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On peut avoir plusieurs raisons de se précipiter sur Le spie vengono dal semifreddo (1966, L’espion qui venait du surgelé) que sortent  en DVD les éditions Artus Films, dans leur collection Fumetti. Parce que c’est une comédie rare de Mario Bava, l’un des maîtres du gothique italien des années soixante. Aussi parce qu’on y retrouve Franco et Ciccio, deux comiques transalpins populaires en leur temps et que nous connaissons mal de l’autre côté de la frontière. Parce qu’ils sont accompagnés au générique par Vincent Price. Lequel, à cette même époque, vient d’achever un parcours sans fautes dans le cycle Edgar Poe, devant la caméra de Roger Corman. Enfin, parce qu’on décèle dans le casting le nom de Laura Antonelli et que ce dernier point ne nécessite pas davantage de commentaires.

Bon, il faut bien se dire, une fois démarrée la vision de cet Espion, que, surgelé ou pas, tout ceci sent un peu le réchauffé. Le couple Franco et Ciccio est à tomber par terre de… bêtise et de grimaces. Autant nous sommes redevables à Ciccio Ingrassia de son rôle d’oncle farfelu dans Amarcord de Fellini, celui qui, perché sur un arbre, crie dans la nuit qu’il veut une femme – donc, on ne peut pas en vouloir à Ciccio – , autant Franco Franchi est insupportable de cabotinage, de pitrerie, de grimaces en tous sens. Question cabotinage, Vincent Price se pose là aussi et l’on a du mal à se dire qu’il s’agit non seulement de l’acteur de Corman mais aussi de celui du Laura de Preminger et de La cinquième victime de Lang. Quant à Laura Antonelli, certes elle est jolie mais elle en est vraiment à ses débuts et c’est à peine si on la remarque.

Au bout d’un petit quart d’heure, on pense qu’on ne tiendra pas le coup et pourtant, pourtant… Certains détails nous accrochent, un gag nous fait rire et, en mettant de côté tout bon sens critique, on peut être ahuri par des séquences totalement surréalistes. En étant bien sûr qu’on n’emploie pas cet adjectif tant usité à tort et à travers. Non, sérieusement, certaines séquences n’auraient pu être reniées par les amis d’André Breton. Tel le voyage en montgolfière qui mène tout droit nos amis… Non, ne comptez pas sur moi pour vous dire où !

On sait à quel point les cinéastes italiens ont toujours aimé tout recycler, s’appropriant des genres entiers pour les remettre au goût d’un public populaire pas toujours très regardant. Le résultat peut souvent être étonnant et a gagné des fans tout autour de la planète. Tout n’est pas du même tonneau et on laissera de côté les sous-Mad Max, sous-Jaws, sous-Aventuriers de l’arche perdue et sous-n’importe quoi dont les Italiens ont inondé les écrans pendant plusieurs décennies. Ici, dans L’espion qui venait du surgelé, le recyclage atteint une telle dimension qu’on en arrive à la notion beaucoup plus moderne de développement durable. Ajoutons toutefois que Mario Bava privilégie la parodie plutôt que la simple copie et qu’il ne prend rien de ce qu’il filme au sérieux.

Recyclage, donc. Commençons par le titre original. Cet espion qui débarque du semi-froid est totalement inspiré de L’espion qui venait du froid, film d’espionnage de Martin Ritt sorti l’année précédente. Tiré d’un roman de John Le Carré, il avait fait beaucoup de bruit. Notre espion surgelé a pour principal héros le méchant Dr Goldfoot qui, air connu, veut conquérir le monde. Directement inspiré du Dr No de James Bond, Goldfoot, déjà incarné par Vincent Price, a été en 1965 le principal personnage d’un film, Dr. Goldfoot and the Bikini Machine de Norman Taurog, et d’un téléfilm, The Wild Weird World of Dr. Goldfoot. D’ailleurs, le titre anglais de L’espion qui venait du surgelé gardera en ligne de mire le méchant toubib : Dr. Goldfoot and the Girl Bombs.

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En 1965-66, le cinéma américain mise beaucoup sur ce que l’on a appelé les films de plage, concoctés à la va-vite pour un public adolescent. Ainsi trouve-t-on au générique de L’espion qui venait du surgelé un certain Fabian Forte, connu aussi sous son seul prénom pour être un des héros de ces roucoulades sentimentalo-plagistes où, auprès d’Annette Funicello, lui, Tommy Kirk et Frankie Avalon étaient interchangeables. Donc, qui dit plages dit filles en bikini et L’espion qui venait du surgelé ne se prive pas de nous en présenter une jolie palanquée. Enfin, 1965 est également l’année où le grand Blake Edwards, qui a déjà tourné deux épisodes de La panthère rose mais pas encore The Party, commet The Great Race (La grande course autour du monde), hommage appuyé au cinéma burlesque muet et au dessin animé. Ces deux influences se retrouvent dans le film de Mario Bava, avec un point d’ancrage encore plus fort dans le burlesque.

