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La main jaquette

Elephant Films poursuit ses fouilles archéologiques dans le riche vivier des films de monstres de la Universal. La découverte de momies n’est donc pas une surprise d’autant plus qu’après The Mummy (1932, La momie), chef-d’œuvre signé par le chef opérateur Karl Freund, le studio tourne une série de bandes, appelons-les bandelettes, réalisées entre 1940 et 1944, auxquelles s’ajoute en 1955 une aventure du duo comique Bud Abbott et Lou Costello : The Mummy’s Hand (1940, La main de la momie, Christy Cabanne), The Mummy’s Tomb (1942, La tombe de la momie, Harold Young), The Mummy’s Ghost (1944, Le fantôme de la momie, Reginald Le Borg), The Mummy’s Curse (1944, La malédiction de la momie, Leslie Goodwins) et Abbott & Costello Meet the Mummy (1955, Deux nigauds et la momie, Charles Lamont). Ils sont produits, sauf le dernier, par Ben Pivar, un des rois de ces films d’aventures fauchés qui ravissent les aficionados. On lui doit, entre autres, des titres aussi affriolants que L’homme qui vécut deux fois (1936), Le pipeline du Diable (1940), Horror Island (1941), L’étrange mort d’Adolf Hitler (1943), The Mad Ghoul (1943), House of Horrors (1946) ou She-Wolf of London (1946), déjà sorti en DVD par Elephant en avril dernier.

En ces années quarante, sur le point de perdre pied face à la concurrence, le studio préfère se concentrer sur des films à petits budgets, des séries B qui sont souvent les séquelles des grands succès de la décennie précédente. Dracula, Frankenstein, L’Homme invisible et La momie fournissent une série d’aventures à peine différentes du prototype. Ainsi, dans la première Momie, Imhotep le mort-vivant sort de son sarcophage pour retrouver la réincarnation de la princesse égyptienne pour laquelle il a été embaumé vivant. Dans les suites, entre en jeu un très vieux prêtre d’Amon-Râ. Sur le point de rejoindre ses ancêtres, ce dernier transmet ses secrets à un jeunot qui va apprendre comment réanimer la momie, rebaptisée Kharis, et s’en servir pour se venger d’archéologues qui ont profané un tombeau ou pour récupérer une nouvelle réincarnation de la princesse. Bref, à chaque fois, le point de départ est succinct et, là dessus, les scénaristes brodent des péripéties pharaonesques très plaisantes même si pas toujours très originales.

La main de la momie

Si ces bandes sont aussi agréables à suivre, c’est bien parce qu’elles réunissent plusieurs talents, de la mise en scène (Reginald LeBorg, par exemple) à la photo (on retrouve le nom de l’excellent Elwood Bredell) ou à l’interprétation (John Carradine, Wallace Ford, George Zucco, etc.). La main de la momie plante tout de suite le décor : nous sommes en Égypte et les deux héros, Dick Foran et Wallace Ford, sont des archéologues qui ont dû inspirer Indiana Jones. Du moins Dick Foran parce qu’en ce qui concerne Wallace Ford, il est plutôt là pour apporter une note comique, comme également le magicien qui va financer l’expédition (Cecil Kellaway, ici curieusement orthographié Kelloway au générique). Le charme est amené par Peggy Moran, la fille du magicien, tandis que George Zucco et Eduardo Ciannelli se chargent de l’aspect effrayant du récit. La momie est jouée par Tom Tyler, un rôle qui sera ensuite repris dans les trois films suivants par Lon Chaney Jr, puis par Eddie Parker dans le dernier.

Qui dit Égypte dit bien sûr temple égyptien et celui dont George Zucco gravit les marches ressemble davantage à une construction pré-colombienne. Normal, il a été recyclé d’un film nommé Green Hell, signé par James Whale et photographié par Karl Freund, dans lequel il était censé être… un temple inca, lequel ressemble d’ailleurs beaucoup plus à un édifice maya. Dans La main de la momie, tout est déjà là : un léger racisme colonialiste, les jeux d’ombre de la momie qui s’approche de la tente où repose la jeune fille, cette dernière dans les bras de la première… On notera également un meurtre de sang froid commis par Wallace Ford, censé être le rigolo de service. Bref, l’aventure se suit avec beaucoup de plaisir et Christy Cabanne, un type qui avait démarré en 1912 en filmant Pancho Villa, s’en sort plutôt bien.

La tombe jaquette

La tombe de la momie est la suite directe de La main. Foran et Ford ont vieilli et c’est au tour de Zucco, devenu un très vieux prêtre, de recruter son successeur, qui va avoir les traits de Turhan Bey. Le vieux Foran résume ses aventures égyptiennes à son fils, ce qui nous vaut une sorte de « Previously » d’une dizaine de minutes comme on en trouve aujourd’hui dans les séries télévisées, composé d’images du film précédent. Pour le scénario, Griffin Jay, Henry Sucher et Neil P. Varnick ne s’embarrassent pas trop : ils reprennent des éléments du précédent film, pillent au passage le mythe de Frankenstein et sa quasi sempiternelle issue — les villageois en colère qui, flambeaux à la main, veulent se débarrasser du monstre.

