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C’est dit, l’automne 2015 aura été une saison agréable : non seulement en cette fin octobre, n’étant certes pas frileux, je n’ai toujours pas allumé le chauffage, mais deux longs-métrages de Walter Hill apparaissent sur les présentoirs. Si Les Rues de feu avait déjà connu en nos contrées une édition honorable (mais sans suppléments), Driver lui faisait partie d’une longue liste de films inédits en DVD zone 2. Il était temps de réparer ce triste oubli, d’autant que la VHS de votre serviteur réclamait une retraite bien méritée.

Quelque peu héritier de Sam Peckinpah, pour qui il écrit Guet-apens et auquel il rendra hommage dans le final d’Extrême préjudice après avoir tutoyé le maître lors d’une remarquable séquence du Gang des frères James, Walter Hill commença un peu par hasard sa carrière dans le cinéma en écrivant ou coécrivant une poignée de scénarios (dont Le Piège, de John Huston, et La Toile d’araignée, de Stuart Rosenberg), passant également une courte période comme assistant-réalisateur (sur deux films avec Steve McQueen, L’Affaire Thomas Crown et Bullitt). En 1975, à 33 ans, il réalise son premier long, l’agréable (et inédit en DVD Zone 2) Le Bagarreur, avec Charles Bronson et James Coburn. Après Driver, Hill sera également producteur (en particulier sur Alien et ses suites), tournera un fantastique film de gang, Les Guerriers de la nuit puis s’avèrera l’un des grands animateurs du polar et du film d’action des années 80-90 via notamment 48 heures, Sans retour, Double-détente, Extrême préjudice, Les Pilleurs (autre inédit en DVD Z2) et Dernier recours.

S’inscrivant dans une tradition d’un cinéma de genre ultra efficient façon Robert Aldrich, Raoul Walsh ou Richard Fleisher, Hill sera le concepteur de productions solides, rarement absentes de sens, toujours capable de lier le fond et la forme dans d’occasionnels messages tantôt humanistes, tantôt blasés, abordant des thèmes comme la vieillesse, la solitude, la mort, la guerre, les actes manqués, l’amitié, la droiture. Peu ou prou de la génération des John Flynn, John Frankenheimer, Larry Cohen ou Peter Hyams, Walter Hill, membre discret du Nouvel Hollywood, fera des westerns, des polars, des films d’aventure et d’action, également animé d’un intérêt pour le fantastique et la science-fiction, manquant certes parfois son coup.

Hill a, surtout en début de carrière, cherché d’autres voies à l’intérieur de schémas aussi roboratifs que récurrents dans la production usuelle. Driver, par exemple, est à la base une sorte de film de casse avec la plupart de ses clichés, à commencer par l’utilisation de la voiture. Il va pourtant à l’encontre de la plupart des productions de ce type en donnant la primauté à l’atmosphère, en se faisant relativement lent. Sa froideur et son épure ont des airs lointains de créations japonaises où les samouraïs ne dévient jamais de leur ligne de conduite. Dans cette optique, Hill sera rejoint par Michael Mann avec Le Solitaire en 1980 : comme dans Guet-apens, un pro, ici un cambrioleur, là un braqueur, est contraint de s’acoquiner avec une drôle d’engeance. Ce sont des œuvres précieuses et matures, alors même que réalisées par des cinéastes débutants.

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Tourné en 1977, sorti en France l’été suivant, Driver est un film de casse et de poursuite tentant de réactualiser des figures du film noir, s’inscrivant dans un cinéma de genre à vocation populaire tout en conceptualisant jusqu’à l’abstraction certaines figures du polar : destin inéluctable, élément féminin à l’apparence de femme fatale, ambiance nocturne et interlope. Le scénario de Hill se base sur un canevas classique : un professionnel de la conduite (Ryan O’Neal), spécialisé dans les « coups », est coursé par un flic teigneux (Bruce Dern). L’intrigue est enrichie par les relations houleuses du chauffeur avec divers malfrats et un personnage féminin (Isabelle Adjani) qui pourrait être accessoire mais apporte bel et bien sa pierre à l’édifice : cette joueuse invétérée est recrutée pour servir de paravent aux investigations policières, pour couper l’herbe sous les pieds des inspecteurs chargés de l’enquête. Divers twists consolident ainsi le squelette primaire. De l’un naît l’intrigue centrale : après un braquage minable et foiré, un bandit retourné est chargé de recruter le « héros » pour un gros coup. Le but est de le faire tomber. Pas si simple, évidemment.

