Home

Fallo

Après une première série de films, Bach Films poursuit sa rétrospective Tinto Brass en proposant cinq nouveaux titres. On passera rapidement sur Fallo ! (2003), film à sketches prétexte à quelques séquences érotiques sans grand contenu. On ne peut, avec Brass, se contenter de voir quelques jolis corps dénudés (qu’il filme pourtant très bien) tant ce cinéaste nous a habitués à nous proposer un commentaire sur son art, sur l’art en général et sur le sexe en particulier. Dans Fallo !, Brass nous divertit avec ce couple de Teutons SM qui embarque dans son aventure conjugale la servante de l’auberge dans laquelle ils sont descendus. Les autres séquences n’apportent pas grand chose à l’œuvre de Tinto Brass, sinon un glissement évident vers la pornographie. Une relation (érotisme/pornographie) qu’il n’a cessé d’explorer, on le verra plus loin. Dans le dernier sketch de Fallo !, Brass apparaît dans le rôle du voyeur à sa fenêtre, petite parenthèse ouverte sur son métier de cinéaste.

Le voyeur
Le voyeur (1994, L’uomo che guarda), justement, est d’une toute autre envergure. Brass adapte à l’écran un des derniers romans du grand écrivain italien Alberto Moravia. Comme l’indique le titre, il traite du voyeurisme (que le héros mentionne sous le nom savant de scopophilie) mais aussi de la difficulté d’exister moralement et sexuellement lorsqu’on est le fils d’un grand universitaire cloué au lit. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas ce dernier de trousser tous les jupons qui passent à sa portée. Une fois de plus, l’actrice choisie par Brass, Katarina Vasilissa, est très belle. Comme il le fait souvent, le cinéaste italien aime tout à la fois filmer l’érotisme du corps et celui que lui procure la culture. Il cite en français Baudelaire, Mallarmé et son poème La négresse, lequel est réellement troublant puisqu’il évoque les amours clandestines d’une enfant et d’une jeune femme noire.
La névrose bourgeoise de cet homme qui regarde, traduction littérale du titre original, rappelle celle du héros de La clef, dont Brass utilise quelques extraits. Chez ce cinéaste, le héros est toujours dans un état de frustration accompli. Il sait sa compagne libre de son corps (il en est donc jaloux), une connaissance qui s’accompagne d’une constatation encore plus rude : un seul amant ne peut suffire à une jolie femme. D’où le sentiment d’impuissance qui s’empare de notre bonhomme. La chair est triste, hélas, auraient commenté Mallarmé et, avec lui ,Brass. S’il a lu tous les livres, le cinéaste continuera à s’y intéresser de la même manière qu’il continue à s’intéresser au sexe et comme le trouble toujours le corps féminin.

All ladies do_

All Ladies Do It (1992, au titre original plus mozartien : Cosi fan tutte) repart du postulat de l’opéra : la femme est par nature infidèle. Un thème inépuisable chez Brass. Et il est vrai que Claudia Koll, pourtant mariée, n’est pas farouche pour autant. Le cocu brassien n’est ni ridicule (dans le genre Escartefigue de la trilogie de Pagnol) ni inquiétant (comme peut l’être George Macready dans le Gilda de Charles Vidor). Il ne possède pas plus la dimension tragique d’un Raimu dans La femme du boulanger. Non, le cocu, chez Brass, n’a que ce qu’il mérite. Tout homme marié à une jolie femme l’est forcément et il ne peut que s’en accommoder, sous peine de la perdre. Le scénario d’All Ladies Do It est signé Bernardino Zapponi, que l’on retrouve aux génériques des plus grands films de Fellini, Risi, Comencini et quelques autres.

Paprika

C’est également lui qui signe Paprika (1991), version modernisée du Fanny Hill de John Cleland, classique de la littérature érotique du XVIIIe siècle. La carrière de cette prostituée qui ira d’un bordel à un autre jusqu’à ce qu’une loi décide de les fermer est accompagnée par la musique sautillante de Riz Ortolani (un habitué des génériques brassiens, déjà l’auteur des scores du Voyeur mais aussi de Miranda et de Vices et caprices). Ortolani donne une distance humoristique à certaines séquences.
Chez Tinto Brass la société est érotique et le bordel en devient le symbole : lorsque Valentine Demy a un problème, on trouve sur place un médecin et un curé. Dans une autre séquence, ce sont le patron et l’ouvrier qui se confrontent à nouveau devant une prostituée car, comme dans la vraie vie, “il y a ceux qui baisent et ceux qui se font baiser”.
En supplément, on trouve dans le DVD quelques scènes coupées. En particulier, celle où des artistes débarquent au bordel. Un, à l’accent français prononcé, déclame du Baudelaire et annonce que “L’amour est à l’art ce que la prostitution est à la pornographie.” La mère maquerelle, quant à elle, déclare : “Mes prostituées sont des artistes.”

Si L’art d’aimer d’Ovide a été porté à l’écran par un autre grand érotomane, Walerian Borowczyk, il aurait pu tout aussi bien l’être par Tinto Brass qui transforme l’étreinte de deux corps en véritable œuvre d’art, comme l’ont été avant lui les mosaïques de Pompéi ou les estampes japonaises.
L’art quel qu’il soit (littérature, peinture, poésie) n’est en tout cas jamais éloigné du sexe. Ainsi, Paprika (Debora Caprioglio), l’héroïne qui donne son surnom au film, se retrouve au cours d’une séquence chez un prince (John Steiner) qui possède une peinture de Giulio Romano, citée dans le dialogue.
Ce peintre nous offre la liaison avec le film suivant.

