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Sicario se présente comme un thriller d’action sur fond de guerre au narco-trafic mais essaye de se faire passer pour plus malin qu’il ne l’est en privilégiant le discours aux codes du genre. Et ce ne sont pas les deux ou trois séquences un peu tendues qui masqueront la vacuité du propos. Une quête de sens au détriment de tout enjeu dramatique.

Lorsqu’il émerge dans le paysage cinématographique en 2011 avec Incendies, une troublante quête identitaire tragique construite en miroir, le québécois Denis Villeneuve apparaît comme un réalisateur à suivre de près. Incendies est son quatrième long et impressionne tellement les américains que Villeneuve est rapidement pris dans les filets hollywoodien. Mais les films qui en suivront, outre qu’ils confirment un certain talent formaliste, mettront surtout à jour une propension à la pose déjà plus ou moins marquée. C’est surtout flagrant avec Enemy où la langueur et la lourdeur des symboles rappellent le Spider de Cronenberg de triste mémoire. Prisoners était plutôt bien troussé mais souffrait de variations de rythme et de bifurcations du récit peu fluides et où, au-delà du sentiment de tourments inéluctables, prédominait la sensation que le questionnement du délitement moral aurait gagné à être plus subtil.
La voie singulière empruntée par Villeneuve avec ses premières œuvres (Un 32 Août sur terre, Polytehcnique, Maelström) s’accommode mal de l’efficacité d’un système de production plus imposant. Non pas qu’il soit devenu un yes man interchangeable mais ses velléités artistiques parviennent difficilement à se fondre harmonieusement dans les rets du genre visité. De sorte que l’on demeure à la surface aussi bien de la thématique développée que de l’implication dans le récit des péripéties des personnages. Autrement dit, Villeneuve place son audience à bonne distance, ce qui est pratique pour contempler un bel ouvrage (encore que la mécanique narrative soit parfois grippée) mais rédhibitoire pour ressentir quelque émotion.
Et Sicario est une parfaite illustration de ces limites.

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Intriguant et séduisant au premier abord (une plongée au coeur de la lutte contre les cartels mexicains de Juarez), il tombe rapidement à plat lorsqu’il s’agit de s’intéresser au parcours initiatique de son héroïne, l’agent du F.B.I Kate Macer (Emily Blunt). La superbe affiche et la bande-annonce fonctionnent comme un trompe-l’œil. On s’attend à visionner un thriller d’action sur la guerre aux narcotrafiquants mais ce n’est qu’une patine visuelle décorant une étude de caractère. Et encore, sur ce dernier point, on ne peut pas dire non plus que ce soit un parangon de profondeur.
Pour autant, le film n’est pas déplaisant notamment grâce au talent du directeur photo Roger Deakins et aux interprétations de Josh Brolin et surtout Benicio del Toro, diablement charismatique. Seulement, il point une forme de déception devant tant de superficialité, d’autant plus que la mise en place est plutôt efficace. Si malheureusement le problème des cartels et leurs répercussions locales demeurent en toile de foond, Villeneuve parvient à faire épouser le point de vue de l’idéaliste Kate, entraînée par un chef de section mystérieux (Brolin) et un consultant taciturne (del Toro) dans une plongée au cœur de la violence. Comme elle, on souffre d’un déficit d’informations quant aux réelles intentions et motivations du groupe opérant clandestinement à Juarez. Ainsi, elle subit les évènements jusqu’à la remarquable séquence d’exfiltration du numéro 2 du cartel sur l’autoroute à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. La désorientation est totale.

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Seulement, le réalisateur va à partir de ce moment-là oublier de développer son personnage qui n’évoluera que très peu, incapable d’être véritablement active en provoquant son intégration au groupe. Elle est à la fois placée en marge par le directeur des opérations et le réalisateur. Pour être carrément poussée hors du cadre à l’issue de la séquence dans le tunnel traversant la frontière. Laissée à l’arrière, elle ne comprend et ne voit toujours pas ce qui se déroule par-delà elle. Une position sur laquelle s’appesantit un peu trop Villeneuve. Son intention est claire de monter d’un cran dans la perte de repères en usant des images nocturnes et infra-rouges pour illustrer la progression de l’équipée mais cette diffraction est uniquement visuelle et sous-tend les actions et réflexions de Kate sans que l’aspect idéologique et ses répercussions morales ne viennent faire vaciller plus intensément et franchement son éthique.

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Au fond, Sicario n’est qu’un succédané dévitalisé du Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow dont l’esthétique et la mise en scène sublimaient le parcours de Maya (Jessica Chastain) dans sa traque de Ben Laden et permettait de rebattre largement les cartes et brouiller les frontières physiques, morales et éthiques. Avec Sicario, Villeneuve reprend une structure similaire mais pense que des plans insistants et statiques seront signifiants. Toute la différence avec une cinéaste attentive à la composition de ses cadres et leur enchaînement et pour qui le sens est d’abord un contrepoint du récit.

Sicario souligne l’intérêt de Denis Villeneuve pour la formalisation de belles images un peu creuses et la richesse narrative de façade. Dans ces conditions, il est logique qu’il ait été adoubé par sir Ridley Scott en tant que metteur en scène de Blade Runner 2. Vrais reconnaissent vrais.

Nicolas Zugasti

SICARIO
Réalisation : Denis Villeneuve
Scénario : Taylor Sheridan
Interprètes : Emily Blunt, Josh Brolin, Benicio Del Toro, Victor Garber, Jon Bernthal…
Montage : Joe Walker
Photo : Roger Deakins
Musique : Johann Johannsson
Origine: Etats-Unis
Durée : 2h01
Sortie française : 07 octobre 2015

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2 réflexions sur “« Sicario » de Denis Villeneuve : Lions et agneaux

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