Un tel sujet engendre il va de soi des poursuites automobiles. Comme souvent chez Hill, l’attention est plus à la photo qu’à un filmage relativement standard : Hill recherche généralement l’angle le plus efficace, pas le plus spectaculaire ou novateur. L’intérêt de ces séquences est plutôt dans un montage serré et dans leur sécheresse. Ni dialogue, ni musique. Les seuls sons récurrents sont ceux des crissements de pneus et des rugissements de moteurs. Il est permis de penser à une version nocturne – le film se passe essentiellement de nuit – et new-yorkaise de Bullitt, en volontairement moins fluide et moins classe.

Pour le cinéaste, ce qui prime est la mécanique d’une partie d’échec à l’échelle d’une ville où les protagonistes sont autant les joueurs que les pions. Hill veut, sur un mode hyperréaliste, épurer la forme et dépouiller ses archétypes humains de tout superflu dans un trip comportementaliste austère et froid. À ce titre, les personnages n’ont pas de patronymes. Ils sont désignés par leur fonction, parfois par un surnom : Le Chauffeur (également désigné comme Le Cow-boy), Le Détective, La Joueuse, les seconds rôles étant L’Intermédiaire, Lunettes, Mâchoire, Les Inspecteurs, etc. (1) Ils récitent leurs rares dialogues sur un ton monocorde, souvent dans des décors minimalistes plongés dans une semi-pénombre granuleuse. Seul le personnage de Bruce Dern, plus sanguin, a toujours l’air d’être prêt à couler une bielle d’un instant à l’autre, mais c’est normal, c’est Bruce Dern.

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C’est avec Le Chauffeur que le concept est poussé loin : il ne parle presque pas. Quand il le fait les mots claquent comme un fouet. Il vit dans des chambres d’hôtel de seconde zone, n’a pas d’autres affaires personnelles qu’un transistor sur lequel il n’écoute que de la musique country, on ne sait rien de son passé. C’est un ascète voué à une fonction nourricière, une enveloppe qui pourrait être vide s’il n’était obsédé par la notion de challenge, voire de combat. Son but est de repousser ses limites, d’affûter son « art », manière de vivre qui impose d’être libre d’entraves. Il n’est pas sans évoquer le Costello du Samouraï de Jean-Pierre Melville en 1967 (lui-même inspiré du Raven de Tueur à gages de Frank Tuttle en 1942) ainsi que du personnage titre d’un autre film français, celui de Philippe Labro en 1976, L’Alpagueur, dont les nom et prénom ne sont jamais prononcés.

Après le premier braquage, Le Chauffeur largue la voiture dans une casse et signale aux deux hommes l’ayant engagé qu’il ne retravaillera plus avec eux puisque en retard (de presque rien) et qu’il « aime la précision ». À la limite, comme le devine La Joueuse, il se fout même de l’argent. Ce qu’il veut, c’est la confrontation avec Le Détective, considéré comme un adversaire à sa mesure. Le principe béhavioriste mit en application, avec son absence apparente de psychologie, avec ces personnages qui ne semblent réagir qu’à des stimuli directement liés à leur fonction dans l’avancée de l’intrigue, donne à Driver une atmosphère qui prête le flanc à une lecture de surface occasionnant un rejet éventuel. C’est pourtant un long-métrage intrigant, plus cérébral que spectaculaire, où l’on traite également de la vacuité. La dernière séquence est à ce titre exemplaire. Driver manie avec une dextérité certaine réflexion, sens de l’épure et cinéma de genre codifié. Hill n’ira pourtant pas plus loin dans ce sens. Dans la plupart de ses travaux suivants, si les personnages reflètent sa fibre comportementaliste en étant réactifs et agissants, cela sera plutôt dû à une situation d’urgence intense et une question de survie immédiate. En bonus, deux courtes scènes d’entrées inédites effectivement pas indispensables et un petit reportage d’époque lors du tournage d’une cascade, avec le producteur Lawrence Gordon faisant le panégyrique du film et de Hill, que l’on voit également et qui répond à quelques questions d’un air à la fois professionnel et presque goguenard. C’est assez peu, mais bien sympathique.