Monamour

Monamour (2005) s’ouvre en effet sur le détail d’une peinture de Giulio Romano reproduit sur le mur d’une chambre d’hôtel. Dans la séquence suivante, Anna Jimskaia, frustrée par ses relations décevantes avec son mari, va se promener dans le Palazzo Té, à Mantoue, recouvert des magnifiques fresques de Giulio Romano. Pourquoi Brass, que l’on sait plus habitué à Venise, a-t-il planté son décor à Mantoue ? Pas seulement à cause du festival de littérature qui s’y déroule (le mari en question est un éditeur) mais bien pour les peintures de Romano. Brass est un esthète et un intellectuel qui, en se plaçant sous le signe d’un peintre de la Renaissance, élève préféré de Raphaël, montre qu’art et érotisme (ou pornographie, quel que soit le nom qu’on lui donne) ont toujours fait bon ménage. Outres ses fresques dans lesquelles les nudités sont abondantes (curieusement, pour une fois, Brass insiste sur les représentations peintes du pénis -chez Romano, on en voit plusieurs), Romano a gravé sous le nom de I Modi (Les positions) une série de représentations érotiques qui seront les illustrations du livre de Pietro Aretino, Les sonnets luxurieux. Lesquels firent les beaux jours du cinéma érotique italien des années soixante-dix, dans la foulée du fameux Décaméron de Pasolini : on dénombre ainsi Le notti peccaminosi di Pietro l’Aretino (1972 de Manlio Scarpelli), I racconti romani di Pietro Aretino su monache, cortigiane e maritate (1972, Tulio Tosini, avec Francis Blanche et Gino Cervi, tout de même), … E si salvo l’Aretino Pietro con una mano avanti e l’altra dietro (1972, Silvio Amadio) ou encore I giochi proibiti dell’Aretino Pietro (1973, Piero Regnoli). Sans parler couramment la langue de Dante et de L’Arétin, on peut traduire ainsi les précédents titres : Les nuits dépravées de Pierre L’Arétin, Les contes romains de Pierre Arétin sur les religieuses, les courtisanes et les épouses, Et Pierre L’Arétin s’est sauvé une main devant l’autre derrière et Les jeux interdits de Pierre L’Arétin. Tout un programme !
Revenons à Mantoue. Chez Brass, les villes sont toujours un personnage important de l’histoire, il aime les filmer, que ce soit Mantoue, Venise (très présente dans ses films) ou, comme dans Transgressing, Londres.
Érotisme et pornographie : cette dualité a usé bien des salives et fait couler beaucoup d’encre. Brass fait dire à l’un de ses personnages que “pipe ou fellation, tout dépend du point de vue”.
De même, lorsque Anna Jimskaia s’exhibe sur le bateau, Brass capte tout à la fois les regards dégoûtés des rombières et l’amusement de la chanteuse (qui chante Je ne regrette rien). L’ambiguïté se retrouve jusque dans le traitement du sujet. Reprenons le pitch de Monamour : ne parvenant à trouver le plaisir sexuel avec son éditeur de mari, une femme s’endort sur le livre d’un jeune romancier. Le lendemain, en visitant le Palais du Té, elle rencontre un homme qui, sans fioriture, veut la soumettre à ses fantasmes et est arrêté par un groupe de visiteurs. Bien entendu, la femme retrouvera l’homme (qui porte le même prénom que le héros du roman qu’elle lit) et fera d’elle ce qu’il veut. Son amie, qui elle-même trompe son mari, lui conseille de ne pas hésiter à se laisser séduire par l’adultère. Quelle est la morale de tout cela ? Brass épouse-t-il le point de vue traditionnel du macho italien : toutes les femmes sont des putains sauf la mamma qui est une sainte ? Ou signifie-t-il que tout ce qu’il vient de filmer n’est que le fantasme d’une belle femme malheureuse au lit ? D’ailleurs, l’héroïne livre ses pensées sexuelles à un journal intime. Tombant dessus, son mari lui suggère de le faire publier. On comprend à quel point la lecture peut être double suivant qu’on prend le récit suivant le point de vue de l’homme ou de la femme. Quoi qu’il en soit, c’est un homme qui tient la caméra et Brass ne cache pas son bonheur de filmer sous toutes ses coutures, dans tous ses émois, le corps féminin.
Auteur, Tinto Brass tient à signer chacun de ses films par un clin d’œil : une apparition à la Hitchcock, une fresque sur un mur qui le représente ou, dans Monamour, par une séquence étrange : une vieille dame regarde la télé. Un film en noir et blanc est diffusé, avec les lettres du nom de Tinto Brass qui s’affichent à l’envers sur l’écran, comme s’il s’agissait d’une œuvre d’avant-garde. Il ne faut pas oublier que Brass a débuté en étant l’assistant de Rossellini et de Joris Ivens et qu’il a tourné, dans sa prime jeunesse, un film de montage politique (Ça ira – Il fiume della rivolta, 1964). Politique ou artistique, l’existence sera toujours pour lui érotique.

Jean-Charles Lemeunier

La collection Tinto Brass est disponible chez Bach Films depuis novembre 2012

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s