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Il est normal de suivre avec beaucoup de curiosité et de vigilance les sorties vidéo d’éditeurs passionnés et débusqueurs de raretés. Vous l’aurez compris, Le Chat qui fume est de ceux-là et Al tropico del cancro (1972, Tropique du cancer), qu’il nous propose dans un coffret de trois disques — versions DVD et Blu-ray auxquelles s’ajoutent les bonus et une version VHS —, nous permet une meilleure connaissance du cinéma de genre italien.

Qu’on ne se fie pas au titre, Tropique du cancer n’a rien à voir avec Henry Miller ni avec la version filmée par Joseph Strick en 1970 de son célèbre roman. Il s’agit d’un giallo exotique tourné à Haïti et portant la double signature de Giampaolo Lomi et d’Eward G. Muller, alias Edoardo Mulargia. Si l’on connaît bien le second, auteur de nombreux westerns spaghetti, le premier s’est fait repérer par son travail auprès des « documentaristes » Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, notamment sur Addio zio Tom (1971, Les négriers), pseudo-documentaire d’exploitation qui retrace la traite des Noirs, tourné déjà à Haïti. Il est d’ailleurs amusant de comparer, dans les bonus — tous passionnants —, l’interview filmée de Lomi à celle, audio, de Mulargia. Les deux s’attribuent la paternité de Tropique du cancer. Pour Lomi, qui connaissait bien le pays, Mulargia passait ses journées à pêcher tandis que Lomi filmait. Pour Mulargia, Lomi a tourné quelques séquences sans grande importance dont il ne reste pratiquement rien. La vérité est bien sûr, sinon ailleurs, au milieu des deux déclarations. Mulargia a certainement tourné les séquences avec les acteurs — et les critiques italiens interrogés dans l’un des bonus parlent ainsi du goût du cinéaste pour les grands espaces, hérité de ses westerns, et que l’on retrouve ici. Lomi, lui, a été beaucoup plus à l’aise avec les scènes proches du documentaire, montrant un rite vaudou, une cérémonie matrimoniale ou la mise à mort des animaux dans un abattoir.

 

 

Signé par les deux cinéastes et l’acteur principal, Anthony Steffen (qui reprend à l’occasion son véritable patronyme d’Antonio De Teffè), le scénario se base sur le fameux MacGuffin prôné par Hitchcock : un prétexte, quel qu’il soit, qui fait courir après lui tous les protagonistes, voire les entretuer. Ici, c’est une formule chimique utile pour fabriquer une drogue aphrodisiaque et que détient Anthony Steffen. Autant dire que c’est loin d’être ce qu’il y a de plus intéressant dans le film. Lomi parle même de ces « déséquilibres à cause d’un script à six mains ». Bien sûr, les meurtres se succèdent (et certains sont assez coriaces) et, dira-t-on, c’est la moindre des choses dans un film qui se réclame du giallo, genre italien oscillant entre le policier et le film d’horreur. Un giallo (et les gants en cuir noir de l’assassin en sont bien une preuve) abâtardi par un autre courant du cinéma de genre transalpin, le mondo. Cet aspect documentarisé est de loin ce qui donne toute son originalité à ce Tropique du cancer. Certains détails sont ainsi particulièrement impressionnants. Dans une séquence qui se déroule dans un hôtel de luxe de Port-au-Prince, Stelio Candelli (l’un de ceux qui courent après la formule) se plaint d’une piqûre. Anthony Steffen, qui est médecin, s’approche et se rend compte qu’il s’agit de la morsure d’une mygale. Un des employés de l’hôtel saisit alors à pleine main la bestiole sacrément balèze. Le toubib prend une seringue, pique l’araignée et réinjecte le venin dans le genou de Candelli. Le tout, filmé en gros plan, a de quoi faire frémir le moins pétochard des arachnophobes.

