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coffret ed wood

Si seulement deux détails étaient à inscrire au compteur d’Edward D. Wood Jr, ce serait d’avoir réalisé le plus mauvais film de l’histoire du cinéma américain et d’avoir été au coeur d’un excellent métrage de Tim Burton. En proposant un coffret qui contient, non pas l’intégralité de l’oeuvre du cinéaste, ce qui serait quasiment impossible à réaliser, mais dix de ses principales réalisations – pour La fiancée de la jungle d’Adrian Weiss, il n’est que le scénariste –, auxquelles s’ajoutent quelques courts, Bach Films offre un royal cadeau à tous les aficionados de Wood, qui sont nombreux, mais également à tous les curieux qui ne demandent qu’à découvrir le bonhomme. Nombreux, les aficionados ? Il n’y a qu’à se reporter au Pire bonus de tous les temps pour s’en rendre compte. Réalisé par Carine Bach et Yannick Delhaye, on y croise en effet Hideo Nakata, Guy Maddin, Marc Caro, Lucile Hadzihalilovic et quelques autres.

Si Wood n’est pas du bois dont on fait les Maîtres du Panthéon du Septième Art, il est malgré tout parvenu à un statut quelque peu spécial. Certes, des tas de bouquins US de contre-culture l’ont célébré pour son manque de qualités et pour ses « spécialités », telle celle de porter des vêtements féminins sous ses costumes masculins, mais si Ed Wood est parvenu à pénétrer d’un orteil dans la cour des grands, c’est à Tim Burton qu’il le doit : Burton qui s’est forcément reconnu dans ce grand frère, Burton qui a embauché Vincent Price comme Wood avait eu Bela Lugosi, Burton qui a rendu un sacré hommage au cinéaste cinéphile avec Ed Wood. À tel point que, dans son film, la rencontre improbable sur un improbable pied d’égalité de Wood avec Orson Welles décroche le pompon. Comme Welles, Wood est scénariste, réalisateur, acteur, monteur et même producteur. N’ayant pas les sous de la RKO ou, plus tard, de la Columbia et d’Universal dont Welles a bénéficié, Wood a recours à des expédients : il convertit toute son équipe au baptisme pour obtenir la production de Plan 9 from Outer Space ou fond toutes les économies de sa starlette pour monter La fiancée du monstre. Mais surtout, surtout, Wood, à l’instar de Welles, rêve, pense, ne vit que pour le cinéma. L’un a réalisé des chefs-d’oeuvres, l’autre des nanars, mais tous deux sont sur la même longueur d’onde. Welles est un génie, le doute n’est pas permis. Mais Edward D. Jr, qui est-il ? Un Orson mal léché ? En peluche ? Quelqu’un qui croit en tout cas suffisamment à son talent pour se permettre de suspendre des vaisseaux spatiaux à des ficelles visibles à l’écran ou de remplacer sa vedette décatie, et morte entretemps, par un chiropracteur dissimulé derrière une cape. La légende est diserte à ce propos. Car il vaut mieux des vaisseaux suspendus à des filins que pas de vaisseaux du tout. Et un bout de Bela Lugosi, même si Bela s’est fait la belle, que pas de Bela du tout.

De son premier western, tourné en 1948 en deux jours et resté inachevé (Crossroads of Laredo), aux derniers métrages plus ou moins pornographiques, la carrière d’Ed Wood s’étend sur près d’un quart de siècle. Le coffret de Bach Films démarre en 1953, avec le court-métrage Crossroad Avenger — une gentille curiosité — et le premier long, Glen or Glenda, qui apporte à son auteur ses premiers lauriers. Il s’achève en 1970 avec Take It Out in Trade, un film longtemps considéré comme perdu et qui fut projeté à New York en 2014.

