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Quel spectateur, ayant vibré devant les films d’action de Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger ou Chuck Norris dans les années 80, pourrait sciemment résister à l’appel de ses idoles bodybuildées lorsqu’elles annoncent avec fracas leur retour sur les écrans ? La nostalgie latente de tout cinéphile de trente ans (et plus) explique le succès obtenu en 2010 par le premier Expendables, réalisé par un Stallone en état de grâce depuis son retour derrière la caméra (son Rocky Balboa et son John Rambo étaient remarquables). Nouveaux standards de mise en scène obligent, le spectateur concerné éprouve le désir naturel de retrouver les stars qui marquèrent son expérience cinéphilique d’antan, loin des chichis contemporains de réalisation. Et quoi de mieux qu’un retour aux années 80 pour faire vivre cette nostalgie, nourrie d’une certaine frustration face au cinéma contemporain ?

Sans vouloir passer pour un vieux con, on peut légitimement s’interroger sur cette mélancolie de la pellicule. La mauvaise habitude qu’a prise Hollywood de réaliser remake sur remake force le spectateur à regarder en direction du passé et l’oblige à mettre en perspective la (médiocre) qualité de ce qu’on lui donne à voir aujourd’hui. La sortie récente du remake de Total Recall par Len Wiseman vient opportunément apporter de l’eau à ce moulin : toute personne normalement constituée au niveau du cortex préférera voir ou revoir le film culte de Paul Verhoeven qui, malgré ses vingt-deux ans d’existence, n’accuse pas une ride, quand on se doute que cette version avec Colin Farrell sera obsolète avant d’avoir été dans le coup. Face à une génération de cinéastes geeks, aussi amoureux du cinéma des années 80 et 90 qu’ils sont nuls en mise en scène ; face à de soi-disant amoureux du genre qui prennent plaisir à détruire les fondations ce qu’il fut (et Len Wiseman en tête de liste, lui qui a brisé les espoirs du retour de John McClane dans l’un des pires films de la dernière décennie, Die Hard 4) ; face à ces menaces, on accorde plus volontiers sa confiance aux vieux de la vieille, à ceux qui étaient déjà là quand les jeunes réalisateurs désireux de prendre leur place portaient encore des couches, à ceux qui, non contents d’avoir participé à l’émergence du grand cinéma d’action des années 80, sont aussi ceux qui contribuent aujourd’hui à le maintenir en vie. En regard de la bouffée d’air pur que fut John Rambo pour les aficionados, l’annonce d’Expendables – puis de sa suite – fit logiquement souffler un vent de bonne humeur chez tous ceux qui vibraient autrefois devant la simplicité d’un Commando ou l’intelligence d’un Rambo, premier du nom.

Expendables 2 réunit la plupart des qualités de ses antiques modèles de chez Golan et Globus. D’abord sa grappe de stars, certaines has been, d’autres inamovibles : les exfiltrés du premier opus – Sylvester Stallone, Jason Statham, Jet Li dans un petit rôle, Dolph Lundgren, Terry Crews, Randy Couture – contre les nouveaux venus : Liam Hemsworth, le frère de Thor ; Yu Nan ; Bruce Willis et Arnold Schwarzenegger, gratifiés dans le premier épisode d’une très brève apparition ; Jean-Claude Van Damme ; et l’inénarrable Chuck Norris, de retour au cinéma pour l’occasion. Ensuite, une histoire qui tient sur un timbre poste : après avoir libéré un otage dans une forteresse du Népal, avec les poings plutôt qu’avec le cerveau, l’Unité Spéciale dirigée par Barney Ross (Stallone) veut venger l’exécution de leur petit nouveau, Billy the Kid (Hemsworth), dézingué par le très méchant Vilain (Van Damme) et ses sbires ; il s’agit encore d’empêcher ces derniers de mettre la main sur un important stock d’uranium caché dans une ancienne mine par les Soviétiques. Enfin, une mise en scène qui confine à la simplicité et qui se veut tout sauf esthétisante : découpage classique, montage efficace, soin particulier apporté aux scènes d’action, déploiement d’armes à feu en tous genres, pyrotechnie maîtrisée, etc. Bref, tout le contraire de ce qu’attendent du cinéma les esthètes et autres spectateurs raffinés amateurs de psychologie et de subtilité.

Avec Expendables et sa suite, Stallone s’essaie à concurrencer les films de super-héros qui squattent nos écrans depuis le succès du Spider-Man de Sam Raimi. On imagine volontiers ce vieux briscard, qui a sauvé son pays un nombre incalculable de fois dans des productions plus explosives les unes que les autres, chantre de la virilité et du patriotisme, incarnation de l’action movie de la décennie 80, se piquer de frustration en voyant la nouvelle génération s’ébaudir devant des héros aux costumes multicolores, adolescents un peu crétins ou vendeurs d’armes réhabilité en hommes de fer. Les gros balèzes de son Unité Spéciale ont pour eux d’être plus réalistes que leurs contemporains dotés de superpouvoirs. En ancrant ses scénarios dans des contextes très eighties, donc très manichéens – ici le méchant incarné par Van Damme porte un nom qui le catégorise d’emblée, Vilain – Stallone cherche aussi à retrouver une certaine ingénuité narrative qui permet de mettre en relief les caractères et les relations entre personnages comme socles du récit. On se souvient avec délectation du très émouvant monologue de Mickey Rourke dans Expendables, une scène inimaginable dans un film d’action de Len Wiseman ou de Timur Bekmambetov, portés tout entiers par un vulgaire souci d’efficacité, un souci quasi clinique qui jamais n’ambitionne de rendre le spectateur plus intelligent qu’il ne l’était en entrant dans la salle.

