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Franco

Quelqu’un qui utilise comme pseudonymes les noms des grands du jazz ne peut être foncièrement mauvais. Le trompettiste Clifford Brown, le pianiste James P. Johnson, la chanteuse Betty Carter, le batteur Dave Tough, le guitariste Charlie Christian ont tous cédé, sans doute malgré eux, leur identité le temps de quelques films à Jesus Franco Manera, alias Jesus Franco, alias Jess Franco, alias Jess Franck, alias Juan G. Cabral (également un révolutionnaire mexicain), alias Jack Griffin (le véritable nom de l’Homme invisible), alias Rosa M. Almirall, Lulu Laverne et Candy Coster (le véritable nom et deux des pseudos de sa compagne et actrice Lina Romay, décédée en février 2012) alias encore tellement de noms que suivre sa filmographie devient un travail de détective.
C’est vrai qu’on a écrit beaucoup de mal sur Jesus Franco, sur l’emploi de ses zooms intensifs ou de ses images à la limite de la netteté, sur ses scénarios quelque peu décousus ou sur la qualité minime de ses interprètes. Mais le cinéaste espagnol, à la carrière aussi longue qu’un jour sans pain (Imdb lui attribue 198 titres, depuis 1957 jusqu’à aujourd’hui – et ce n’est sans doute pas terminé), a reçu encore plus de louanges car il possède de nombreux aficionados. Il s’est illustré dans de nombreux pays (là où il trouvait de l’argent pour financer ses projets, de l’Espagne à la France, de l’Allemagne au Portugal), dans de nombreux genres, avec une préférence pour l’horrifique et l’érotisme, ne craignant pas de s’installer quelques années durant dans le porno.
D’horrible docteur en sadique baron, notre homme mène sa barque jusqu’à être choisi par Orson Welles himself comme assistant réalisateur de son Falstaff. Difficile de détailler tous ses films, certains dépassant tous les échelons de l’échelle de Richter du nanar, d’autres débordant d’idées (souvent dues au manque de moyens). Cela va du génial au grand n’importe quoi.
Pour les fêtes de fin d’année, Artus Films sort quatre films de Jesus : Venus in Furs, datant de 1969, et trois films de 1974, Plaisir à 3, La comtesse perverse et Célestine, bonne à tout faire. Un petit panorama d’une riche carrière qui laisse espérer que l’éditeur ne s’arrête pas en si bon chemin.

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Bien que l’héroïne de Vénus in Furs se prénomme Wanda, comme dans le roman homonyme de Sacher-Masoch, ce film connu aussi sous le titre de Paroxismus ne revendique pas à son générique la paternité de l’écrivain autrichien, à qui le mot “masochisme” doit son origine. Il semble en être une libre transposition à l’époque contemporaine puisque, outre le prénom, Franco y montre la cruauté des jeux amoureux, en épiçant son récit d’éléments fantastiques.
Le jazz, domaine de prédilection de Franco, prend ici une place primordiale. Incarné par James Darren, le héros est un trompettiste que l’on suit dans une série de concerts. Au sein de la formation avec laquelle il se produit, on reconnaît fugitivement Jess Franco lui-même au trombone et, au piano, Manfred Mann. Auréolé de succès pop tels que Ha Ha Said the Clown ou la reprise du Mighty Quinn de Dylan, Mann signe pour le film une belle musique jazzy. Comme l’explique Alain Petit dans un supplément, il existe une version italienne de Venus in Furs qui contient davantage de séquences musicales.
Franco a aligné un casting de choix : Darren sortait de la série télévisée à succès Au cœur du temps. À ses côtés, Klaus Kinski, Margaret Lee, Dennis Price et Maria Rohm font bonnes figures. Tous évoluent dans une atmosphère chargée, sombre. Cette Vénus en fourrure nous entraîne dans une histoire envoutante, d’Istanbul à Rio. Tout repose sur une ambiance étrange que Franco réussit à créer. De Masoch, on retrouve ces relations sexuelles de maître à esclave, entre plaisir et douleur, entre jouissance et mort.
Petit a raison d’insister, dans ses commentaires, sur l’importance du producteur Harry Alan Towers, qui apporta à Franco beaucoup plus de moyens qu’il ne pouvait en espérer. Et beaucoup plus qu’il n’en aura par la suite, notamment avec son autre producteur de prédilection, Robert de Nesle.

