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On le savait pour l’avoir lu mais on n’avait jamais pu jusqu’à présent le constater réellement : Roberto Rossellini, le père du néo-réalisme, grand orchestrateur du renouveau du cinéma italien après la Seconde guerre mondiale, vénéré par les Cahiers du cinéma, et bien Rossellini avait un passé de trois films de commande du gouvernement mussolinien. Lui, le chrétien humaniste, signataire de films proto-fascistes ? Trop étonnant pour être vrai !

Bach Films, qui poursuit son travail de redécouverte du cinéma italien classique, nous offre enfin, avec un coffret de ces trois premiers films de Rossellini baptisé La trilogie de la guerre, l’occasion de constater de visu si de telles affirmations sont fondées ou pas. La nave bianca (1941, Le navire blanc), Un pilota ritorna (1942, Un pilote revient) et L’uomo dalla croce (1943, L’homme à la croix), les deux derniers co-écrits par Michelangelo Antonioni, sont donc trois films de guerre. Avec, comme dans Le navire blanc, une voix-off pontifiante à la gloire de la marine italienne. Après avoir écrit un scénario (Luciano Serra, pilota, en 1938, pour Goffredo Alessandrini) et tourné plusieurs courts, Rossellini se retrouve donc en 1941 à la tête d’un premier long-métrage. Où, déjà, il utilise des recettes qu’il développera par la suite : un aspect documentaire et réaliste et un intérêt pour l’humanité de ses personnages — l’écriture, par les marins, de lettres à leurs marraines de guerre, occasion d’une séquence tout à la fois humoristique et pleine de tendresse. Ou la série de portraits puisés dans la foule qui regarde à quai le départ du navire. À noter aussi que la musique de ces trois films est signée par Renzo Rossellini, le frère du cinéaste, qui l’accompagnera tout au long de sa filmo.

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Malgré tout, Le navire blanc est avant tout un documentaire sur la marine de guerre italienne et sur le navire-hôpital qui donne son titre au film. La voix-off en rajoute sur l’aspect prosélyte, ce que feront également certains plans de cette trilogie, comme ces soldats qui se mettent au garde-à-vous devant un défilé de tanks, dans L’homme à la croix. C’est d’ailleurs dans ce dernier film, qui raconte l’avancée des troupes italiennes en Russie pendant la guerre, que l’on trouve la propagande la plus ouvertement déclarée. Un texte conclut l’histoire : « Ce film est dédié à la mémoire des aumôniers militaires en croisade contre les sans-dieu pour défendre la patrie et apporter la vérité et la justice à l’ennemi barbare. » On ne pourrait être plus clair.

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Exergue identique au début d’« Un pilote revient », « dédié fraternellement aux pilotes qui n’ont pas pu revenir des ciels de Grèce ». Enfin, on ajoutera que le scénario de ce dernier film est adapté par Rosario Leone — crédité Leone Rosario au générique —, Michelangelo Antonioni, Massimo Mida, Margherita  Maglione et Roberto Rossellini lui-même, d’un sujet écrit par un certain Tito Silvio Mursino. Mélangez les lettres et mettez-les dans le bon sens et vous comprendrez qu’il s’agit de l’anagramme de Vittorio Mussolini, fils du Duce que son père a placé à la tête du cinéma italien, et grand ami de Rossellini. Il est intéressant de se reporter à l’article publié par Antoine de Baecque dans le Libé du 25 janvier 2006, à l’occasion d’une rétrospective Rossellini à la Cinémathèque française et de la traduction en français du massif ouvrage du critique américain Tag Gallagher consacré au cinéaste italien.