La tombe de la momie

On se dit malgré tout que les auteurs de chaque nouvel épisode, scénaristes ou cinéastes, devaient se casser un peu la tête pour innover.  La preuve avec Le fantôme de la momie, mais l’on sait que Reginald Le Borg, son réalisateur, est un petit maître dans son genre et Brenda Weisberg, qui donne un coup de main au script des habituels Jay et Sucher, a essuyé les plâtres de pas mal de serials et autres séries B, dont Junior G-Men of the Air, Weird Woman ou The Scarlet Claw, une des aventures de Sherlock Holmes. Tout cela pour dire que les deux, Le Borg et Weisberg, ont du métier. Première bonne idée : ils ne réutilisent pas des plans du film précédent pour raconter ce qui s’est passé avant mais se servent d’un professeur en proie au feu des questions de ses étudiants. Deuxième nouveauté, et pas des moindres : le héros (Robert Lowery) est amoureux d’une Égyptienne (Ramsay Ames) et lui sert des dialogues étonnants du style « L’Égypte est aussi moderne que n’importe quel pays ! »

Le fantome jaquette
Le Borg utilise à nouveau la pyramide inca/maya et, preuve qu’il sait filmer, lui fait écho avec les rails vertigineux d’une mine qui deviennent des marches. Autre point fort du film : la présence envoutante de John Carradine dans le rôle du grand prêtre égyptien. Dans celui du porteur de bandelettes, Lon Chaney Jr remplace Tom Tyler. Avec les zombis de La nuit des morts-vivants, la momie Kharis doit être l’un des tueurs les moins rapides de l’histoire du cinéma. Les auteurs misent bien évidemment sur son aspect effrayant — et donc paralysant — mais là, franchement, elle boîte, elle a un bras inopérant, elle marche à deux à l’heure et malgré tout elle remplit son job. On ne peut que la féliciter ! La même année, dans La malédiction de la momie, Kharis surgit à petits pas d’un marais. Le temps qu’il en sorte et s’approche, Kay Harding et Dennis Moore ont ramassé sur la route Virginia Christine évanouie, sont remontés dans leur véhicule et ont redémarré sans se presser. Manque de bol pour Kharis, il avait déjà la main sur l’aile arrière du bolide qui, pour lui, est reparti comme une flèche — pour nous, bien sûr, à la vitesse normale.

le fantome de la momie

Revenons au Fantôme de la momie. Ici encore, l’allusion à Frankenstein et surtout à sa fiancée est évidente avec les liserés de cheveux blancs qui apparaissent dans la coiffure de Ramsay Ames chaque fois qu’elle est en présence de Kharis. Et, quoi qu’en dise Jean-Pierre Dionnet, dont les bonus sont toujours enrichissants, la fin du film est somme toute assez étonnante. Il signale également que, tournés en pleine guerre, tous ces films ne l’évoquent jamais, offrant aux spectateurs de plaisants dérivatifs. C’est à peine si, dans La tombe de la momie, l’un des journalistes dit qu’il est mieux ici — dans une ville où sévit une momie — que sur le front russe.

La malediction jaquette

Pour La malédiction de la momie, l’équipe a complètement été changée : confié à Bernard Schubert, d’après une histoire de Leon Abrams et Dwight Babcock, le scénario a reçu un petit coup de main de Ted Richmond et d’Oliver Drake, qui est aussi le producteur du film et qui donc remplace officiellement Ben Pivar — orchestrateur des trois précédents opus et qui travailla sur ce dernier film sans être crédité. La casquette du réalisateur coiffe Leslie Goodwins, essentiellement connu pour la série des Mexican Spitfire qu’il a tournée à la RKO. Curieusement, tout démarre ici avec une chanson, entonnée avec fougue et un accent français à couper au couteau par Ann Codee, une actrice d’origine belge. Nous sommes en Louisiane, en pays cajun, et une rumeur raconte que la momie se balade dans le bayou parce qu’il y a 25 ans, elle s’est noyée ici avec la princesse Ananka. Autant dire que, bien que tournée la même année, l’action se déroule 25 ans plus tard que le précédent et dans un marais géographiquement situé à un autre endroit des États-Unis. Le film révèle également un secret que quantité d’archéologues cherchaient à découvrir depuis que l’égyptologie existe : la momification sied beaucoup mieux aux femmes qu’aux hommes. Prenez Kharis (Lon Chaney Jr) : ses bandelettes moisies lui donnent un air de clodo alors que, côté Ananka (Virginia Christine), après un réveil dans la boue assez magistral, le look est nettement plus ravissant.