glenglendaangora

Alors, Glen ou Glenda ? Le titre original, que curieusement le site Imdb traduit en français par l’invraisemblable Louis ou Louise, renvoie à la transsexualité. Un mec, joué par Wood lui-même — sous le nom de Daniel Davis —, aime porter des sous-vêtements féminins qu’il barbote à sa propre femme (Dolores Fuller, alors la compagne de Wood). Sur un sujet scabreux ou, en tout cas, jugé tel par le public de 1953, le cinéaste décide d’aborder plusieurs cas sans prendre de gants, en ayant soin néanmoins d’avertir le spectateur par un panneau en amont : « Vous êtes la société. Ne jugez pas. » Il choisit de confier la narration du film à Bela Lugosi. Le comédien hongrois qui a connu son heure de gloire avec le Dracula de 1931 a, depuis, accumulé les nanars pour manger et se payer sa dope. Ed Wood lui octroie un rôle de démiurge sentencieux, capable d’asséner des incohérences telles que « Tirez les ficelles, dansez, vous avez été créés pour ça » ou « Méfiez-vous du dragon vert » ou encore de balancer à plusieurs reprises une série d’énumérations qui contiennent à chaque fois de « gros escargots » et des « queues de chiots ». Allez savoir pourquoi. Quand Lugosi ne coupe pas le récit par ces drôles d’injonctions ou en mélangeant, avec semble-t-il un zeste d’inquiétude, les contenus d’éprouvettes qui se mettent à dégager une importante fumée, on suit donc les aventures de Glen (Ed Wood), fiancé à Barbara (Dolores Fuller) et qui, bien qu’hétérosexuel, adore s’habiller avec des vêtements féminins. Non seulement Wood se base sur sa propre expérience — il est connu pour avoir combattu pendant la Seconde guerre mondiale en portant sous son uniforme des sous-vêtements féminins — mais aussi sur celle de Christine Jorgensen, un G.I. qui, en 1952, était devenu, selon la première page du New York Daily News, « une ravissante blonde ». Utilisant la pédagogie, il explique que, souvent, les Américains ont refusé les premiers avions ou les premières voitures parce que « le Créateur n’a pas voulu qu’on roule ou qu’on vole ». Dans le cas du changement de sexe ou du désir de se vêtir en femme, Wood n’ose mettre en doute la divinité mais explique que c’est la nature qui a pu se tromper. Le résultat étant le même, il pousse à l’indulgence les méfiants. Pour retomber sur ses pattes et jouer sur tous les tableaux, Wood va même jusqu’à comparer l’homme qui est devenu une femme au monstre de Frankenstein. Comme Bela Lugosi a lui-même été pressenti pour jouer la créature du docteur allemand dans la première adaptation parlante du chef-d’œuvre de Mary Shelley — il sera finalement remplacé par Boris Karloff —, la boucle est bouclée.

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Jail Bait (1954) est sans doute le plus classique des films d’Ed Wood et celui qui lui ressemble le moins. On pourrait toutefois établir un parallèle entre le jeune héros du film, fils d’un chirurgien réputé qui se sent attiré vers la délinquance, et Wood lui-même qui lui aussi est attiré irrésistiblement vers quelque chose, le cinéma en l’occurrence. Outre quelques acteurs déjà repérés dans Glen or Glenda — Dolores Fuller, Lyle Talbot et Timothy Farrell, auxquels on ajoutera pour l’anecdote le débutant Steve Reeves, futur Hercule et autres héros baraqués des péplums italiens, sans oublier Tedi Thurman qui joue la séduisante compagne du méchant Tim Farrell—, le film contient une ou deux phrases de dialogue, pas plus, qui font sursauter, tant elles paraissent incongrues. Du pur Ed Wood ! Ainsi quand le flic Lyle Talbot, qui relâche le fils du chirurgien, avertit sa sœur qu’il portait une arme et que cela est dangereux, Dolores Fuller lui répond « Pas plus que de construire un gratte-ciel ! » Pardon ? On ne prête qu’aux riches, direz-vous, et on a tendance à expliquer d’autres séquences plutôt étonnantes par telle ou telle raison. Ainsi, les malfrats veulent dévaliser la caisse d’un théâtre de Monterey. Wood pourrait se contenter de les filmer quand ils commettent leur forfait. Non, et sans doute est-ce pour faire plaisir aux propriétaires du théâtre dans lequel quelques plans sont tournés, il prend le soin de nous montrer l’intégralité d’un numéro de duettistes réputés comiques, l’un maquillé en Noir et affligé d’un terrible accent d’Oncle Tom. Si la séquence est totalement inutile, au moins a-t-elle l’avantage de présenter aux spectateurs avides de connaissances que nous sommes ce qu’étaient les fameux Minstrels de seconde zone des années cinquante. Le film reste très visible, se payant même le luxe d’un petit suspense final — dont l’audience attentive est venue à bout en quelques secondes, mais peu importe. Enfin, autre trait woodien : dans l’introduction, le critique Stéphane Bourgoin rappelle que l’étrange musique du film, une sorte de flamenco qui dénote avec l’ambiance de polar années cinquante, est entièrement reprise de Mesa of Lost Women (1953) de Ron Ormond et Herbert Tevos. Ce qui n’est guère étonnant quand on sait qu’Ormond a produit Jail Bait avec sa compagnie Howco et qu’on retrouve au générique de Mesa Dolores Fuller et Lyle Talbot.

