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Prix Lumière en 2013, Quentin Tarantino est revenu à Lyon « en cinéphile ». Pour la 8e édition du festival Lumière, qui se tient jusqu’au 16 octobre dans toute la métropole rhônalpine, le cinéaste a proposé une sélection de 14 films, tous sortis en 1970. Ce 12 octobre à l’auditorium de Lyon, interrogé au cours d’une master class mémorable par Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière et grand organisateur de la manifestation, Quentin a argumenté les raison de ce choix. Ce grand cinéphile a expliqué en préambule qu’il était désormais propriétaire d’un cinéma, le New Beverly au 7165 Beverly Blvd à Los Angeles (thenewbev.com), « où ne sont projetés que des films en 35 mm ». « Il y a aussi un vidéo-club dans la Vallée, que je soutiens. »

Le goût de Tarantino pour l’année 1970 vient de la lecture d’un livre de Mark Harris, Pictures at a Revolution : Five Movies and the Birth of the New Hollywood. Les cinq films en question, qui ont tous remporté un Oscar en 1968, sont Bonnie and Clyde, The Graduate (Le lauréat), Dr Dolittle, Guess Who’s Coming to Dinner (Devine qui vient dîner ?) et In the Heat of the Night (Dans la chaleur de la nuit). « À la fin de 1967, commence Tarantino, le Nouvel Hollywood avait déjà vaincu sauf qu’il ne le savait pas ! Les choses se sont accélérées avec Easy Rider en 1969 et Midnight Cowboy (Macadam Cowboy) qui remporte l’Oscar du Meilleur Film en 1970. Cette année-là, Hollywood est devenu le Nouvel Hollywood ! En 1970, j’avais 7 ans. J’étais en vie et conscient. J’ai une bonne mémoire du cinéma de cette année. Mes parents m’amenaient voir des films et ceux que je n’ai pas vus à l’époque, je me souviens comment les journaux et la télévision en parlaient. Je voulais identifier le moment où la révolution dont parle Mark Harris avait vaincu. Ce qui était moins certain, c’est que ce Nouvel Hollywood soit capable de perdurer. Le public familial était mis sur la touche, un public qui permettait que My Fair Lady ou The Sound of Music (La mélodie du bonheur) restent cinq ans sur les écrans. A posteriori, on peut dire que le Nouvel Hollywood a existé jusqu’en 1976. M*A*S*H* et Five Easy Pieces (Cinq pièces faciles) ont permis l’apparition de films tels que Carnal Knowledge (Ce plaisir qu’on dit charnel), French Connection, The Godfather (Le parrain), Chinatown… Ils n’ont pu exister que parce qu’il y avait eu en 1970 des modèles aussi forts que M*A*S*H* et Five Easy Pieces. Il serait illusoire de faire un point sérieux sur le Nouvel Hollywood sans le replacer dans un contexte mondial. Je me suis donc intéressé à la production mondiale en 1970, en tenant compte de la sortie des films en Europe et non de leur arrivée sur le sol américain. Le contexte était plus large et c’est devenu un sujet d’étude suffisamment pertinent pour que j’y consacre les quatre dernières années de ma vie. Je ne sais pas encore si je vais en faire un livre, un documentaire, une série d’émissions pour la télé mais Lyon sera la première informée. » Les applaudissements crépitent autant que les balles dans The Hateful Eight (Les huit salopards).

Tarantino va pouvoir entrer dans le vif du sujet. Son enthousiasme a beau être communicatif, il semble malgré tout vouloir à tout prix prouver que tout se passe en 1970, quitte à utiliser des arguments nettement moins convaincants. Il est évident qu’en 1970, beaucoup de jeunes appelés à de grandes carrières commettent leur premier opus tandis que d’autres, des « vieux de la vieille », déposent les armes et signent leur dernier film : Howard Hawks, Anatole Litvak, William Wyler, Jean Negulesco… « Des réalisateurs, affirme Quentin, qui étaient largués, coincés dans l’année 1965 si ce n’est l’année 1955. Mais il faut dépasser la tentation de les juger. » Cela marche pour 1970 mais doit également fonctionner pour n’importe quelle année.

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Il est évident aussi que la vraie révolution mondiale en matière de cinéma ne se focalise pas sur l’année 1970 mais bien avant, entre 1955 et 1962. Alors que la Nouvelle Vague explose les codes cinématographiques en France, le cinéma Novo envahit les écrans brésiliens, Oshima, Imamura et quelques autres tournent leurs premiers films au Japon, le Free Cinema, mené par Tony Richardson, Karel Reisz, Lindsay Anderson et consorts révolutionne le classicisme britannique tandis qu’en Italie, Dino Risi s’apprête à bousculer la comédie italienne en lui donnant des attraits beaucoup plus politiques et sociaux et Pasolini invente un cinéma qui n’appartient qu’à lui. Tarantino, lui, nous apprend que c’est dans les années cinquante que les américains découvrent le cinéma d’auteur avec Fellini, Bergman, Rossellini, Kurosawa, etc. Autant dire les grands auteurs classiques. Il ne cite en revanche jamais, et c’est dommage, le nom de John Cassavetes qui avec Shadows, en 1958, rejoint les nouvelles vagues de tous les pays déjà cités. Et plutôt que d’évoquer Faces (1968) ou Husbands (1970) et cette nouvelle manière qu’a Cassavetes de laisser tourner sa caméra, de poursuivre les scènes jusqu’au malaise, il préfère se réfugier derrière le très commercial Love Story qui, relève-t-il, ne fonctionne que par l’alchimie authentique entre les deux acteurs, Ryan O’Neal et Ali McGraw. « Arthur Hiller s’est permis de filmer d’une façon que je n’avais jamais vue les longs plans séquences avec de légères focales, en laissant les acteurs être tels qu’ils étaient. C’était inédit dans le cinéma américain ! »