« Gallagher, écrit Antoine de Baecque, n’élude rien des engagements du jeune cinéaste (il avait sa carte du parti fasciste), mais explique comment ce parti pris est «entièrement artificiel» chez un artiste qui n’a que moquerie et mépris pour les dignitaires et le projet fascistes. Si Gallagher exagère quelque peu en avançant que «les fascistes sont alors aussi ordinaires que les reaganiens» dans l’Amérique des années 80, dédouanant un peu vite un personnage signant sans aucune mauvaise conscience trois premiers longs métrages de propagande pour la marine, l’aviation et l’armée de Mussolini (La Nave Bianca, Un Pilota Ritorna, l’Uomo dalla Croce, entre 1941 et 1943), il n’en est pas moins tout à fait convaincant lorsqu’il voit dans ces films mieux que des pamphlets de propagande, et, surtout, quand il analyse l’attitude de Rossellini comme essentiellement cynique. L’homme prend l’argent où il est pour faire ses films à lui sur des sujets de convention, c’est la «morale» de l’artiste. Rossellini n’a pas de scrupules à faire des films soutenus par les fascistes ou par n’importe qui : il sera ensuite financé par des communistes, des Américains, des démocrates chrétiens, puis par Schlumberger, et finalement de nouveau par des communistes. À un moment, raconte Gallagher, au milieu des années 60, il négocie parallèlement avec Mao Zedong, le shah d’Iran, Allende, le Vatican et la Fondation Rockefeller. «Ce qui compte, disait Rossellini, ce n’est pas d’où vient l’argent, c’est ce que vous en faites.» »

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Tout cet aspect pro-fasciste est tempéré, dans les trois films, par un humour omniprésent et par des aspects typiquement italiens. Tels ces soldats désœuvrés qui ouvrent L’homme à la croix. Torses nus, étendus dans l’herbe, ils profitent de l’été russe pendant la réparation de leur char en panne. Et ils parlent. Entre autres d’une prostituée, qu’ils surnomment Vorochilov, du nom du maître de l’Armée rouge, « parce qu’elle voit défiler plus de soldats qu’un maréchal ». Chez Rossellini, et c’est ce qui le sauve dans ces films à la gloire du régime, l’humain, avec son humour et sa tendresse, n’est jamais loin. Ainsi la séquence d’ouverture d’« Un pilote revient », film à la gloire des chevaliers du ciel, montre une petite fille jouant du piano et questionnant son enseignante sur l’identité du monsieur en photo. C’est évidemment le fils de la dame, c’est en plus un pilote puisqu’il en porte l’uniforme et c’est enfin Massimo Girotti, acteur que les Italiens ont à l’époque commencé à repérer dans quelques films : Dora Nelson de Soldati, La Tosca de Carl Koch et La couronne de fer de Blasetti, deux films que Bach Films a également édités en DVD. Cette entrée en matière, plutôt que de planter sa caméra directement dans l’aérodrome militaire, en dit long sur la façon de faire de Rossellini.

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Humour et humanisme font aujourd’hui passer nettement mieux les autres éléments de cette trilogie de la guerre rossellinienne, qui peuvent nous paraître caricaturaux. Tel ce commissaire du peuple, toujours dans L’homme à la croix : la tête bandée et le corps couvert d’eczéma, c’est lui qui, se retrouvant face à l’aumônier italien qui est le héros du film, lui lance : « Voilà un sorcier catholique ». Puis, montrant sa croix : « Et ça, une amulette ! » Pour un public à majorité catholique, c’était une raison supplémentaire de détester l’ennemi bolchévique.

Plus que dans ces saillies, Rossellini est davantage présent dans le discours amoureux que tient la partisane russe, qui décrit les différentes façons d’aimer. Ce beau dialogue est d’ailleurs étonnant dans le contexte de la guerre et il est dit par l’actrice Roswitha Schmidt. Reprenons l’article de Libé pour obtenir quelques précisions supplémentaires : « Entre novembre 1943 et février 1944, Rossellini et sa maîtresse allemande Roswitha Schmidt vivent comme des bêtes traquées, à Rome et dans ses faubourgs. Ils ont fui la république de Salò mussolinienne, où des fascistes et des soldats allemands les avaient embarqués, et se cachent, recherchés aussi bien par les nervis du régime, les Allemands qui patrouillent encore dans la capitale italienne, et y fusillent à tour de bras, que par certains communistes qui ne veulent pas oublier que Rossellini fut un cinéaste officiel. C’est l’armée américaine, libérant Rome, qui sauve Rossellini, plusieurs fois arrêté et ayant frôlé la mort. L’homme a changé durant l’épreuve, son idée du cinéma aussi : il fréquente désormais les intellectuels de gauche et veut plonger sa caméra dans «les choses telles qu’elles sont». Ou mieux encore : créer une «nouvelle réalité» à partir de sa vie, de l’Italie elle-même. » Le néo-réalisme naîtra bien entendu de l’expérience.

Jean-Charles Lemeunier

« La trilogie de la guerre » de Roberto Rossellini, sortie chez Bach Films en DVD le 16 janvier 2017.

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