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On est en droit de se demander, pour Bride of the Monster (1955, La fiancée du monstre), qui d’Ed Wood ou d’Alex Gordon, créateur de l’histoire originale, a eu l’idée de la pieuvre géante, quand on sait que dans Underwater City (1962) de Frank McDonald, le même Alex Gordon a là encore casé un octopode sous amphètes. L’anecdote est d’ailleurs connue : comme Ed Wood a besoin d’un gros calmar pour ses séquences d’horreur, il envoie son équipe en dérober un en caoutchouc dans les studios de Republic mais les apprentis voleurs oublient de prendre le moteur qui va avec. Résultat des courses : les pauvres acteurs censés périr étouffés sous les tentacules du monstre sont obligés de s’enrouler dedans sous peine de paraître ridicules.

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Anecdote ou légende, d’ailleurs, comme celle qui veut que Bela Lugosi, toujours pas très à l’aise avec l’anglais, dise dans le film, en parlant de son serviteur, joué par le catcheur Tor Johnson : « Il est doux comme un chaton », ce dernier mot se disant « kitten » et non « kitchen », cuisine, comme soit disant Lugosi l’aurait prononcé. Légende donc, puisque, en tendant l’oreille, on entend bien « kitten » et non « kitchen » ! Que dire de plus de cette Fiancée du monstre, sinon que le film est une réelle démonstration de foi ? Celle dont fait preuve Ed Wood : non seulement il croit au cinéma comme en une divinité mais pense que le fait de placer des acteurs devant une caméra suffit à faire un film. On peut qualifier tout cela de navrant mais c’est aussi touchant et la naïveté pousse parfois ses limites jusqu’à la poésie. Ainsi, lorsque le cinéaste, reprenant la thématique de la Belle et la Bête, place dans le même plan le gros Tor et la charmante Loretta King, la scène devient pathétiquement attendrissante. Et l’on pardonne volontiers à Edward Jr tous ses défauts pour quelques plans de cet acabit !

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Puisqu’il était question de foi dans le paragraphe précédent, de foi et de cinéma, voilà celle-ci qui revient au galop d’une manière édifiante dans The Violent Years (1956). La délinquance juvénile est à la mode. Elle est un fléau constaté par la société américaine et se retrouve au centre de nombreux films. L’originalité de ce Violent Years, c’est que les délinquants sont… des délinquantes. Mignonnes, qui plus est. Entendons-nous bien : le film n’est pas le premier à montrer des bandes de filles en butte à la police. George Weiss, le producteur de Glen or Glenda, met en chantier Racket Girls en 1951 et Girl Gang en 1954, connu pour montrer une injection d’héroïne. Les deux films sont réalisés par Robert C. Dertano, qui rallongera la sauce d’un Gun Girls en 1957. The Violent Years met donc en scène quatre jeunes filles de bonne famille qui braquent les stations services et ne vont pas hésiter à passer à des crimes passibles de la prison à vie voire plus. Le Faster, Pussycat, Kill ! Kill ! viendra plus tard — en 1965 — et l’on se doute que Tarantino et son Boulevard de la mort ont été tout autant inspirés par Russ Meyer que par Ed Wood et ses Violent Years. De la même manière que Jail Bait, The Violent Years est une petite série B bien menée, qui pose d’emblée un problème intéressant : les parents ne sont-ils pas les premiers à incriminer en cas de délinquance juvénile ? Progressivement, le film est rattrapé par la moralité. Lorsque le gang féminin saccage une école, l’une des filles s’approche du drapeau bien en vue dans la salle de classe, hésite, mais ne le touche pas. Nous n’aurons droit à aucun signe de destruction de la bannière étoilée. Et, pour le mot de la fin, le juge annonce que la meilleure façon de combattre la délinquance et de ramener ces pauvres brebis vers la religion. Ah, d’accord.

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Pour The Bride and the Beast (1958, La fiancée de la jungle), seul le scénario est signé par Ed Wood, la réalisation étant confiée à Adrian Weiss. Et, à vrai dire, ce scénario, qui ne tient qu’en une ligne, vaut son pesant de cacahuètes tropicales. Le lendemain de sa nuit de noces, une jeune femme (Charlotte Austin) est hypnotisée par un médecin, ami de son mari, et apprend ainsi qu’elle a été gorille dans une vie antérieure. Les points d’exclamation s’imposent ! Après une partie de chasse périlleuse dans la jungle africaine, Charlotte se retrouve devant le même choix cornélien que Daniel Craig/James Bond à la fin de Spectre. Si 007 doit choisir entre sa gonzesse et son métier, elle-même hésite entre son mari et l’appel du gorille le soir au fond des bois. Et ne comptez pas sur moi pour vous dire où ses pas la dirigeront.

