de zoo. Il n’est ni bon ni mauvais, c’est un gorille ! » Référence explicite aux séquences où Penny gronde Koko à propos d’une bêtise qu’elle a faite, en lui répétant : « Ce n’est pas bien d’avoir agi ainsi ! »

Documentaires et fictions le prouvent : Barbet Schroeder est un moraliste, pas un moralisateur. Il filme les contradictions de ses personnages, leurs crises de conscience, leur désespoir, leur attrait pour la mort. Le malaise de la société, pas forcément occidentale même si l’Occident a toujours quelque chose à y voir, sert de décor à ses films. Son nouveau documentaire, Le vénérable W — un genre qu’il n’avait plus abordé en long-métrage depuis 2007 et L’avocat de la terreur, sur Jacques Vergès —, a pour sujet un moine bouddhiste birman, leader d’un parti raciste qui s’en prend à la minorité musulmane des Rohingya. Et achève, d’après son auteur, une trilogie du mal commencée avec Général Idi Amin Dada, autoportrait.

Jean-Charles Lemeunier
 
Coffret Barbet Schroeder « Un regard sur le monde », comprenant cinq longs-métrages en Blu-ray et DVD, un documentaire exclusif et de nombreux suppléments, nouvelles restaurations 4K

The Charles Bukowski Tapes en DVD

Disponibles chez Carlotta Films depuis le 26 avril 2017.

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