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Dans Plaisir à 3 (dialogué par Alain Petit), tout se passe comme si Cécile, la jeune héroïne des Liaisons dangereuses (Tania Busselier), était invité par la comtesse et le comte de Bressac (Alice Arno et Robert Woods), protagonistes des Infortunes de la vertu de Sade. En empruntant les prénoms de ses personnages à deux chefs-d’œuvre de la littérature érotique, Franco place la barre très haut. Ajoutons à cela, pour faire bonne figure, une dose d’horreur, dans le genre Musée des figures de cire et le tour est joué. Malgré ce qui pourrait passer pour un patchwork de sujets susceptibles d’attirer le public, Plaisir à 3 séduit pour plus d’une raison, et la beauté de ses interprètes féminines (dont une jeune Lina Romay) n’y est pas étrangère. Il passe en tout cas mieux, à mon goût, l’épreuve du temps que la beaucoup plus connue Comtesse perverse.

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Cette Comtesse est une variation érotique des Chasses du comte Zaroff d’Ernest Schoedsack (l’un des créateurs de King Kong) et Irving Pichel. Le plus curieux, c’est que le film de 1932 possède une charge beaucoup plus érotique que toutes ses multiples variations déshabillées confondues, que ce soit cette Comtesse perverse, Les week-ends maléfiques du comte Zaroff (1976, Michel Lemoine) ou le sympathique et intergalactique Slave Girls (1987, Ken Dixon). Repartons de l’original : sur son île perdue, le comte Zaroff recueille des naufragés pour mieux les chasser ensuite à travers les marécages. Le décor (rivages inquiétants, landes embrumées, château gothique à souhait) fait beaucoup pour planter une ambiance magique. Franco a choisi de transposer ses personnages sur une île baignée de soleil, quelque part dans les Baléares. Question atmosphère, ça se pose là ! Quant à l’histoire, elle traîne malheureusement des pieds jusqu’à l’affrontement final. Pour se rattraper, Jesus nous offre une comtesse (Alice Arno) vêtue de son seul arc (et de quelques bijoux) et une victime (Lina Romay) n’ayant pour tout secours qu’une jolie paire de chaussures. Dans quelques plans seulement parce qu’on la voit aussi courir pieds nus (mais Franco n’a jamais été obsédé par les problèmes de faux raccords). Donc, deux jolies filles entièrement nues qui se courent après pour s’entretuer, c’est joli à voir mais ça ne fait pas forcément un film. Dommage.

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À tout prendre, je préfère l’érotisme bon vivant de Célestine, bonne à tout faire, un film écrit par Nicole Franco (alias Nicole Guettard), alors femme de Franco, et interprété par Lina Romay (sa future). On n’est pas chez Mirbeau pas plus que chez Renoir ou Buñuel et cette femme de chambre-là n’écrit pas un journal corrosif. Une bonne santé et une bonne humeur communicative baignent le film. Prostituée en cavale d’un bordel pris d’assaut par la police (nous sommes à la fin du XIXe siècle ou au tout début du siècle suivant), Célestine trouve un emploi de domestique dans un château et va, tel l’ange de Théorème, coucher avec tous les mâles (le jardinier, le valet, le comte, le fils du comte), avec quelques femmes aussi et faire la lecture toute nue au vieux marquis. Dans ce rôle, on retrouve Howard Vernon, acteur fétiche de Jesus Franco mais aussi de Melville, Guitry et Lang, qui s’amuse ici à grimacer. Curieusement, la chute de ce qui paraît être un hymne à l’amour libre prouve qu’il n’en est rien. Célestine n’a fait que rallumer quelques braises refroidies et le finale, où chacun retrouve sa chacune, est tout à la fois ironique et convenable.
Bien sûr, quatre films de Jess Franco sur 198 ne suffisent pas à se faire une idée correcte du bonhomme. Outre les copies que l’on pourra glaner ici ou là (La collection Gaumont Découverte propose par exemple deux titres de Franco des années soixante, Dans les griffes du maniaque et Cartes sur table), il ne reste plus qu’à espérer qu’Artus Films poursuive son fascinant travail de recherche sur ces filmographies difficiles d’accès.

Jean-Charles Lemeunier

Films sortis en DVD chez Artus Films le 4 décembre 2012

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