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Enfin, vous le savez, amis cinéphiles, Driver s’avère être l’une des principales influences du cinéaste Nicolas Winding Refn pour son Drive de 2011 : « un protagoniste principal sans patronyme, peu disert, au passé inconnu, pour qui conduire semble littéralement vital, qui participe comme chauffeur à des braquages dont il exige un minutage serré sous peine de ne pas être potes. Dans les deux films, le Chauffeur est un maniaque, un rônin mutique non matérialiste : sa vie est ritualisée, ascétique, vouée à une pratique qui vaut bien un art martial, il ne possède apparemment rien, dort dans des hôtels ou des appartements ne recelant aucun élément personnel qui ne tiennent dans une poche de vêtement. En 1978, on sait seulement du Chauffeur (campé par Ryan O’Neal) qu’il écoute de la musique country et que chaque mission est autant le moyen de repousser ses limites que de défier l’autorité. En 2011, on subodore que le Chauffeur (incarné en mode underplay par Ryan Gosling) apprécie le football américain… » (2)

THE DRIVER
Réalisation : Walter Hill
Scénario : Walter Hill
Interprètes : Ryan O’Neal, Bruce Dern, Isabelle Adjani, Ronee Blackley…
Montage : Tina Hirsh & Robert K. Lambert
Photo : Philip H. Lathrop
Musique : Michael Small
Origine: Etats-Unis
Durée : 1h31
Sortie française : 23 août 1978
DVD et Blu-ray : 20 octobre 2015
Distributeur : Arcadès

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Les Rues de feu
se déroule lui dans une ville fictive mais plausible entre Chicago, New York et une cité industrielle. S’y trouvent un métro aérien, des bars, des diner, tout un décorum à la fois années 50 (juke-box, musiciens à bananes, motards) et postmoderne : le héros, jeune vétéran d’une guerre jamais nommée, débarque en métro, cache-poussière sur le dos et se fond parfaitement dans un décor de rues crades ceinturées d’entrepôts et de ferrailles luisantes et rouillées. Un concert va être donné par une superstar de retour chez elle (Diane Lane). Dans la foule, une horde de mauvais garçons. Recouverts de cuir, ils provoquent une baston et repartent à moto, la belle dans les bras du chef ricanant (Willem Dafoe). Pas contente, la patronne d’un coffee shop (Deborah Van Valkenburg, vue dans Les Guerriers de la nuit) appelle son frère à la rescousse. Le héros (Michael Paré) est un soldat de fortune. Il vient contre monnaie sonnante et trébuchante, débarque dans le bar de la frangine, casse la tête à des roquets, fait copain-copain avec une aventurière aux coups de poings facile (Amy Madigan, que l’on reverra dans Alamo Bay avec son mari Ed Harris, vient de tourner dans Under Fire après avoir débuté quatre ans plus tôt dans Chicanos). La vedette de la chanson est l’ex du mercenaire. Aidé par le manager grande gueule de la chanteuse (Rick Moranis), le commando part en campagne, fait tout péter et revient dowtown poursuivi par les bikers. La population, au coude à coude avec la police, fait face. Parmi les défenseurs, Bill Paxton, un habitué des productions James Cameron.

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Bref, « l’écran crépite, les images tourbillonnent, le son éclate ! Vous avez écouté du rock and roll, vous l’avez dansé, vous l’avez éructé, mais jamais, avant Les Rues de feu, vous ne l’avez VU. Avec la musique de Ry Cooder, Hill le concrétise, il fait d’un film le rock lui-même, avec tous ses mythes, ses clichés destructeurs et naïfs et les rêves révoltés de ceux qui s’en repaissent. Un monde de la nuit, entre le noir des ténèbres, noir du cuir et du mystère, et le rouge de la lumière, rouge du sang et de la violence. » (3)

Tour à tour polar, fable, aventure, rétrofiction, musical, Les Rues de feu est l’un des produits les plus énergique et ludique des années 80. Le budget est à l’écran, les comédiens sont beaux et belles, charismatiques à souhaits, sympathiques ou inquiétants, la mise en scène ultra stylisée. Hill utilise les acteurs adéquats : dans le rôle du grand méchant loup, Dafoe, comédien de théâtre apparu dans Loveless et La Porte du paradis, se fait remarquer. En 1985, il sera l’ange noir de Police fédérale Los Angeles. Michael Paré a le physique de l’emploi. Il enquillera sur Philadelphia Experiment et un tas de films d’action pas transcendants, cachetonnant de-ci de-là jusqu’à aujourd’hui. La photogénique Diane Lane sort d’Outsiders et va faire Cotton Club. Côté technique, Hill s’entoure de connaissances : les producteurs Lawrence Gordon et Joel Silver, les décorateurs John Vallone et Richard Goddard, le scénariste Larry Gross, le monteur Freeman Davies, le directeur photo d’origine yougoslave Andrew Laszlo. Cet aspect doit rassurer Walter Hill qui passe là d’un projet voulu modeste à un budget conséquent, plus difficile à gérer. Casting, décors, cascades, tout prend de l’ampleur. Il doit aussi de manière nettement plus évidente qu’auparavant affiner son goût de l’action millimétrée, chorégraphiée même hors des scènes musicales. Dans Les Rues de feu, on ne danse pas comme dans West Side Story mais les actions suivent des processus qui portent au choc et au mouvement.