Tourné l’année suivante, Night of the Ghouls ressemble à une suite de Bride of the Monster. Ecrit et réalisé par Wood, cette Nuit des Ghouls reprend là où l’autre film s’était arrêté. La maison où un docteur fou fabriquait des monstres est toujours là et, parmi les flics qui seront chargés de l’enquête, Paul Marco (alias Kelton, l’ahuri de service) répond également présent – il tient encore le même rôle dans Plan 9 from Outer Space. Bien que présenté par le mage Criswell, qui nous assure que la réalité peut être terrifiante, le film hésite entre la pantalonnade et… la pantalonnade. Incarné par Kenne Duncan, le Dr. Acula (rires) réveille les macchabées et l’on ne sait si tout ce micmac qui, reconnaissons-le, fout les jetons à Kelton, est là pour nous faire rire ou pleurer. Ed Wood trouve de plus en plus ses marques : il bénéficie de peu de moyens, d’acteurs approximatifs, de scénarios stratosphériques partant en fumée au moindre courant d’air. Et, avouons-le, c’est dans ces moments-là qu’il est le plus fascinant. Parce qu’il croit en ce qu’il fait et il est bien le seul. Et il y met du cœur, en plus. On ne peut le taxer de cynisme, de mauvaise foi, de savoir parfaitement que ce qu’il filme n’est que fadaises. Est-ce la légende qui fait effet ? Le biopic de Tim Burton qui nous a convaincus ? Quoiqu’il en soit, on a tendance à accorder à Edward D. Wood Jr le crédit de la sincérité.

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Et nous en arrivons à Plan 9 from Outer Space (1959), oscar du nanar, Academy Award du N’importe Nawak. Lui aussi lancé par les avertissements de Criswell, le film raconte les relations difficiles entre extra-terrestres et Terriens. Entre les premiers dans leur soucoupe suspendue à un fil (visible au moins dans un plan au début du film) et les seconds en uniforme et rigides devant un fond neutre, il est évident que le dialogue ne passe pas. Alors, les E.T. qui ressemblent à des Terriens en pyjamas comme vous et moi en soirée et se saluent d’une façon rigolote tout autant que martiale, décident d’appliquer le Plan 9. Je sens déjà des frémissements dans l’audience. Et le Plan 9, qu’est-ce que c’est — comme aurait crié Pierre-Emmanuel Barré ? C »est… roulement de tambours… le réveil… re-roulement de tambours… des morts. Enfin, de deux morts : Bela Lugosi et Vampira, soit un vieil homme et sa femme qui viennent juste de décéder. Auxquels se rajoute un troisième : le gros inspecteur de police Tor Johnson, tué en service. Là, ça devient réellement flippant : Tor et Vampira se promènent les yeux écarquillés, la bouche ouverte et les bras tendus devant eux dans un cimetière. Oui, c’est flippant de penser que quelqu’un a cru un jour que ces séquences pouvaient effrayer qui que ce soit.

Plan 9 vampira

Quant à Bela, outre quelques plans dans lesquels le pauvre a l’air complètement hagard, il est remplacé la plupart du temps par le fameux chiropracteur cité en début d’article, qui ne lui ressemble pas du tout et se balade donc avec une cape à hauteur des yeux. Le pauvre Edward D. n’échappe pas au ridicule de telles situations mais il a la chance d’être sauvé, trente-cinq ans après, par Tim Burton. Qui a vu Martin Landau, dans le rôle de Bela Lugosi, sortir de sa maison et cueillir une fleur dans Ed Wood ne peut qu’être ému en découvrant la véritable scène, telle que l’a filmée Edward D. Wood Jr. Est-ce une vue de l’esprit ? La poésie est réellement présente qui excuse tout le reste, les soucoupes, les dialogues insipides et les longs tunnels bavards où il ne se passe pas grand chose, le cockpit où se trouvent les deux pilotes et l’hôtesse de l’air, lequel ressemble à un cockpit comme Hunger Games à un film d’auteur, etc. La naïveté aussi, avec un message antinucléaire et pacifiste qui mérite bien qu’on suive pour une fois le conseil de Hawks (et, accessoirement, de Christian Nyby) : « Watch the Sky » ! Du ciel, reconnaissons-le, ne tombent pas que de vilains aliens communistes. Alors, avouons-le, lorsque vous arrivez à la fin du film, vous êtes sonné !

