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C’est la troisième fois que le cinéaste chilien Pablo Larraín met en perspective, dans son cinéma, les crimes et les dérives de la dictature de Pinochet. Après Tony Manero en 2008 (en référence au héros de Saturday Night Fever, interprété par John Travolta, que son personnage principal admire entre tous) et Santiago 73, Post Mortem en 2010, c’est cette fois-ci la fin du régime des généraux que nous relate Larraín dans ce cri du cœur, lancé avec la fougue des jeunes premiers, ce No sonore et enthousiasmant qui résonne longtemps après à nos oreilles, à l’instar du slogan phare des spots publicitaires de l’opposition « Chile, la alegría ya viene ! ». Pour ce jeune réalisateur, né après le coup d’État de Pinochet (il est venu au monde en 1976 à Santiago du Chili), No signe peut-être la fin d’un long règlement de comptes avec sa propre histoire, mais une fin de rêve, une conclusion ouvrant sur tous les espoirs, puisqu’en deux heures ce long-métrage nous fait vivre les derniers jours de la légitimité de l’armée chilienne au pouvoir.

Nous sommes en 1988 et la pression internationale pousse Pinochet et ses sbires à l’organisation d’un référendum populaire, dont la question porte sur la prorogation du mandat du général – devenu président depuis l’instauration de la Constitution chilienne en 1980. Celle-ci obligeait le régime à mettre en place une telle consultation populaire au moins quatre-vingt-dix jours avant la fin du mandat du chef de l’État, le 11 mars 1989. Pour l’occasion, le gouvernement en place se voit forcé d’offrir à l’opposition – constituée de dix-sept partis éclatés – une tribune d’expression consistant en quinze minutes quotidienne de diffusion sur la télévision nationale. La majorité se gargarise de cette mansuétude inédite, mais au-delà de ses propres quinze minutes de propagande journalière, celle-ci garde la mainmise sur les vingt-trois heures et quarante-cinq minutes restantes qui constituent le reste du jour.  Ce n’est certes pas bien juste, mais l’opposition doit profiter de cette opportunité qui lui est donnée, d’autant que les pays étrangers auront, pour une durée d’un mois, celle de la campagne référendaire, les yeux braqués sur le Chili. Et le 5 octobre 1988, les Chiliens voteront pour savoir s’ils veulent conserver Pinochet au pouvoir ou donner sa chance à la démocratie. Reste l’épreuve des faits : comment remplir ces neuf cents secondes par jour ?

L’Histoire étant passée par là, il n’y a pas de suspense à préserver. Le 5 octobre c’est le « non » qui a gagné au Chili et, le 11 mars 1989, un nouveau président a remplacé le vieux général installé au pouvoir par la force en 1973. Une parenthèse tragique se refermait mais, malheureusement pour les Chiliens, elle s’est si bien close qu’elle a barricadé derrière une bulle hypocrite la liberté d’expression politique sur les méfaits du régime. Disparitions, tortures, répressions violentes : toutes les exactions que l’opposition tentait de faire remonter à la surface lors de la campagne référendaire de septembre 1988, afin que le peuple chilien en fasse le moteur de sa contestation lors du scrutin, sont soudain devenues invisibles au regard des politiques après le retour de la démocratie. L’amnésie a une fâcheuse tendance à s’installer chez les garants du pouvoir, y compris quand ceux-ci se veulent démocrates et qu’ils se disent avides de justice. C’est pourquoi les artistes chiliens s’occupent, depuis lors, d’enfoncer le couteau dans la plaie du passé plutôt que de respecter le pansement cynique que certains y ont posé, et notamment à travers le théâtre, dont le regard acéré pointe régulièrement vers Pinochet. Justement, No est adapté par Pedro Peirano d’une pièce du dramaturge Antonio Skármeta, Le Référendum. « Nous en parlons depuis longtemps, remarque le réalisateur, et sans cesse nous nous interrogeons, mais nous n’avons pas de réponse, pas d’apaisement, pas de résolution de la situation. Donc cela reste une plaie vive pour les artistes et un sujet ardent. Ce n’est pas de l’Histoire, c’est encore du présent. » C’est bien au présent, d’ailleurs, que les partis politiques se sont insurgés contre l’image que No traduisait de leur comportement sous la dictature et pendant la campagne, la droite niant sa soumission au gouvernement de Pinochet, la gauche se satisfaisant peu du second rôle qui lui est conféré dans le film, derrière le pouvoir de la publicité et la personnalité marquante du protagoniste principal de Larraín, René Saavedra.