De fait, l’erreur de Stallone serait d’avoir confié la réalisation de ce second opus à quelqu’un qui est à la limite de l’ancienne et de la nouvelle génération, et dont le style visuel le rapproche plus de la seconde que de la première. Reprenant ses rôles de producteur et de scénariste (aux côtés de Richard Wenk), il laisse le commandement à Simon West, un yes man alerte aux convictions discutables, coupable d’avoir commis aussi bien Les Ailes de l’enfer (too much mais plutôt appréciable pour peu qu’on ne soit pas trop exigeant) que l’ignoble Tomb Raider. En conséquence, Expendables 2 n’a ni la lisibilité, ni l’élégance de son illustre prédécesseur ; le filmage de ses scènes d’action est désordonné, son montage pas toujours bien vu (quelques fautes de raccords malvenues pour une production de cette stature) et sa musique, due à Brian Tyler, un brin pesante. Malgré le plaisir de retrouver la fine équipe et ses invités de marque, il faut avouer que ce nouvel épisode se positionne plusieurs tons en-dessous d’Expendables, et cela, sur tous les plans : histoire plus faible, personnages plus caricaturaux, rebondissements à deux francs, punch lines vues et revues. Cet opus corrobore l’axiome qui veut qu’une suite soit le plus souvent inférieure à son modèle.

À la nostalgie bienvenue s’ajoute cette fois un fatalisme inattendu, une sensation de décadence. Les personnages vont et viennent, apparaissant et disparaissant tels des spectres – Chuck Norris le premier, surgi de nulle part au milieu d’un village-test datant de la Guerre froide pour mieux s’évanouir dans la nature, à se demander s’il ne se serait pas trompé de film. On assiste non pas à un cortège de biens-portants, mais à un défilé de figures fantomatiques dans un musée de cire, une veillée d’êtres disparus dont la lumière continue inexorablement de briller – mais pour combien de temps ? Le plaisir que l’on a à retrouver Bruce Willis et surtout Arnold Schwarzenegger est contrebalancé par une débauche de punch lines consacrées, échangées dans le feu de l’action comme on jette l’ancre pour tenter désespérément de ne pas se laisser emporter par la furieuse houle d’un océan déchaîné. On se demande d’ailleurs si la première réunion à l’écran de Stallone et Schwarzi – les deux plus grandes icônes du cinéma d’action des années 80 ne s’étaient jamais croisées sur grand écran – ne serait pas une sorte de chant du cygne pour les deux hommes, un ultime coup de chapeau à l’attention d’un certain genre de cinéma.

Dans une atmosphère morbide, et en guise d’épitaphe lors des funérailles de leur jeune recrue, Barney Ross s’étonne de voir ses camarades et lui-même toujours en vie en lieu et place du fringant garçon. Inconsciemment ou pas, le film pose cette même question aux dimensions d’un genre : l’actioner des années 80 pourrait-il bel et bien disparaître dans l’écume de la nouveauté technique ? Une séquence en particulier nous laisse songeurs : l’équipe se voit forcée de passer la nuit dans un village-test typique des États-Unis, édifié par les Soviétiques pour s’entraîner au combat. Nos francs-tireurs s’installent alors dans une curieuse atmosphère générée par de vieilles affiches Pepsi Cola et de fausses pizzerias accolées à des immeubles new-yorkais en briques, tels les vestiges d’un monde passé qu’ils tenteraient, en l’investissant, de réactiver. C’est dans ces ruines que surgit, spectral, un Chuck Norris qui joue à être le personnage « Chuck Norris », celui qui, sur le web, déchaîne les amateurs de répliques cultes.

Pour autant, la bonne humeur du film et l’enthousiasme de ses protagonistes tendent à démentir cette inquiétude, quand bien même ce second opus fonctionnerait en opposition au premier : dès la séquence d’introduction, qui voit l’Unité Spéciale forcer le passage dans un bled du Népal avec des hummers surarmés, des mitrailleuses et des béliers, on s’éloigne de la discrète infiltration qui ouvrait Expendables premier du nom. De là à préférer l’angle d’attaque de celui-ci, plus efficace et moins chaotique dans son déroulement, il n’y a qu’un pas. On ne boude pas son plaisir, cependant ; et si l’on regrettera que Stallone n’ait pas gardé les commandes de l’aventure Expendables, on ne se plaindra certes pas si, dans les mois à venir, il nous annonçait la mise en chantier d’un épisode supplémentaire.

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 22 août 2012
Distribution Metropolitan FilmExport

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