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The Sinister Urge (1960) renvoie aux séries B policières bricolées par Wood quelques années plus tôt. Sauf que la donne a changé et que, pour attirer les foules, les petits studios se tournent vers les sujets encore plus scabreux. Pour plaire au public, il faut de la violence et de la pornographie. Wood invente alors un trafic de films pornos traqué par les flics. Plutôt réussie, l’ouverture donne le ton : une jeune femme en soutien-gorge et jupe court sur un chemin, visiblement effrayée et ne cessant de regarder derrière elle. Le film va en montrer plusieurs de ces demoiselles en culottes et soutifs qui prennent des poses plus alambiquées que suggestives sous l’œil goguenard du vieux Harry Keaton — dans la vie le frère de Buster —, ici dans le rôle du caméraman de nudies. Tout cela reste bien sage, si ce n’est la vision rapide d’une paire de seins qui prouve bien que nous sommes dans du cinéma d’exploitation, ces petits films qui passaient à travers les mailles du filet de la censure et n’étaient exploités que dans les drive-in ou les très petites salles. Rappelons que le fameux Code Hays est réellement entré en vigueur à Hollywood en 1934 et que ce n’est qu’en 1965 qu’un film mainstream, c’est-à-dire faisant partie d’un courant de distribution normal, a pu montrer une femme à la poitrine découverte. Il s’agissait de The Pawnbroker (Le prêteur sur gages) de Sidney Lumet, sur lequel The Sinister Urge a pris une réelle avance.

Mais revenons à cette première jeune fille qui court. Elle parvient au bord d’une rivière — le film a été tourné dans Griffith Park, à Los Angeles, là où se trouve le fameux observatoire que l’on voit dans Rebel Without a Cause (1955, La fureur de vivre) de Nicholas Ray. C’est sans doute pour cette raison qu’elle parvient à trouver un téléphone — les mauvaises langues, dont Stéphane Bourgoin dans le bonus, rigolent que la fille déniche une cabine « en pleine forêt », alors qu’elle se trouve au cœur de L.A. Pour faire court, les mafieux qui fabriquent ces petits films pornos se protègent en éliminant ensuite leurs actrices. Ed Wood s’est-il projeté dans Johnny Ride, l’auteur de ces films (interprété par Carl Anthony, qui avait fait auparavant une apparition dans Plan 9) ? Ce dernier regrette son passé de vrai cinéaste et le sens qu’a pris sa carrière. Et lorsqu’il reçoit une jeune oie blanche qui voudrait devenir actrice et ne sait pas dans quel système elle a mis le pied, les affiches qui couvrent les murs du bureau sont celles de Jail Bait, The Violent Years et Bride of the Monster. « Ce sont les films de mes amis », précise Johnny. Comme un véritable auteur, Wood appose sa griffe. Plus loin pour tendre un piège au tueur, Glen et Glenda refont surface.

Take it out

Avec le cinquième disque, sur le lot de six que contient le coffret, on se retrouve dans le pire de la carrière de notre glorieux cinéaste. C’est donc avec une curiosité avide que l’on va se précipiter sur ces deux derniers films, Orgy of the Dead (1965, signé par Stephen C. Apostolof, Wood n’étant l’auteur que du scénario) et Take It Out of Trade (1970). Le premier est une succession de danses topless par des jeunes femmes déguisées en Indienne, en félin ou en Hamlet — c’est-à-dire ne portant qu’un string et une tête de mort dans la main. Le second est un montage de rushes peuplé de filles à poil, certaines au lit avec Duke Moore, le flic de Plan 9, de Night of the Ghouls et de The Sinister Urge. L’âge aidant, il ressemble ici à Russ Meyer. Quant à Wood lui-même, il réapparaît, grassouillet et travesti en femme, mais l’eau s’est asséchée sous les ponts depuis Glen or Glenda. Ajoutons enfin que, parmi les innombrables bonus du coffret, on découvrira avec attendrissement et beaucoup d’intérêt ce qui semble être la dernière interview télévisée de Bela Lugosi, à sa sortie d’un « hôpital public ». C’est à chaque fois précisé, comme s’il s’agissait de rappeler que l’acteur n’a plus un sou vaillant. Il parle librement de ses dépendances à la drogue et à l’alcool, dont il assure s’être débarrassé. Quant au court-métrage The Sun Was Setting (1951), c’est un curieux mélo qui ouvre une nouvelle porte sur les talents cachés du réalisateur.

Ed Wood n’est pas classé au rang de ces dieux à qui l’on a bâti des chapelles dans les revues cinéphiles des années soixante. Il n’est pas non plus un maître dont le nom est à inscrire au panthéon des gloires du septième art. Pour qui s’égosille « Ni dieu ni maître », il n’est qu’un cri qui concerne notre bonhomme : vive la nanarchie !

Jean-Charles Lemeunier

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