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Supernichons jaquette

Quelle drôle de façon a Doris Wishman de filmer ! Quelques coups de zoom, pas vraiment d’explication dans l’enchaînement de ses séquences et, surtout, des chaussures… Beaucoup de chaussures que Doris enregistre inlassablement dans leurs déplacements, sur une moquette, sur un carrelage, chaussures d’hommes et de femmes, usées ou à talons compensés.

Notre dame sait-elle vraiment pour quelle raison elle s’est un jour emparé d’une caméra ? On peut se le demander. Puis soudain, tout devient clair. On comprend. On voit apparaître à l’écran Chesty Morgan, l’héroïne de Double Agent 73, que Doris Wishman réalise tout naturellement en 1973 – le film sort l’année suivante – et qui, sous le titre français indicatif de Supernichons contre mafia, est édité en DVD chez Sidonis Calysta. Donc, Chesty Morgan se pointe et l’on saisit les deux bonnes raisons qu’a eues Doris de s’embarquer dans cette aventure allaitante.

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Chesty (« Poitrinaire » en anglais) n’a rien d’une Marguerite Gautier. Si elle est effectivement poitrinaire, ce n’est pas parce qu’une tuberculose maligne grignote ses poumons mais parce qu’un bon dieu s’est voué à ses seins. Qu’elle a énormes. Mais, comment dire, pas à l’horizontale, façon les plantureuses actrices de Russ Meyer. Non, tout aussi opulents, ceux de Chesty se sont développés verticalement et se positionnent de part et d’autre de son nombril. Dans la savoureuse discussion qu’échangent, dans un supplément de Supernichons contre mafia, le cinéphile sérieux Patrick Brion et le plus rigolard Christophe Carrière, Brion compare même Chesty Morgan aux personnages de Freaks de Tod Browning. Chacun dans sa catégorie a quelque chose de spécial.

Dans Supernichons, Chesty est donc une espionne et le scénario ne s’embarrasse pas de détails, pas plus que le chef de la dame : il la convoque (alors qu’elle est en vacances) et lui demande d’éliminer tous les membres d’un gang de trafiquants. Elle devra les tuer et les photographier, afin de les identifier, le boss des services secrets faisant passer à Chesty, par voie de documents ultra-confidentiels (une feuille de papier sur laquelle est apposé un vague graffiti esquissé au bic bleu) les noms des suspects. Jusque là, c’est un peu sommaire mais, ne l’oublions pas, nous sommes dans un film fauché. La grande trouvaille du scénario est que l’on greffe à Chesty, à l’intérieur de son sein gauche, un appareil photo qui lui permettra de peaufiner son travail. Imaginons un peu qu’elle vienne d’éliminer un méchant pour s’apercevoir qu’elle a oublié son appareil photo chez elle. Là, elle conserve son outil de travail sous la main et dans son soutien-gorge à baleines renforcées.

L’astuce est fortiche car ainsi, dès que Chesty a envoyé au tapis l’un de ses adversaires, elle ôte chemise et soutif (avec beaucoup d’attention car  son dos ne supporterait sans doute pas qu’elle libère d’un coup un tel poids), soulève sa mamelle gauche et, clic clac, on entend le déclic et on voit partir un éclair. Ce qui fait d’ailleurs se poser à Christophe Carrière une question essentielle : mais où a-t-elle planqué son flash ?

On constate dans Supernichons contre mafia un mauvais goût assumé. Dans l’argument, certes, mais aussi dans tous les éléments de décors. Profitons bien des diverses tentures qui se trouvent au fond de chacun des appartements (en fait, c’est chaque fois le même décor avec un rideau différent). Que dire de la tapisserie à fleurs qui nous horrifie dans une salle de bains, plus que le crime odieux qui y est commis ? Et, cerise sur le gâteau, les tenues de Chesty sont toutes plus affriolantes les unes que les autres. C’est-à-dire ringardes.

