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On dit souvent, quand on ne veut pas avoir la dent trop dure, que certaines réputations sont surévaluées. Comment parler alors de la carrière de M. Night Shyamalan tout en restant poli ? Certes, le cinéaste a marqué les esprits dès son premier opus, Sixième sens, mais a depuis glissé dans une filmographie inégale, parvenant quelquefois à un tel ridicule qu’on ne sait plus très bien si les souvenirs qui nous reviennent en mémoire viennent de Signes et du Village ou de leurs parodies finement ciselées dans la série des Scary Movie. Certes, le monsieur a ses fans, qui jubilent lorsqu’il tient ses promesses, ce qu’apparemment il vient de faire avec Split. Mais, sur ce dernier point, le secret doit rester bien gardé.

Ce nouveau film suscitait beaucoup d’attente mais il faut se rendre à l’évidence : Shyamalan émousse son sujet, le TDI (trouble dissociatif de l’identité), l’écarte d’une trajectoire purement psychiatrique pour l’amener sur des sentiers bien mieux balisés : ceux d’un enlèvement suivis, et c’est loin d’être une nouveauté, par les méthodes astucieuses que les victimes utilisent pour s’en sortir.

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L’affiche est pourtant alléchante, qui parle d’un homme aux 23 personnalités. On pense forcément à Billy Milligan, personnage réel qui souffrait de 24 personnalités différentes obligées de cohabiter dans sa tête et au récit fabuleux de ce cas psychiatrique qu’en fit Daniel Keyes dans Billy Milligan, l’homme aux 24 personnalités, ressorti chez Calmann-Lévy sous le titre Les 1001 vies de Billy Milligan, suivi par Les 1001 guerres de Billy Milligan. On s’attend donc à ressentir à nouveau pour le héros de Split la même fascination que pour Milligan, d’autant plus que le film emploie le même vocabulaire — les personnalités qui, à tour de rôle, passent dans la lumière — et à peu près les mêmes identités. Soyons précis : loin de montrer 23 personnalités différentes — avec, nous proclame-t-on, une 24e prête à surgir —, Split n’insiste que sur quatre ou cinq d’entre elles, dont la plupart semblent tirées du cas Milligan. Car Milligan, comme dans Split, avait en lui un petit garçon qui exprimait la douleur, un homme violent, un homosexuel et un érudit. Shyamalan a rajouté une femme d’âge mûr et une petite fille souffrant du diabète — alors que Milligan abritait une petite fille de trois ans qui était dyslexique.

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Il est évident que c’est cet afflux de personnalités qui attire le public et non la mésaventure de jeunes femmes kidnappées par un fou. Car, dans ce cas, autant regarder Esprits criminels ! La question se pose alors pour le metteur en scène de savoir comment traiter visuellement le sujet : faire jouer les multiples personnalités par des acteurs différents ? James Mangold l’a fait avec Identity et le résultat est plutôt excellent. Donner à jouer au même comédien toutes les facettes ? C’est le choix opté par Shyamalan avec James McAvoy que l’on va identifier tour à tour en petit garçon, en styliste, en vieille dame ou en meneur. Le problème avec ce choix, c’est que Shyamalan se méfie de son public et de l’intelligence qu’il montrera à bien comprendre de quoi il est question. Alors, il filme McAvoy en chacun des personnages – déguisé en vieille dame, prenant des allures de petit garçon ou de pédant connaisseur de l’histoire médiévale de l’Orient, précieux comme devrait l’être un styliste ou renfrogné comme un gros dur – et toutes ces vidéos se retrouvent assemblées dans un ordinateur sur lequel la jeune héroïne va tomber… et tout comprendre. Mais bon sang, dira-t-elle en se tapant du poing la paume de sa main gauche, mais c’est bien sûr ! Non, j’extrapole mais à peine.

Jamais le personnage joué par James McAvoy est réellement pitoyable, comme l’était Billy Milligan dans le bouquin de Keyes, qui le présentait comme une victime plus que comme un mec dérangé digne des habituels psychopathes de série. Jamais on ne ressent vraiment de la compassion tant est mal fait le passage d’une identité à l’autre. McAvoy a beau faire ce qu’il peut, et il ne s’en sort pas si mal, Split reste bien en-deçà de ce que pouvez être Billy Milligan, le livre.

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Pourtant, pourtant Shyamalan est loin d’être un débutant et il nous distille tout au long de son récit une bonne idée et, attention, si vous êtes parvenu jusqu’ici sans bâiller et que vous ayez décidé de continuer la lecture, des éléments importants risquent de vous être livrés. Parmi les trois filles enlevées, l’une (Anya Taylor-Joy) est quelque peu spéciale et passe plutôt inaperçue dans un groupe. McAvoy, après avoir assommé le conducteur d’une voiture, se met au volant et gaze les deux jeunes filles à l’arrière pour les kidnapper. Assise sur le siège passager et effrayée, Anya regarde tout cela sans que McAvoy semble la remarquer. Puis, il la gaze à son tour. Une petite idée germe alors dans l’esprit perspicace du spectateur, les autres se contentant de piocher dans leur soupière de pop corn et de peloter leur copine. Et si la petite Anya, cette jeune fille si bizarre, était l’une des personnalités du méchant ? Tout, dans la suite, va continuer à nous mettre sur cette piste. Dans les commentaires sur le kidnapping que l’on surprend sur une télévision, il est souvent fait état de deux filles enlevées, parfois de trois. Les couloirs et les multiples pièces du lieu où les trois jeunes filles sont séquestrées ressemblent à la description d’un cerveau malade, les pièces étant les lieux des différentes personnalités et Anya se baladant au milieu de tout cela (alors que les deux autres ne sont toujours vues qu’enfermées). Jusqu’au bout, Shyamalan va dans ce sens pour tout laisser tomber à la fin. Ce que l’on pensait être le renversement de situation final que l’on retrouve dans quasi tous ses films s’avère n’être qu’une fausse piste, alors que le cinéaste opte finalement pour un choix surprenant et, avouons-le, passablement ridicule – sauf peut-être pour les fans absolus.

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Ajoutons à tout ce qui ressemble, il faut bien le dire, à des erreurs le personnage de la psychiatre (Betty Buckley). Cette brave vieille dame parle beaucoup, sans doute pour renforcer l’alibi psychanalytique du scénario, et les séquences où elle apparaît en discussion avec McAvoy sont de longs tunnels verbeux, censés nous en dire plus sur le héros, comme si Shyamalan n’était pas capable de nous faire comprendre les choses simplement avec des images et un minimum de mise en scène. Quant aux décisions finales de la Betty, se rendre sur place et griffonner sur un bout de papier la solution de l’énigme, elles sont tout simplement ridicules et indignes de quelqu’un que l’on s’évertue à placer parmi les plus grands. Alors, surévalué, le petit père Shyamalan ? Je suis peiné d’insister auprès de ceux qui lui tressent des couronnes de laurier mais, franchement, le laurier, gardez-le pour la cuisine et admettez que Split est tout sauf un grand film. Désolé !

Jean-Charles Lemeunier

 

 

SPLIT
Origine : États-Unis
Année : 2016
Réalisateur et scénariste : M. Night Shyamalan
Photo : Mike Gioulakis
Musique : West Dylan Thordson
Montage : Luke Franco Ciarrocchi
Avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy, Betty Buckley, Jessica Sula, Haley Lu Richardson…
Film sorti le 22 février 2017

 

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