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Reste que, malgré ou à cause du look à la fois rétrofuturiste et atemporel de cette bande dessinée sur pellicule, c’est paradoxalement l’un des travaux du metteur en scène qui a le plus vieilli. Ses aspects ouvertement kitsch et naïf, sans parler de certains morceaux musicaux, ont pris un sérieux coup de vieux, tandis que l’agencement des plans et la tonicité du montage n’ont plus depuis longtemps l’aspect de la nouveauté. Ce divertissement haut-de-gamme intéressera donc probablement plus les schnocks comme votre dévoué et les cinéphages de tous âges (ils existent encore, je le sais, j’en ai rencontré) quand Driver devrait être maté par tous les amateurs de polar.

Laurent Hellebé

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(1) Si le fait que les protagonistes soient sans patronyme convient idéalement au sujet et à son traitement, il est amusant de savoir que cela n’était pas la première idée de travail : « Vous savez, c’était une sorte de blague en fait, je pense d’ailleurs que c’était une erreur d’avoir opté pour ça […] Les scénaristes, moi y compris bien sûr, évitent très souvent le « vrai » travail : ils passent des jours à chercher les noms des personnages, à regarder dans les bottins, et à fouiner un peu partout pour trouver ce qui pourrait convenir. Bref, j’étais avec des amis un soir, et j’ai dit : « Toute cette recherche pour les noms des personnages, c’est idiot. Quand on écoute les gens à la sortie d’un film, ils en parlent avec les noms des acteurs, pas des personnages. On peut donc faire un long-métrage où les héros n’ont pas de nom et personne ne le remarquera » […] Mais là où j’ai commis une très grosse erreur, c’est à la fin du film, durant le générique. En effet, on s’aperçoit alors que les fonctions propres aux personnages sont mentionnées… Cela a vendu la mèche ! Je pense qu’autrement, personne ne l’aurait remarqué. Mais bon, cela donne une certaine authenticité au film, et cette idée colle parfaitement à son style. Et dire que tout est parti d’une blague entre amis ! » Extrait de l’entretien accordé à Fausto Fasulo, paru dans le numéro 181 (décembre 2005) de Mad Movies, p74-75

(2) Extrait d’une chronique de votre serviteur parue sur ce blog et concernant Drive

(3) Hélène Merrick in Starfix n°21, décembre 1984, p13. Les propos du réalisateur reproduits dans une fiche d’un numéro de L’Écran fantastique de l’époque éclaire un peu plus sur ses intentions : « […] je préfère les films qui rappellent aux gens des choses qu’ils ont oubliés à ceux qui leur font découvrir des « nouveautés »…[dans mon adolescence], j’étais fasciné par les voitures personnalisées, les couples s’enlaçant sous la pluie, les enseignes multicolores au néon, les trains filant dans la nuit, les poursuites effrénées à toute vitesse, les batailles rangées, les stars du Rock’n’roll, les motos, les blousons de cuir, les blagues échangées à des moments cruciaux et les « questions d’honneur ». Pour moi, Streets of Fire est un conte Rock : le « Chef de la Bande » enlève la « Reine du Rythme » ; alors on fit appel au « Chevalier Solitaire » »


STREETS OF FIRE
Réalisation : Walter Hill
Scénario : Walter Hill & Larry Gross
Interprètes : Michael Paré, Diane Lane, Rick Moranis, Amy Madigan, Willem Dafoe …
Montage : James Coblentz, Freeman A. Davies, Michael Ripps
Photo : Andrew Laszlo
Musique : Ry Cooder
Origine: Etats-Unis
Durée : 1h34
Sortie française : 14 novembre 1984
DVD et Blu-ray : 02 septembre 2015
Distributeur : Warner Home Vidéo

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