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Incarné par Gael García Bernal, éternel chouchou de ces dames, René Saavedra personnifie la contradiction d’un Chili partagé entre la dictature et le désir de démocratie, entre le libéralisme qui permet à quelques-uns de s’enrichir et la volonté d’accéder à une véritable liberté d’expression. Quand on travaille dans une agence de publicité cotée, qu’on gagne plus que correctement sa vie, qu’on habite une belle maison et conduit une voiture dernier modèle, bref, qu’on profite de toutes les possibilités professionnelles et sociales offertes par le pouvoir en place, même si celui-ci n’est pas le plus démocratique du monde, peut-on sérieusement se battre pour que ce même régime soit déposé lors d’un référendum ? En filigrane se pose aussi la question de savoir si la réussite économique, ici le fait d’une politique dénuée de morale (mais qui, sans doute, est le brouillon du futur libéralisme capitaliste chilien, dont elle cumule déjà tous les symptômes), peut s’accommoder de la contestation sociale et politique. Cette interrogation parcourt tout le film, emmenée par le supérieur de Saavedra et patron de l’agence de publicité, Lucho Guzmán (joué par Alfredo Castro, bonne gueule et habitué des films de Larraín qu’il squatte depuis quelques années), qui s’oppose frontalement, parfois à travers la menace, à son génial employé. Saavedra lui fait d’ailleurs remarquer, à un instant clé de la campagne, que leur position respective traduit bien quel fossé sépare ces deux mondes pourtant réunis au quotidien : le patron du côté du pouvoir, l’employé du côté de l’opposition.

Dès lors qu’il accepte de devenir la matière grise de la campagne du « non », Saavedra entérine cette disparité sociale tout en réaffirmant haut et fort sa place de citoyen à part entière, engagé autant que bien intégré. La contradiction apparente reste donc à l’état d’a priori : ce n’est pas parce qu’on s’est adapté à la perfection à un système politique donné que l’on s’est couché devant lui. Autrement dit, il n’est pas nécessaire de vivre en marginal pour s’opposer au régime en place, ce que la conclusion du film montre sans ambiguïté (et tant pis pour ceux qui pourraient accuser Larraín, dans son épilogue, de faire le jeu de ce qu’il dénonce), puisque Saavedra et Guzmán ont repris leur place respective autour de l’écran de télévision prêt à diffuser un nouveau spot publicitaire à l’usage de riches clients, comme si rien ne s’était passé – créant ainsi une boucle narrative qui nous ramène à la séquence d’ouverture. Rien n’a changé, ou presque : le patron souligne, avec fierté plus que par obligation, que son poulain est le responsable de la victoire du « non » au référendum. Il en fait un argument supplémentaire de vente. C’est donc bien que l’argument fait son petit effet après cette éclatante victoire.

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En outre, l’affirmation de Larraín – « Ce n’est pas de l’Histoire, c’est encore du présent » – est quelque peu démentie par l’esthétique volontairement vintage de son film. Armé d’une caméra à l’ancienne, Larraín et son directeur de la photographie, Sergio Armstrong, produisent une image granuleuse et sale, aux couleurs passées, digne d’une vidéo de la fin des années quatre-vingt. Larraín affirme qu’il en allait de la cohérence esthétique de son film, de telle sorte que les nombreuses images d’archives des campagnes publicitaires du camp du « non » ne rentrent pas en décalage avec une image lisse et parfaite, trop actuelle. Mais il est clair que ce n’est pas la raison principale. En se dotant d’une pareille esthétique, No témoigne de son refus formel d’être conjugué au présent, au profit d’un passé secondaire, à la fois réel et poétique. Si le déroulement du récit ne cherche pas à imposer à tout prix le point de vue politique de Larraín sur les événements – car No n’est surtout pas un film à thèse, et heureusement, même lorsque le réalisateur filme la violente répression d’une manifestation joyeuse de l’opposition par des policiers zélés – et si ces événements se contentent de parler par eux-mêmes, atteignant directement le cœur du spectateur, on peut néanmoins estimer que le choix d’une imagerie vieillie et a priori rebutante fonctionne en soi comme un discours politique. Car qu’est-ce que Larraín tente ainsi de nous dire ? Non pas que No retrace une situation prenant place en 1988, mais que son film serait, poétiquement parlant, extrait stricto sensu de l’époque, comme si une main miraculeuse l’avait déterré d’un sous-sol poussiéreux et oublié depuis longtemps pour le ramener à la vie. Génialement, No réécrit l’Histoire pour se la réapproprier. Et le prétexte de la cohérence se transforme en manifeste historique, comme si Larraín nous disait, les yeux dans les yeux : « Voici ce qu’il s’est passé, j’y étais, je filmais à travers le temps ».