La malediction de la momie virginia christine

« Les loups-garous ne veulent plus qu’on creuse dans le bayou », explique un local. En effet, ce qui dérange le plus ces Cajuns, ce n’est pas tant l’existence d’une momie à proximité que le fait de la déranger. Or, on la dérange en forant la vase à la recherche d’un quelconque pétrole. Jean-Pierre Dionnet a raison de comparer le film aux œuvres de Jacques Tourneur, dans lesquelles le fantastique est accepté par les autochtones. Mais c’est à un étranger — et dans les films américains de l’époque, les étrangers sont toujours suspects — que revient la phrase-clef de cette Malédiction de la momie : « La vérité s’épanouit dans l’imagination et finira par flétrir et mourir dans ce que vous appelez la réalité. » Elle est dite par le Dr Ilzor Zandaab (joué par Peter Coe), un archéologue égyptien qui accompagne son collègue américain le Dr James Halsey, interprété par Dennis Moore. Nous avons donc là deux archéologues, un marais, une momie et sa princesse, une jolie fille (Kay Harding) qui travaille sur le chantier et en pince pour Halsey… Que manque-t-il ? Un temple et des marches, lointaines réminiscences des premiers films de la série. Qu’à cela ne tienne, on nous sert un vieux monastère en ruines perchée sur une colline et auquel mènent une volée de marches plus ou moins effondrées, dont on se demande bien ce qu’un tel édifice vient faire dans un bayou louisianais. L’image est belle et n’importe quel spectateur vous dira qu’il a envie d’y croire. Sinon, autant regarder Koh-Lanta à la télé.

Deux nigauds jaquette

Ainsi aurait pu s’achever la série des séquelles de La momie mais c’était compter sans Bud Abbott et Lou Costello, duo comique qui fit la joie des spectateurs US pendant plus de 15 ans. N’est pas Laurel et Hardy qui veut et l’on doit bien admettre que ces deux-là sont plutôt navrants. D’autant plus que ces deux nigauds — c’était leur surnom en France, qui apparaissait dans toutes les traductions des titres de leurs films — se sont vu proposer de rencontrer la plupart des monstres Universal (sauf Jekyll/Hyde qui venait de la Paramount et a transité par la MGM) dans Abbott & Costello Meet Frankenstein (1948, Charles Barton, dans lequel surgissent aussi le Loup-Garou et Dracula), Abbott & Costello Meet the Invisible Man (1951, Charles Lamont), Abbott & Costello Meet Dr Jekyll and Mr. Hyde (1953, Charles Lamont) et ce Abbott & Costello Meet the Mummy (1955, Charles Lamont), dernier épisode des aventures de la momie, jouée par Edwin Parker.

bud-abbott-and-marie-windsor-in-abbott-and-costello-meet-the-mummy

Donc Abbott & Costello vont se cogner la momie. Et non Mommy, maman, comme l’entend au départ le gros Costello (rires supposés). On retrouve les principaux éléments de la série, à peine modifiés : Kharis et Ananka sont devenus Klaris et Ara tandis que nos deux nigauds sont les caricatures de Dick Foran et Wallace Ford, perdus en Égypte à la recherche de quelques dollars qui leur permettraient de regagner les States. C’est évident, le comique des deux compères est lourdingue mais, comment dire, il finit par prendre au bout d’un moment et vous vous surprenez à sourire aux clins d’œil que Lou Costello adresse à la caméra, comme s’il vous prenait à témoin. Ou au gag récurrent du serpent qui se dandine en sortant d’une jarre chaque fois que Costello se saisit d’une flûte. Et à presque rire lors de l’échange de hamburgers auquel se livrent nos deux ahuris pour se refiler un talisman porte-malheur. Il faut avec ces deux-là un certain temps d’adaptation, comme il en faut un aux grimaces d’Alvaro Vitali et Lino Banfi, dans un autre registre. Cela devient presque marrant lorsque Abbott & Costello multiplient les momies comme Jésus les petits pains. S’il n’y avait qu’eux dans le film, cela irait à peu près. Mais à regarder de plus près le reste du casting, on sent poindre une sorte de régal. Dans le personnage d’une belle ensorceleuse, rien moins que Marie Windsor, la ténébreuse de L’énigme du Chicago Express (1952) de Richard Fleischer et de L’ultime razzia (1956) de Stanley Kubrick. Et, dans le rôle de ses deux sous-fifres souffre-douleur, Michael Ansara et Dan Seymour, deux de ces grands character actors. Le dernier affublé d’ailleurs du même fez qu’il portait dans Casablanca. Enfin, Dionnet signale également la présence de Peggy King, une chanteuse de qualité que l’on a très peu vue sur grand écran.

Nous sommes en 1955 et, à cette époque, tout le monde pense qu’on va en rester là avec les bandelettes. En un mot, que l’on n’aura pas droit à La momie fait du ski. Ce serait sans compter le rachat de la franchise par la Hammer Films dès 1959, où Christopher Lee reprend le rôle de Kharis. Et de sa réincarnation à partir de 1999 dans une série de films joués par Brendan Fraser, dans lesquels Arnold Vosloo reprend le nom d’Imhotep, celui que portait Boris Karloff dans The Mummy de Karl Freund. Ce qui s’appelle boucler la boucle.

Jean-Charles Lemeunier

La main de la momie, La tombe de la momie, Le fantôme de la momie, La malédiction de la momie et Deux nigauds et la momie, sortis par Elephant Films en DVD et Blu-ray le 22 juin 2016.

 

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