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Par Stéphane Ledien

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Attention, beau film. Nouvelle illustration d’un cinéma québécois sachant dépasser les principes hermétiques de l’auteurisme à tout prix et de la comédie populo-lourdingue (des maux qui affectent aussi, sinon plus encore, le cinéma hexagonal), Tu dors Nicole propose une expérience narrative et sensorielle aussi déphasée que réjouissante. D’une subtilité rare pour un genre d’habitude très contemplatif, le troisième long de Stéphane Lafleur raconte le morne été d’une jeune femme (la Nicole du titre, joliment interprétée par Julianne Côté) à qui ses parents ont confié la maison familiale. Entre les allées et venues tonitruantes de son frère aîné (Marc-Olivier Grondin, très drôle) accompagné des membres de son groupe de rock (dont un batteur quasi-mutique spécialiste de la préparation des meilleurs sandwiches aux tomates du monde !), et l’exubérante compagnie de sa meilleure amie (Catherine St-Laurent) plus prompte à s’amuser qu’elle, Nicole déambule au fil des événements dont elle reste la spectatrice passive, des discussions animées (ou pas !) avec son entourage et… de ses insomnies.

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Poésie de l’anachronisme

Ce qui frappe à la vision de Tu dors Nicole, c’est d’abord sa beauté plastique. Le choix du noir et blanc rend plus palpable la chaleur de ces journées passées à ne rien faire de concret et la moiteur de ces nuits au cours desquelles la protagoniste principale erre dans les rues à la recherche d’un sens à donner au moment présent. Sens que le scénariste et réalisateur lui fait trouver dans des petits « riens » étranges (cet abreuvoir défectueux au jet disproportionné…) ou des rencontres surprenantes jalonnant ses parcours nocturnes : un père qui tourne en voiture dans le quartier tout en écoutant des chants de baleine pour tenter d’endormir son bébé installé à l’arrière ; ce jeune pré-ado affublé d’une voix d’homme (joli maniement de l’absurdité dialogique !) qui ne cesse de lui faire des avances en dépit de leur différence d’âge ; ou encore ce bellâtre, sans doute un amour de jeunesse, qui se met à lui parler de l’Islande et de ses geysers, contrées que Nicole prévoit d’ailleurs de découvrir sous peu. En jouant constamment de cette discordance entre les apparences et le fond des choses ou des pensées des gens qui entourent l’« héroïne » désabusée, Stéphane Lafleur crée une poésie de l’anachronisme, plaçant situations et personnages sur le fil du rasoir de la perception, frontière sensitive ténue entre le rêve et la réalité.

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Quelque part dans le temps

Tu dors Nicole possède quelque chose d’atemporel : le prénom démodé de son personnage féminin, l’absence de technologie (à un ou deux détails près), le fait que Nicole et le jeune Martin jouent aux cowboys et aux indiens (activité qui paraît tout droit sortie d’un autre âge) et, bien sûr, l’image en noir et blanc. Stéphane Lafleur propose une lecture qu’on peut aussi bien voir comme nostalgique (souvenirs d’un été particulier), comme universellement réflexive (tous les étés des jeunes femmes de 22 ans se ressemblent-ils ?) ou comme décalée. Ou encore, pourquoi pas, comme les trois à la fois. Sur le plan du décalage, le métrage met d’ailleurs subtilement en valeur l’idée d’un manque de synchronicité, plus ou moins nuancé selon les situations : notamment entre les désirs de Nicole et celui de ses amis, entre le rythme que tape le batteur et le jeu de guitare du frère de Nicole (jamais satisfait des « drummers » qu’il associe à son projet de groupe), et entre le corps enfantin, malingre, de Martin et sa voix d’adulte (principe narratif qui a d’ailleurs nécessité de fastidieux ajustements de post-synchronisation !). Dans Tu dors Nicole, les personnages donnent la sensation de planer, d’être à la dérive au cœur d’un été coagulé, coagulant.

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Road movie immobile

D’où cette impression d’un récit presque préhensible, tactile dans la touffeur qu’il distille. L’eau, facteur de réverbération, y est, de plus, omniprésente. L’atmosphère ouatée de Tu dors Nicole en fait un objet filmique sensible où le temps semble suspendre son vol, comme un effet de ralenti insaisissable à l’œil nu, esthétisant et hypnotique. Une idée qui rend certaines vignettes plus significatives encore, comme cette clôture grillagée à laquelle est attachée une nuée de bicyclettes, même à quelques mètres du sol. De là émerge une autre vision, celle d’un road movie figé dont le personnage principal finit par, au choix, faire du surplace ou tourner en rond – jusqu’à l’explosion symbolique finale, ce geyser jaillissant de la piscine qui cristallise, à cet instant précis, la frustration de Nicole. Une éruption après un bouillonnement intérieur, point culminant de cette envie permanente de partir loin, de s’évader. La première image du film donnait le la de cette visée, avec un gros plan, fixe, sur le tableau d’une chute d’eau. Tu dors Nicole, c’est le rêve éveillé d’un personnage cherchant à transcender sa condition, à fuir le champ de vision d’une vie peu trépidante et, de façon ultime, le cadre cinématographique lui-même.

N. B. : bonne nouvelle pour les spectateurs français ! Tu dors Nicole a été vendu à la compagnie Acacias Films pour une sortie partout en France à l’hiver 2015. À suivre…

 

Réalisation & scénario : Stéphane Lafleur
Interprètes : Julianne Côté, Catherine St-Laurent, Marc-André Grondin, Francis La Haye, Simon Larouche, Godefroy Reding
Photographie : Sara Mishara
Montage : Sophie Leblond
Musique : Rémy Nadeau-Aubin & Organ Mood
Origine : Canada
Durée : 1h33
Distribution : Les Films Séville
Date de sortie au Québec : 29 août 2014
Date de sortie en France : hiver 2015

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