Home

S’il est toujours délicat pour un cinéaste d’aborder le cap du deuxième long-métrage, le défi des deux compères Julien Maury et Alexandre Bustillo était d’autant plus difficile que leur premier film, À l’intérieur (2007), avait fortement marqué les esprits des amateurs de cinéma de genre, retournés par une œuvre où la violence – graphique et psychologique – se disputait avec les émotions les plus intimes et profondes : violation de l’intimité et de l’intégrité humaine, instinct maternel, sentiment d’insécurité, mais une insécurité s’écartant des clichés les plus éculés et n’ayant rien à voir avec la propagande médiatique sur des banlieues françaises transformées en véritables « zones de guerre » !

Quoique très différent de leur premier long, Livide – sorti en DVD et Blu-ray au début du mois – parvient à faire oublier leur premier film « coup de poing ». Essai confirmé donc, même si le métrage semble avoir déçu nombre de critiques (dont la revue Mad Movies pour laquelle a travaillé Bustillo dans le passé) n’appréciant pas à sa juste valeur – à notre sens – le travail de réappropriation cinématographique des codes des films de genre par les deux coréalisateurs, également auteurs du scénario original comme c’était déjà le cas sur À l’intérieur.

Durant les vingt premières minutes, Maury et Bustillo s’attachent à exposer leurs personnages et leur intrigue prenant pour cadre un petit coin de Bretagne pittoresque, à Douarnenez dans le Finistère, soit la limite extrême de l’ouest de la France, un finistère symbolisant la « Fin de la terre ». Un cadre  pertinent tant l’ouverture du film baigne dans une ambiance délétère de quasi fin du monde : ciel ombragé et gris ne laissant percer aucun rayon de soleil, tête ensanglantée et putréfiée gisant au milieu d’algues sur le sable des plages bretonnes, etc. Au premier abord, la photographie et la mise en scène font un peu craindre un métrage « télévisuel » (les scènes dans un abri de bus, dans un café, …) : mais cette tonalité permet d’ancrer le film dans une réalité palpable et concrète, qui tranche avec la suite du métrage se déroulant dans une grande maison, lugubre et mystérieuse, qui n’est pas sans rappeler les demeures victoriennes des films classiques d’épouvante anglo-saxons. Le contraste entre les deux ambiances se révèle très efficace, tant le spectateur est perturbé lorsque l’intrigue s’implante définitivement dans la résidence morbide mais d’une beauté époustouflante, cinématographiquement parlant.

Disons le d’emblée, Livide est un métrage qui se ressent plus qu’il ne se raconte (trois jeunes adultes, deux frères et la petite amie de l’un des deux, pénètrent dans une maison espérant y trouver un trésor caché par la propriétaire, Deborah Jessel – incarnée par Marie-Claude Pietragalla – une ancienne danseuse étoile, plongée dans un coma et placée sous respiration artificielle). Si le scénario est solide malgré un schéma convenu dans ses grandes lignes, la force du film provient de ses qualités formelles – ambiance, décors, photographie, effets visuels, etc. – davantage que des enjeux de l’intrigue.

Multipliant les références plus ou moins évidentes (1) (de Suspiria pour l’univers de la danse aux Innocents de Jake Clayton pour le clin d’œil à l’actrice Deborah Kerr à travers le nom du personnage de la vieille Jessel), Livide convoque plusieurs motifs récurrents du cinéma fantastique : les figures spectrales, la maison hantée, les morts-vivants (Deborah Jessel en a l’apparence même si elle est encore de ce monde), le vampirisme, la taxidermie, etc. Même si la jaquette du DVD évoque ouvertement la filiation (certaine) du métrage avec Dario Argento et celle (moins éclatante) avec David Cronemberg, l’univers du film de Maury et Bustillo se rattache davantage à ceux de Lucio Fulci et de Clive Barker. Le premier pour le cadre de l’histoire centrée sur un lieu quasi unique faisant office de porte vers le monde des ténèbres et rappelant en cela La Maison près du cimetière, les effets gore très visuels et sans concessions, mais surtout l’atmosphère macabre teintée d’émotions et de touches de poésie enchanteresses et fascinantes (la « poupée mécanique » effectuant un numéro de danse préprogrammée par la vieillarde Deborah Jessel). Le second pour son univers onirique et malsain qui contamine l’ensemble du métrage, et l’esprit du spectateur avec.

