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A la fois foutrement original et ultra référencé, Drive est un polar qui prend son temps – sans être ennuyeux, crédiou non – et dont l’un des carburants est à base d’œuvres précédentes, toutes a minima trentenaires. Depuis environ une décennie, la régurgitation plus ou moins savoureuse du cinéma des années 80 (à une pincée d’années près) produit chez les vieux croûtons de mon espèce quelques rictus et bon nombre de sourires émus qui laisseront dubitatif mes neveux et nièces, pourtant visionneurs de fictions en tous genres. Ainsi, parmi ce revival épisodique, peut-on retenir quelques exemples comme Doomsday, Isolation, 16 Blocks, Death Sentence, A vif, The Descent… Dans le cas de Nicolas Winding Refn et de ce Drive marquant à plus d’un titre – dont celui d’être compréhensible et lisible pour le pékin non cinéphage –, le premier titre à évoquer est un long-métrage de Walter Hill (ne me dites pas que vous n’avez jamais vu Le Bagarreur, Les Guerriers de la nuit, Le Gang des frères James, 48 heures, Sans retour, Les Rues de feu, Extrême Préjudice, Double détente, Les Pilleurs, Dernier recours !!!). Daté de 1978, Driver est lui aussi un polar atypique, une sorte de film noir cérébral et épuré dont Winding Refn a retenu quelques éléments importants : un protagoniste principal sans patronyme, peu disert, au passé inconnu, pour qui conduire semble littéralement vital, qui participe comme chauffeur à des braquages dont il exige un timing serré sous peine de ne pas être potes. Dans les deux films, le Chauffeur est un maniaque, un rônin mutique non matérialiste : sa vie est ritualisée, ascétique, vouée à une pratique qui vaut bien un art martial, il ne possède apparemment rien, dort dans des chambres d’hôtel ou des appartements ne recelant aucun élément personnel qui ne tiennent dans une poche de vêtement. En 1978, on sait seulement du Chauffeur (campé par Ryan O’Neal) qu’il écoute de la musique country et que chaque mission est autant le moyen de repousser ses limites que de défier l’autorité. En 2011, on subodore que le Chauffeur (incarné en mode underplay par Ryan Gosling) apprécie le football américain et l’on sait qu’il n’est pas angelino. On peut émettre des hypothèses : peut-être a t’il fait de la tôle, a t’il été élevé dans des familles d’accueil, a t’il eu des parents indignes, a t’il été militaire (sa manière de se défendre et de tuer, notamment dans la scène du motel, ne vient-elle pas des Forces Spéciales ?). Peut-être aussi est-il un psychopathe : son comportement psychorigide lui sert, qui sait, à contrôler ses pulsions violentes et meurtrières, qu’il libère pour défendre la veuve et l’orphelin (la scène de l’ascenseur). Il est têtu, impavide et occasionnellement brutal comme Parker, le personnage des livres de Donald Westlake/Richard Stark, notamment incarné par Lee Marvin dans Le Point de non-retour (John Boorman, 1967) et Robert Duvall dans Echec à l’Organisation (John Flynn, 1973)

Dans Driver comme dans Drive, l’important n’est pas de montrer des poursuites en bagnoles aussi incontournables que celles de Bullit et French Connection. Moins cynique mais pourtant plus terminal que la rareté de Walter Hill (à quand une édition DVD ?), le faux remake de Winding Refn évoque par son caractère implacable une autre quasi première œuvre d’un autre cinéaste important, Le Solitaire, réalisé par Michael Mann en 1980. Ici comme là, le protagoniste central (James Caan chez Mann) semble revenu de tout, marqué au fer par un dur passé. Les deux restent cependant ouvert à une relation sentimentale, émouvante dans chaque cas. La comparaison peut aller plus loin, puisque le puissant désir d’indépendance de chacun d’eux les empêche de se soumettre à l’autorité, surtout pas celle d’un grossium d’une quelconque pègre, un principe qu’ils paieront par le sang. D’abord suave et agréablement paternaliste, l’ordure mafieuse du Solitaire proposera au « héros » individualiste d’intégrer son clan, sa famille, avant d’exprimer sa férocité. La proposition sera similaire dans Drive, presque au mot près, de la part du solide gangster interprété par Albert Brooks, acteur plus habitué aux comédies qu’aux polars couillus. S’il est ici plus qu’impeccable, difficile de ne pas se dire qu’à une époque pas si lointaine, le rôle aurait échu à Gene Hackman.
Autre similarité de ces morceaux de choix, le final : à chaque fois, le personnage principal solde les comptes et se débarrasse du caïd, sachant que ce sera au prix de son histoire d’amour. A chaque fois, il en sort sérieusement amoché, et disparaît de l’écran, dans la nuit, seul. Cette typologie des personnages et ces clichés westerniens avaient été bien compris dans une œuvre majeure de George Miller, Mad Max, à la fin des années 70. Un classique auquel il est permit de penser plusieurs fois en regardant Drive : pour l’importance des voitures, pour le plan final d’un antihéros amoché (y compris psychologiquement) roulant dans la nuit et par le fait que pour Max comme pour le Chauffeur, plus l’histoire progresse, plus leur apparence se détériore. Ainsi le blouson du second, son armure, son cuir à lui, devient-il de plus en plus sale et maculé de sang au fur et à mesure qu’il avance en ligne droite vers une conclusion éminemment dramatique.

Enfin, parmi le paquet d’autres influences que l’on peut voir, il faut citer le cinéma fétichiste de Kenneth Anger (le cuir, le scorpion du blouson, l’imagerie gay bien que le Chauffeur ne soit pas, a priori, homosexuel), le Crash de Cronenberg (une certaine atmosphère, le métal des carrosseries), Le Syndicat du crime de John Woo (Le stock de cure-dents de Chow Yun Fat est récupéré par Gosling), le slasher époque Halloween (la scène sur la plage, le masque de latex) et Collatéral, autre polar atmosphérique situé à Los Angeles et fausse œuvre mineure de Michael Mann. Quelques mots encore, avant de vous rendre vos baskets : la musique aussi, et de manière plus évidente, a également droit à son revival depuis une grosse décennie, grâce ou à cause (selon les goûts) de groupes et de musiciens ouvertement sous influence ou pratiquant le sample plus ou moins discret. La B.O de Drive, élément d’importance, est un vibrant hommage à certaines sonorités synthétiques et « astrales », puisque constituée de morceaux electro-pop que l’on croirait issus des années 70-80, puisque y est entendu un extrait d’une composition de Riz Ortolani, puisque les plages planantes rappellent fortement Tangerine Dream, groupe qui avait entre autres B.O, composé celle du film de Michael Mann, Le Solitaire. Appelons ça une boucle.


Laurent Hellebé

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2 réflexions sur “Digestion lente : « Drive » de Nicolas Winding Refn

  1. Pingback: “Fast-Walking” de James B. Harris et “Les Complices de la dernière chance » de Richard Fleisher : Double commande | Le blog de la revue de cinéma Versus

  2. Pingback: « Driver  et « Les Rues de feu  de Walter Hill : Drive on fire | «Le blog de la revue de cinéma Versus

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