 

 

Les séquences documentaires sont ainsi étonnantes… et typiques du cinéma d’exploitation. Pour la séance de vaudou, ce sont des femmes seins nus qui se tortillent en tous sens et se roulent au sol tandis qu’on sacrifie un pauvre taureau. Dont le sexe sectionné va servir de trophée que se disputent les extatiques en furie. Plus tard, c’est un étrange rite matrimonial au cours duquel un couple, allongé nu sur le ventre et badigeonné d’une terre crayeuse, est lavé à grandes eaux. L’érotisme est bien entendu le fer de lance des deux genres, tant le giallo que le mondo. Curieusement ici, si à plusieurs reprises des hommes sont montrés intégralement nus de face, les femmes se dévoilent un peu moins. Signalons dans ce registre une très belle séquence fantasmée par Anita Strindberg, l’héroïne de ce Tropique. Enivrée par des fleurs droguées, elle court dans un couloir rouge devant des Haïtiens nus qui tentent de l’attraper dans un très beau ralenti très esthétique. Dans les bonus, les experts rapprochent cette séquence de l’ouverture de Una lucertola con la pelle di donna (1971, Le venin de la peur) de Lucio Fulci dans laquelle Florinda Bolkan, d’abord dans un train bondé, se retrouve à se frayer un chemin parmi une foule nue dans un couloir étroit avant de se retrouver avec… Anita Strindberg. Un film lui aussi édité par Le Chat qui fume dans un superbe combo DVD/Blu-ray.

 

 

Restons un moment sur ces experts qui commentent le film dans les bonus. Francis Barbier va jusqu’à parler du « Mankiewiczme de la fin » qu’il compare à celle de Soudain l’été dernier. C’est sans doute excessif mais véridique de facto. Il insiste également sur l’aspect expérimental de Tropique du cancer, allant jusqu’à citer Le sang des bêtes de Franju pour la séquence de l’abattoir et cette couleur rouge omniprésente dans le film. Enfin, il mentionne cette très belle scène au cours de laquelle des blocs de glace tombent d’un camion de livraison pour s’échouer aux pieds du couple Anita Strindberg/Gabriele Tinti. Le regard échangé entre la belle touriste et le jeune conducteur du camion est le prélude à la fameuse séquence du fantasme d’Anita Strindberg qui, après avoir traversé le couloir rempli d’hommes nus, se retrouve elle-même déshabillé dans les bras du chauffeur du camion. Comme si Lomi (davantage semble-t-il que Mulargia) avait voulu créer une sorte de courant secondaire à son scénario de recherche de formule, celui d’une histoire d’amour (ou plus simplement d’attirance) interraciale, ce que peut créditer l’ultime plan du film.

 

 

Venons-en aux acteurs de Tropique. Anita Strindberg est sublime, même si l’on peut regretter la minceur de son rôle. Face à elle, deux hommes, plutôt proches physiquement : son mari, incarné par Gabriele Tinti, et le docteur de l’île, Antonio De Teffè/Anthony Steffen, que Lomi traite de « chasseur de premiers plans ». Mais celui que l’on remarque le plus ne fait pas partie des deux jeunes premiers, n’est pas non plus Stelio Candelli ni Umberto Raho (le directeur de l’hôtel) mais bien le gras Peacock, équivalent de ces personnages énigmatiques et polissés joués par Sydney Greenstreet dans les polars américains des années quarante. Entouré de jeunes garçons nus au bord de sa piscine, Peacock est un bien étrange mafieux. Si la plupart des sites créditent Alfio Nicolosi dans ce rôle, il semblerait que ce soit plutôt Harry Gordon « Buddy » Felio qui prête sa corpulence et son physique d’ange grassouillet à cet amateur de paons – ce qu’accrédite d’ailleurs Lomi dans son interview. Quant à Nicolosi, il joue un homme de main.

 

On aurait donc tort de s’arrêter à une vision superficielle de Tropique du cancer, à son seul scénario « giallesque » somme toute assez peu convaincant, alors que quantité d’autres détails rendent ce film très intéressant à découvrir.

Jean-Charles Lemeunier

 

 

Tropique du cancer

Titre original : Al tropico del cancro
Origine : Italie
Année : 1972
Réal. : Giampaolo Lomi, Edward G. Muller (Edoardo Mulargia
Scénario : Giampaolo Lomi, Edoardo Mulargia, Antonio De Teffè
Photo : Marcello Masciocchi
Musique : Piero Umiliani
Montage : Cesare Bianchini
Avec Anthony Steffen (Antonio De Teffè), Anita Strindberg, Gabriele Tinti, Stelio Candelli, Umberto Raho, Gordon Felio, Alfio Nicolosi, Kathie Witt…

Sorti en combo DVD/Blu-ray par Le Chat qui fume le 1er avril 2017.

 

 

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