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Beyond the Valley of the Dolls (Hollywood Vixens) de Russ Meyer fait partie de la sélection de Quentin Tarantino

Malgré cette apparition quasi universelle de libertés qu’il loue pour cette année 1970, il cite celles qui n’ont pas tenu.  « Il y a eu les prémices d’un vrai cinéma noir avec Melvin Van Peebles, Paul Bogart (Halls of AngerColère noire) ou Ossie Davis (Cotton Comes to Harlem). Mais la blaxploitation a pris leur place. Je suis connu comme fan de ce genre cinématographique mais c’est un mouvement qui s’est substitué à une vraie voie noire dans le cinéma. Il s’est passé la même chose pour le cinéma érotique. Il y a eu un espoir en 1970 avec Russ Meyer ou Radley Metzger, mon favori. Cette poussée a semblé vivre un moment avec des films comme Le dernier tango, Carnal Knowledge, L’empire des sens ou les films de Ken Russell. Russ Meyer semblait être sorti de l’antichambre du cinéma porno pour réaliser un cinéma qui s’adresse au grand public. Il n’a fait que retomber dans le sous-genre du cinéma porno et revenir à la sexploitation. Meyer faisait des films depuis une décennie, entre autres avec la série des Vixens qui avait eu du succès. Quand la Fox a mis son logo sur le Hollywood Vixens de Russ Meyer, ils pensaient qu’ils allaient pouvoir faire entrer le cinéaste dans leur univers. Hollywood Vixens fut le plus gros succès de cette année et ils ont été embarrassés avec. La Fox avait eu deux gros succès cette année-là, M*A*S*H* et Patton, mais Hollywood Vixens les a battu. »

Il en arrive au cinéma de genres pratiqué dans les autres pays. À propos du western spaghetti, il mentionne Enzo Barboni, alias E.B. Clucher, et Lo chiamavano Trinità (On l’appelle Trinita) avec Terence Hill et Bud Spencer. L’aspect comique donné au film va affecter, dit-il, tous les westerns italiens. « La comédie devient importante dans le western spaghetti. » C’est vrai mais ça l’est de tous les genres qui s’essoufflent et qui n’ont rien à voir avec l’année 1970. Le western n’en a plus que pour trois ans à vivre et les cinéastes comprennent qu’il faut le renouveler s’ils veulent continuer à attirer les foules. Le péplum a connu les mêmes aléas mais un peu plus tôt avec des films tels que Arrivano i Titani (1962, Les Titans) de Duccio Tessari ou Ercole, Sansone, Maciste e Ursus gli invincibili (1964, Le grand défi) de Giorgio Capitani. Les films d’espionnage connaîtront les mêmes contraintes jusqu’aux James Bond qui, en perte de vitesse après le départ de Sean Connery, plongent dans l’humour avec l’arrivée de Roger Moore.

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L’oiseau au plumage de cristal, lui aussi dans la sélection de Quentin

Du côté américain, Quentin signale combien les westerns trouvent un renouveau avec des titres comme Soldier Blue (Soldat bleu) ou Little Big Man. « Ils se remettent en question, se regardent eux-mêmes comme pour payer les péchés de John Ford ! Sans être hippies, ils sont des films de la contre-culture. Certains westerns deviennent lyriques, d’authentiques poèmes. Après La horde sauvage, que je considère comme un chef-d’œuvre, Sam Peckinpah fait Un nommé Cable Hogue et William Fraker Monte Walsh. À côté d’eux, il restait quelques représentants de la vieille école tels qu’Andrew McLaglen (Chisum), Burt Kennedy (Un beau salaud avec Frank Sinatra), Gene Kelly (Attaque au Cheyenne Social Club avec Jimmy Stewart et Henry Fonda). D’autres sont inclassables, comme El Topo de Jodorowsky et Zachariah de George Englund, avec Don Johnson. »

Quentin Tarantino célèbre enfin ceux qui créent un genre : Dario Argento et L’oiseau au plumage de cristal, son premier film, qui lance le giallo. Ou Wang Yu qui, avec The Chinese Boxer, signe à Hong Kong le premier film officiel de kung fu.

Tout au long de sa brillante prestation, Quentin est applaudi. Il est plus que passionné et cela se voit. Il se comporte aussi comme un acteur qui s’amuse à cabotiner pour attirer les rires. Parlant de Patton et de sa double lecture possible, il mime et prend la voix ronchon d’un vieux réac qui applaudit aux exploits du militaire (« Il en faudrait des comme lui au Vietnam ! »). Puis radoucit ses exclamations pour imiter le spectateur de gauche : « Fuck that fucking guy, fucking asshole ». Il aurait pu parler des heures encore mais il est temps de passer à la projection de M*A*S*H* pour illustrer ses propos. Alors, il salue la présence dans la salle de Jerry Schatzberg et lance ce film qu’il a vu cinq fois au cinéma en 1970, un film censé se dérouler en Corée et qui parle « du vrai Vietnam » avec « ces individus exposés à l’horreur de la guerre et qui résistent en s’éclatant, en s’envoyant en l’air et en se bourrant la gueule ».

Jean-Charles Lemeunier

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