Évidemment, au-delà de son prisme politique, ce long-métrage astucieux pose une question qui ne manque pas de piquant. L’ambivalence sous-jacente de l’argument – peut-on vendre la démocratie par la publicité comme on vend un micro-ondes ou une série télévisée ? – se fait jour dans les premières minutes du film, lorsque René Saavedra, invité dans les locaux de l’opposition pour assister à la projection de leur premier projet de vidéo, une bande faisant l’inventaire des exactions des séides de Pinochet, leur rétorque le plus sérieusement du monde qu’il faudrait rendre la chose « plus sympathique ». Mais de quoi parle-t-on ici, des tortures et des disparitions, ou de la démocratie elle-même ? La vérité est ailleurs. Saavedra ne veut pas transformer le combat politique contre la dictature en une partie de jeu de société, mais transfigurer l’objet du débat – le référendum en tant qu’obligation morale, donc dangereuse – en une action enthousiasmante et définie par une émotion solidaire : la joie. D’où le slogan publicitaire, « Chile, la joie est en chemin », scandé par des voix pleines de vie. D’où le logo de la campagne du « non », un « No » d’un noir d’encre glissé sous un arc-en-ciel, symbole de l’espoir qui s’installe même sous un temps pluvieux. D’où le désir de Saavedra de répondre, au coup d’État de 1973, par un moyen moderne et en phase avec la nouvelle génération : par un brillant coup de pub.

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« Le cinéma et la publicité ne sont pas opposés car ils utilisent tous les deux des images, des symboles, des éléments visuels, des idées et des concepts et ils sont tous les deux sur écrans, explique Larraín. Sans compter que si vous faîtes un film sans en faire la promotion, personne ne saura que le film existe, donc ils peuvent aussi être complémentaires. Mais en termes culturels, ils disent quelque chose de très différent. Le cinéma est un espace de réflexion. La publicité est un espace de profit. » Les liens qui existent entre le politique et la publicité sont les mêmes qui créent des passerelles entre celle-ci et le cinéma. Tout le danger réside dans l’indistinction de ces deux moyens. Dans No, le camp du « non » remporte la victoire grâce au pouvoir de la publicité, grâce à sa modernité, sa capacité à toucher le plus grand nombre, à unifier les idées éparses, à solidariser les populations sous une même bannière. Cette victoire est aussi rendue possible parce que le pouvoir, lui, se trouve confronté à une arme dont il ne maîtrise absolument pas les codes – et au moment où Guzmán prend les commandes de la campagne du régime, il est déjà trop tard pour rattraper l’adversaire. Mais le risque est dans l’énoncé du problème. Pour rendre le référendum attrayant, Saavedra doit le simplifier à l’extrême, rogner ses excroissances (politiques, morales) et finir par le découper en tranches aisément consommables – c’est à cela que sert la publicité, à réduire un problème complexe à sa plus simple expression. Au risque que son résultat – le rejet de Pinochet et l’obtention d’un régime démocratique – devienne lui-même un objet publicitaire, un slogan, une formule digne d’un expert en communication. « Mon film dit que la publicité est quelque chose d’incroyablement dangereux, ajoute le cinéaste. Elle a aidé à changer le destin de notre pays ; mais nous avons aussi été les outils du capitalisme et le Chili est devenu un centre commercial géant, détenu par moins d’une dizaine de personnes. La pub est comme une arme, vous pouvez vous en servir pour combattre, ou vous blesser avec. » Larraín a raison, bien sûr. Mais il oublie de dire qu’en regard de sa comparaison entre publicité et cinéma, le film, lui aussi, est une arme. Et que No possède tous les atours d’une bombe politique qui pourrait peut-être, comme on le voit en Argentine avec les longs-métrages très critiques de Pablo Trapero, influer d’une manière ou d’une autre sur la marche de son pays.

 

Eric Nuevo

Sortie en salles le 06 mars 2013

Distribution : Wild Bunch

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