À commencer par le couple comique vedette. Plus encore que de Laurel et Hardy, Franco et Ciccio ont quelque chose de Doublepatte et Patachon, tandem danois du cinéma muet composé d’un grand échalas moustachu et d’un petit gros (de leurs vrais noms Carl Schenstrom et Harald Madsen). Nos deux Italiens multiplient les gaffes, les erreurs d’appréciation et trouvent malgré tout des solutions aux problèmes qui leur sont posés. Qui dit film d’espionnage dit poursuites. Que ce soit les bons qui courent après les méchants ou le contraire, les courses sont filmées en accéléré comme dans les films muets ou comme chez Benny Hill. Plusieurs gags relèvent du burlesque, comme lorsque Franco, Ciccio et Fabian, l’agent secret américain, sont à la recherche du Dr Goldfoot, de son assistant chinois Fong (George Wang) et de sa comparse Hardjob (Moa Tahi). Les poursuivis se cachent derrière des statues sans tête, celles de Goldfoot et de Fong venant se mettre à leur place tandis que Hardjob s’enroule dans un drap, immobile. Franco, Ciccio et Fabian stationnent devant eux sans les voir, on s’en doutait. Et Franco se paie même le culot de s’appuyer contre la « statue » la plus proche de lui, c’est-à-dire Hardjob, en posant directement la main sur son sein. Autre gag classique en provenance directe du cinéma burlesque, celui du faux miroir avec deux personnages différents faisant les mêmes gestes. On le trouve déjà chez les Marx Brothers qui le tenaient eux-mêmes de Max Linder. Peu importe. Il fonctionne toujours aussi bien. Sans parler de tout ce qui est ouvertement parodique. Et, parfois, de ce qui devient parodie de parodie. Lorsque nos deux ahuris de héros doivent désamorcer une bombe en plein vol, ils la chevauchent et se retrouvent, sans le vouloir, largués avec elle. En 1966, le Folamour de Stanley Kubrick, sorti deux ans plus tôt, est dans toutes les mémoires, avec Slim Pickens qui monte une bombe atomique comme un cheval.

Les gags sont tout autant sonores puisque nous ne sommes plus au temps du cinéma muet. Outre les musiques sautillantes qui accompagnent l’action et une fausse Marseillaise qui ponctue la mort d’un général français, les dialogues font des allusions à des titres connus, de La mort du commis voyageur, remplacé ici par un pigeon qui voyage tout autant, à And Then There Were None (titre de l’adaptation des Dix petits nègres par René Clair). Le gag se renforce d’autant mieux que, l’année précédente, Fabian venait de figurer dans le remake du roman d’Agatha Christie réalisé par George Pollock, Ten Little Indians.

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Artus nous gâte. Les deux disques du digipack nous permettent de comparer la version originale italienne de l’américaine (distribuée par American International Picture, la firme de Corman, sans doute à cause de la présence de Vincent Price au générique), auxquelles s’ajoutent deux versions françaises. Des séquences sont présentes dans les unes, absentes des autres et les montages sont complètement différents. Ainsi, chez les Américains, un échange téléphonique entre Goldfoot et la Chine communiste a disparu d’autres versions. Il semble que, mis à part une trame commune – un savant fou veut s’emparer du monde, avec ou sans les Chinois, en utilisant de jolies filles-robots en bikini -, les séquences ont été tournées un peu comme des sketchs et peuvent être montées dans l’un ou l’autre sens.

Certes, Mario Bava ne sort pas grand gagnant de l’épreuve. Il est nettement plus à l’aise dans les films gothiques ou même dans Terrore nello spazio (La planète des vampires, également disponible en DVD chez Artus Films), tourné l’année précédente, dans lesquels il fait preuve de beaucoup plus de génie dans sa mise en scène. Avec L’espion qui venait du surgelé, il semble s’être amusé, au point d’interpréter le rôle du râleur de la fête foraine, courant partout après les héros parce qu’ils n’ont pas le droit de stationner leur voiture ici. Mécontent de ses acteurs ou pas, Bava accédera néanmoins, comme dans le film, au paradis des cinéastes reconnus. Pas forcément grâce au Dr Goldfoot.

Jean-Charles Lemeunier

L’espion qui venait du surgelé
Année : 1966
Titre original : Le spie vengono dal semifreddo
Réalisateur : Mario Bava
Scénario : Castellano et Pipolo, Fulvio Lucisano, Franco Dal Cer, Louis Hayward et Robert Kaufman
Images : Antonio Rinaldi
Musique : Coriolano Gori (et Les Baxter pour la version américaine)
DVD édité par Artus Films le 7 avril 2015
Avec Vincent Price, Fabian, Franco Franchi, Ciccio Ingrassia, Francesco Mulé, Laura Antonelli, Mario Bava, Louis M. Heyward, Moa Tahi, George Wang, Ennio Antonelli

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