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Chesty Morgan, c’est certain, est un agent double disposant d’un double avantage. Le film est à son image : suivant que l’on regarde la version originale sous-titrée ou la v.f., on n’est pas vraiment devant le même film. La v.o. étant beaucoup plus soft. Ainsi, lorsqu’un dentiste que Chesty soupçonne d’être membre de la bande, se retrouve dans une chambre avec une femme, celle-ci se lève et dit, en anglais, qu’elle va passer quelque chose de plus confortable. Les plus cinéphiles auront reconnu le fameux dialogue de Jean Harlow dans Hell’s Angels de Howard Hughes, summum de l’audace de l’année 1930. À chaque époque ses hardiesses puisque les doubleurs français de Supernichons ont opté pour un échange beaucoup plus direct : la femme se lève du lit et annonce à son partenaire : « Attends-moi, je vais me laver le cul ! » Tout le film est ainsi dans sa version francophone, avec des propos orduriers qui nous font dire qu’ils ont dû bien se marrer dans l’auditorium. Pour en finir avec Chesty Morgan, c’était une Polonaise à l’accent paraît-il si redoutable que Doris Wishman l’avait faite vocalement doubler et évitait de filmer la bouche de l’actrice pour ses (courts) dialogues, question de synchronisation. Chesty venait de tourner avec Doris, l’année précédente, Deadly Weapons et fera encore partie du casting du Casanova de Fellini en 1976. Ajoutons que celle qui n’était pas une actrice hors pair (pour elle, ça s’écrirait plutôt hors paire) aurait achevé son parcours cinématographique en 1981 avec un film chinois. Une info que même le site Imdb semble mettre en doute.

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Un dernier mot sur la réalisatrice, Doris Wishman. Malgré un amateurisme flagrant, elle est loin d’être une débutante et les Américains la considèrent même comme l’une des reines des nudies, ces films qui virent le jour vers la fin des années cinquante au nez et à la barbe du Code Hays. Disons qu’une production indépendante a toujours existé aux USA, bravant les interdits de nudité et de situations équivoques émis par le Code. On pourra citer les nanars de Dwain Esper, tels que Maniac (1934), Marihuana (1936) ou Sex Madness (1938), ou encore le Child Bride (1938) de Harry Revier, évoquant une curieuse coutume des Ozarks : la possibilité pour un homme adulte d’épouser une gamine de 12 ans. Un autre grand courant fut de situer l’action dans un camp de nudistes. Une idée déjà utilisée par Elysia (1933) de Carl Harbaugh, Garden of Eden (1954) de Max Nosseck ou The Naked Venus (1959) d’Edgar G. Ulmer et dans laquelle Doris Wishman s’engouffre avec Hideout in the Sun (1960), Diary of a Nudist (1961), Blaze Starr Goes Nudist (1962) ou encore Behind the Nudist Curtain (1964).

nude-on-the-moon

Autre grand moment de cinéma étrange – pas étonnant que l’on retrouve ces œuvres éditées aux États-Unis par l’éditeur Something Weird – lorsque Doris Wishman s’intéresse à la science-fiction avec Nude on the Moon (1961). Deux Terriens (William Mayer et Lester Brown) bricolent une fusée qui les amène sur notre satellite, où ils découvrent un peuple de jolies filles topless, dirigée par une reine (Marietta). En ce début d’années soixante, le code de censure est en train de baisser les bras – il est néanmoins réécrit en 1966, mais largement moins puissant, puis remplacé par une classification par âge. Dirigés principalement par Wishman et Russ Meyer, les nudies gagnent en importance et deviennent, surtout sous la houlette du second, un vrai sous-genre attirant de nombreux amateurs. Supernichons contre mafia en est l’un des derniers avatars avant l’explosion du cinéma pornographique et l’arrivée de films tels que Deep Throat (1972, Gorge profonde) de Gerard Damiano, Behind the Green Door (1972, Derrière la porte verte) des frères Jim et Artie Mitchell ou The Devil in Miss Jones (1973), encore de Damiano. Des œuvres évaluées par certains critiques à l’aune de l’auteurisme.

Jean-Charles Lemeunier

Supernichons contre mafia
Année : 1974
Pays : États-Unis
Titre original : Double Agent 73
Réalisation : Doris Wishman
Scénario : Doris Wishman d’après une histoire de Judy J. Kushner
Photo : Yuri Haviv
Montage : Louis Burdi
Musique : Cine Top
Avec Chesty Morgan, Frank Silvano, Saul Meth, Jill Harris, Louis Burdi…
DVD édité par Sidonis Calysta depuis le 3 février 2015

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Une réflexion sur “Supernichons contre mafia de Doris Wishman : Des péripéties allaitantes

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