À l’instar de l’œuvre du réalisateur de L’Au-delà et de Frayeurs, Julien Maury et Alexandre Bustillo semblent avoir érigé le motif de la transgression au cœur de l’ensemble de leur métrage. L’intrigue n’existe que parce ses protagonistes transgressent la loi en commettant une effraction de domicile avec tentative de vol. Un délit qui se double pour la jeune Lucie (Chloé Coulloud) d’un renoncement à ses principes et convictions, elle qui initialement refusait de pénétrer dans cette demeure. Une transgression morale et éthique donc, qui s’explique par son désir ardent de quitter le domicile familial et fuir un père souhaitant se remettre en couple huit mois seulement après le suicide de sa femme (Béatrice Dalle). Transgression des genres également : Livide n’aurait pu être qu’un énième film hommage aux cinématographies dont il s’inspire. Fort heureusement, le métrage s’émancipe de ses modèles et transfigure son côté référentiel en une œuvre très personnelle. Le dépoussiérage du film de vampire – par exemple – opéré par les deux réalisateurs fait de Livide une relecture novatrice et fascinante du vampirisme.

Plus fondamentalement, le motif de la transgression culmine avec la perméabilité de deux univers  apparaissant a priori comme antinomiques : le monde réel et celui de l’imaginaire. D’un côté, les trois personnages principaux, prisonniers des contingences matérielles et d’une vie quotidienne désespérante (une envie de nouveau départ, un ras-le-bol d’une situation ne leur laissant pas entrapercevoir un avenir meilleur à Douarnenez). De l’autre, une résidence regorgeant de mystères et d’horreurs. Un monde de fantasmes et de cauchemars sans aucune limites. Mais progressivement, au fur et à mesure que les jeunes s’enfoncent dans les profondeurs de la demeure, les frontières s’effacent – comme chez Lucio Fulci (2) – jusqu’à ce que le réel et le fantastique fusionnent pour former un univers original et cohérent, à la fois éblouissant et terrifiant.

Choix éminemment pertinent que celui du conte pour traiter du motif de la transgression. S’éloignant du conte initiatique classique et souvent ennuyeux, Livide propose un conte fantastique et cruel (imaginez les  contes les plus macabres des frères Grimm revisités par Clive Barker) qui se conclut par l’éclosion d’une nouvelle vie, une renaissance inespérée. Avec un symbolisme très appuyé (le papillon et le cocon), Maury et Bustillo font renaître la petite Anna Jessel (Chloé Marcq), qui parvient à s’émanciper de ce corps-prison sans conscience – réveillé par Lucie et ses amis -, de la prison de chair et de mécanique dans laquelle elle était enfermée depuis des décennies.

Petit regret cependant quant à la distribution en salles du métrage. Avec seulement 17 copies sur l’ensemble du territoire français, une programmation écourtée par les exploitants, difficile pour les cinéphiles d’assister à une projection sur grand écran d’un métrage pourtant attendu par beaucoup (le film dépasse péniblement les cinq mille entrées au final). Une nouvelle preuve, s’il en fallait, du désamour entre un système de distribution rétif au cinéma de genre francophone et des artistes qui s’engagent pour la promotion et le développement d’un cinéma d’horreur français de qualité et ne cherchant pas à singer bêtement ses modèles anglo-saxons ou espagnols. Dommage que Julien Maury et Alexandre Bustillo (qui font désormais parti des représentants les plus prometteurs de ce cinéma de genre) en fassent les frais sur ce long métrage qui aurait amplement mérité une exposition plus importante.

Fabien Le Duigou

Sorti en DVD (et en Blu-ray) le 3 mai 2012 chez M6 Vidéo.

(1)    Voir le commentaire audio des réalisateurs sur le DVD, pour les nombreuses citations et références qui émaillent le film.

(2)    Et d’autres après lui. Relire notre article sur le réalisateur espagnol Nacho Cerda, dans Versus n°11.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s