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Sorti vendredi 24 janvier dans les salles québécoises, Whitewash : l’homme que j’ai tué  rassemble dans un premier film enneigé mi-drôle, mi-dépressif signé Emanuel Hoss-Desmarais, deux personnages étranges et imprévisibles : un déneigeur alcoolique et un roi de l’embrouille que le premier finit par écraser accidentellement… Rencontre avec le réalisateur puis l’un des deux comédiens, le célèbre Marc Labrèche.

Entrevue avec Emanuel Hoss-Desmarais

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Revue Versus : Une question classique pour commencer… Quelles sont vos influences cinématographiques ? Celles que l’on retrouve dans le film bien sûr, mais aussi les autres, en général…

Emanuel Hoss-Desmarais : En rapport avec le film, je dirais There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. No Country For Old Men des frères Coen. Et puis, La vie heureuse de Léopold Z.  de Gilles Carle… Sinon, de façon plus globale, je suis un inconditionnel de Kubrick, d’Hitchcock, de Billy Wilder et aussi de Wes Anderson. J’ai pioché dans tout ça pour construire l’univers de mon film. Ah, et puis, on s’est aussi inspirés de Seul au monde de Zemeckis…

Revue Versus : Pour le petit côté « ermite » en devenir du personnage principal ?

E. H.-D. : Oui, son isolement progressif.

Revue Versus : La neige fait vraiment office de décor ultra-dramatique dans votre film. Beaucoup de blancheur pour mieux faire ressortir la noirceur des situations et des personnages…

E. H.-D. : Absolument. Je n’avais pas la volonté de faire un film « sur l’hiver ». Mais je voulais exploiter le côté sombre de la nature et de la forêt… Avec le personnage du déneigeur qui devient prisonnier, pour ainsi dire, de cet environnement et aussi de l’arme de son crime puisqu’il s’enferme dans sa déneigeuse en plein milieu des bois. Et puis la déneigeuse, parfait attribut de l’hiver, constitue une arme du crime absurde, un peu drôle. Avec sa pelle en avant, sa cabine, ses phares particuliers, l’engin a un petit côté personnifié, on le verrait presque sourire… Tout cela contribuait à faire de la neige et de l’hiver une prison à ciel ouvert. Ça fonctionnait mieux, à l’écrit comme à l’écran, que n’importe quelle autre saison !

Revue Versus : Il y a un petit côté dépressif, aussi… Qu’on retrouve assez souvent dans le cinéma québécois récent – en tout cas quand la nature hivernale s’en mêle…

E. H.-D. : C’est vrai, mais au Québec, nous avons une relation de type « amour-haine » avec cette saison. Je dois pourtant avouer que mon rapport à l’hiver a changé avec le tournage du film. Ça m’a montré que la meilleur manière d’apprécier cette saison, c’était de la passer dehors. Bien préparé, l’hiver a des avantages. C’était une belle performance de tourner dehors… et aussi très revigorant ! (rires) 

Revue Versus : Et pourquoi avoir choisi Thomas Haden Church pour incarner le déneigeur ?

E. H.-D. : Tout le film repose sur la présence d’un homme qui combat la solitude. Thomas Haden Church était notre premier choix. Je voyais le film comme un western avec des tuques. Avec un héros au visage texturé – une vraie gueule de cow-boy, quoi. Thomas Haden Church est parfait pour ça. Sa nationalité permettait aussi d’instaurer une dualité culturelle dans un village frontalier. De donner une couleur bilingue à l’histoire…

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Revue Versus : Justement. Quand on y réfléchit, c’est quand même l’histoire d’un anglophone qui écrase un francophone… Sous texte-politique inconscient ? Clin d’œil à sa communauté d’un réalisateur québécois qui œuvre à l’échelle nord-américaine ?

E. H-D. : (rires) Houla, non, pas du tout ! En fait, sur le papier, le « héros » n’était pas étasunien ni anglophone, et pareil pour la francophonie du personnage qu’incarne Marc Labrèche. Il y avait confrontation de personnalités, oui, mais pas de langues ni de nationalités. Et puis quand le film est devenu une réalité et que le choix de Thomas Haden Church – et aussi celui de Marc – s’est confirmé, l’histoire a pris une autre tournure – cette couleur dont je parlais tout à l’heure… Mais, non, jamais personne n’a encore soulevé cette interprétation politique. En tout cas, ce n’est pas le message voulu !

Revue Versus : En parlant du scénario… On sent que le script était plus tourné vers l’humour noir. Ou vers une « tragi-comédie » fortement marquée par l’absurde. Est-ce que c’est le cas ?

E. H-D. : Oui, c’est vrai. Il y a moins d’humoir noir au final mais ça n’est pas dû à une perte du contrôle artistique du film ni à quoi que ce soit de ce genre. Tout part toujours d’un « flash » qu’on a en tête : dans le cas présent, d’un déneigeur qui tue un type avec son engin. Puis on laisse le film se faire, et fatalement, il se retrouve teinté par la logistique, les contraintes du tournage mais aussi l’environnement dans lequel il est tourné. Le récit a viré au drame par pure logique « naturelle » des choses. L’humour vient toujours en écrivant. Puis la nuance se fait au moment du tournage. Au final, il y a un beau mélange de tons. Je ne voulais pas que ce soit une comédie, ça c’est sûr. Je tenais à un équilibre fragile, sans savoir laquelle des deux humeurs l’emporterait. J’ai laissé mon instinct gérer la situation. Et voilà le résultat. Un film plus sombre, plus tragique que sur le papier.

Revue Versus : Et avec quelques plages d’angoisse… On rit peu, finalement. Ou alors, jaune. Et la rigueur de l’hiver ajoute à ce climat d’anxiété.

E. H-D. : Oui…

Revue Versus : Restons dans l’hiver pour finir. Vous avez joué dans Le Jour d’après de Roland Emmerich. Un film où tous les pays « du Nord » sont soudain plongés dans une nouvelle ère glaciaire. Est-ce que ce tournage vous a donné quelques « outils » pour réaliser votre film sur l’hiver emprisonnant aussi son personnage – à plus petite échelle bien sûr ?

E. H-D. : (rires) C’est un pur hasard ! Il n’y a évidemment pas de lien logistique entre ces deux films. Le souvenir que je garde du Jour d’après est celui d’un tournage titanesque (tiens encore une histoire de glace – rires), sur trois plateaux en même temps. Je me souviens aussi de m’être dit, alors que je jouais cette scène à moitié dans l’eau, que si je tournais un jour, je m’imposerais d’autres défis. Reste l’idée du froid, oui ; une pure coïncidence amusante.


Entrevue avec Marc Labrèche

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Revue Versus : Le personnage que vous incarnez cultive à la fois un côté mystérieux et miteux ; il a une dégaine de perdant mais reste tout de même inquiétant…

Marc Labrèche : Oh oui ! Son look est absolument épouvantable. Ce col roulé brun… Il y a beaucoup de cols roulés bruns dans les films québécois. Mais je crois que celui-ci est le pire de tous !

Revue Versus : (rires) Vous êtes-vous inspiré d’un personnage « connu » ou d’un acteur en particulier pour votre rôle ?

M. L. : Non, pas vraiment. Je me suis basé sur le texte. Ç’aurait été gênant, à mon avis, d’avoir un personnage ou une interprétation déjà bien « calibrés » en tête. Le scénario était suffisamment évocateur. Avec le travail d’Emanuel sur le film, tout était clair, et assez ouvert en même temps. Il y a, tout au long du récit, une ligne ténue entre le grotesque et le drame.

Revue Versus : Et comment s’est passé le tournage avec Thomas Haden Church ? Vous êtes issus lui et vous de deux cultures cinématographiques – et de jeu d’acteur – différentes. Lui a joué dans des films indépendants mais aussi de grosses productions hollywoodiennes, Spider-Man 3 par exemple…

M. L. : Tout s’est bien passé. On a eu une belle complicité. Nous avons beaucoup de scènes fortes faites de silences et de non-dits, lui et moi, dans ce film. Le fait de n’avoir jamais tourné ensemble auparavant facilitait ce type de rapports à interpréter. Mais on a quand même effectué quelques exercices de répétition pour briser la glace. Et puis Emanuel, le réalisateur, est aussi acteur de métier, donc son approche du processus s’est avérée constructive ; très précise tout en laissant la place à l’imprévisibilité.

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Revue Versus : Avez-vous remarqué des différences de jeu d’acteur ? Est-ce que c’était la confrontation de deux « écoles » ?

M. L. : Pas spécialement. Pas avec Thomas, en tout cas. Il faut de toute façon composer avec la sensibilité et l’environnement qui nous entourent. On a tous nos petits trucs pour encourager la vérité et pour mieux rendre l’émotion à faire passer. La scène où mon personnage est en train de voler, à la fin, s’est « placée » entièrement sur le plateau. À l’écrit, ça faisait quelques lignes à peine. À l’écran, cela dure quelques minutes. Un silence, un malaise incroyable. Thomas a pu prendre tout le temps qu’il souhaitait pour savoir quoi dire, quoi faire, comment réagir lorsqu’il surprend mon personnage. Jouer les non-dits est aussi important que ce qui se dit. Il y avait un parti pris de laisser s’installer les malaises. Et ça, c’est assez rare et différent du cinéma américain, où les choses doivent en général être exprimées de façon très claire.

Revue Versus : Quelle sensibilité avez-vous pour le cinéma américain, justement ?

M. L. : Au Québec, nous ne sommes pas si éloignés que ça du cinéma étasunien. Moi-même, je me considère plus comme un enfant du cinéma hollywoodien que du cinéma européen. De Niro, Pacino, Les Parrain… Toutes ces icônes ont bercé mon enfance. Thomas Haden Church a une « dégaine » typiquement texane. C’est un comédien généreux qui cherche, qui doute. Il tranche avec les archétypes du vedettariat d’Hollywood. Il y a beaucoup de stars américaines qui ne parlent à personne sur un tournage… Plus globalement, s’ils sentent que tu fais bien les choses, les Américains s’impliquent et t’impliquent. À titre de comparaison, les Français, eux, répètent et partagent beaucoup. Sur Whitewash, c’est la générosité qui nous rapprochait, Thomas et moi. Il n’y avait pas de fossé culturel. Je retiens de cette expérience l’opportunité unique d’incarner un duo, deux personnages accrochés l’un à l’autre – l’un voulant, fatalement, siphonner l’autre…

 

Propos recueillis par Stéphane Ledien
Crédit photos du réalisateur et de l’acteur pendant l’entrevue : Dominique Lalande
Lire aussi notre chronique du film parue jeudi 23 janvier

 

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