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À l’époque où il tourne la série des Callaghan, Willy Rozier a déjà acquis une réputation sulfureuse. N’est-ce pas lui qui a dévoilé les talents naissants et les jolis petits seins de deux débutantes à l’avenir prometteur, Françoise Arnoul et Brigitte Bardot, la première dans L’épave (1949) et la seconde dans Manina, la fille sans voile (1953) ? Encore que, pour L’épave, les exégètes (tels Jean-Pierre Bouyxou et le Dr Orloff) se questionnent à savoir si les “boîtes à lait” (dixit Bouyxou) vues dans le film n’appartiennent (ou pas) qu’à la doublure de l’actrice.

Ne nous emballons pas. Il y a nettement moins d’érotisme dans À toi de jouer, Callaghan (1955), seulement quelques vues plongeantes sur des décolletés pigeonnants et un strip-tease non abouti. Dans un tripot, une bagarre éclate, au cours de laquelle deux jeunes femmes s’arrachent le haut puis le bas de leurs garde-robes, finissant hélas le pugilat en conservant leurs sous-vêtements. De la même façon, tous les autres films de la série vont posséder leur séquence émotion (ici une danseuse de flamenco sexy, là une Fabienne Dali dont on guette sans succès le glissement progressif du corsage), restant contre toute attente chastes et résolument destinés au grand public. Par contre, celles et ceux qui préfèrent l’autre sexe se réjouiront de voir le héros du film, incarné par Tony Wright, plonger à plusieurs reprises dans la Méditerranée (l’action se déroule sur la Côte-d’Azur). D’ailleurs, chez Willy Rozier, l’action se déroule toujours sur la Côte-d’Azur. Le cinéaste-scénariste-producteur (avec Sport Films) semble y avoir bâti un empire de la même manière qu’Émile Couzinet dans le Bordelais. On trouve chez Rozier les mêmes acteurs de film en film, tantôt dans un camp tantôt dans l’autre (tel Joe Davray qui passe de gangster à inspecteur) et l’on reconnaît là ce même plaisir à diriger les excentriques qu’avait Couzinet.

La série marche bien sûr sur les brisées de Lemmy Caution. Les deux détectives, Caution et Slim Callaghan, sont nés dans les bouquins du Britannique Peter Cheyney. La chance du premier, après quelques débuts hésitants dans un film anglais de 1948, est de faire tailler dès 1952 ses costumes pour y faire entrer la carrure d’Eddie Constantine. Ensuite, le tour est joué : la décontraction du comédien, son accent américain, des cigarettes, du whisky, des petites pépées et le tour est joué.

Quand, en 1955, Willy Rozier adapte pour la première fois à l’écran une aventure de Callaghan (avec À toi de jouer, Callaghan), il ne peut perdre de vue le frère aîné. Caution est Américain ? Callaghan sera Anglais, avec un accent, une décontraction et un ascendant sur les jolies filles identiques. Rozier approche d’abord Charlie Chaplin Jr, obligé de refuser à cause d’autres engagements, et découvre Tony Wright, obscur comédien de sa gracieuse Majesté, dans la rubrique chiens écrasés d’un quotidien : le jeune homme a sauvé une femme de la noyade (un épisode qui sera d’ailleurs repris dans Et par ici la sortie). Il est athlétique, beau gosse et il n’en faudra pas plus au cinéaste pour l’engager. Quatre films seront tournés avec Wright dans le rôle de Callaghan : dans un (Et par ici la sortie), il porte un autre nom. Le scénario est signé Xavier Vallier (qui n’est autre que Willy Rozier) et le héros s’appelle ici Slim Maden… jusqu’à la fin où l’on apprend qu’il est en réalité le fameux Slim (et l’on ne précise curieusement pas le nom).

Caution a eu la chance d’être mis en scène, outre Bernard Borderie et Jean Sacha, par Jean-Luc Godard dans Alphaville. Parallèlement, Constantine joue le même genre de personnage chez John Berry. Godard et Berry feront plus pour Constantine (qui finit quand même sa carrière, excusez du peu, chez Fassbinder et Lars von Trier) que Rozier pour Wright.

Il n’en reste pas moins que, « nanars sympathiques » ainsi que les désigne très justement Jean-Claude Missiaen dans un des bonus du coffret, les Callaghan restent un vrai plaisir (à condition d’apprécier le cinéma un peu mal fichu). Il y a d’abord les jolies filles, et elles sont légion : Lysiane Rey et Colette Ripert dans À toi de jouer Callaghan, Magali de Vendeuil (Madame Robert Lamoureux à la ville), Christiane Barry et Diana Bel dans Plus de whisky pour Callaghan, Dominique Wilms (la fameuse Môme Vert-de-Gris de Lemmy Caution), Dany Dauberson et Pascale Roberts dans Et par ici la sortie, Geneviève Kervine et Fabienne Dali dans Callaghan remet ça. La décontraction, il y en a à revendre, qui n’empêche pas notre Callaghan de sauter d’un rebondissement à l’autre. Le whisky, c’est par litres qu’il se l’envoie. À prendre également en compte le nombre d’acteurs de second plan qui font une ou deux pirouettes, à commencer par le mastoc Robert Berri, qui joue le méchant dans les quatre films. Mario David l’accompagne dans deux d’entre eux. On reconnaît également, ici ou là, Jean-Roger Caussimon, André Luguet et quelques autres.

Il y a enfin ces allusions au cinéma dans le cinéma. “On n’est pas dans un film”, entend-on dans À toi de jouer, Callaghan, ce qui semble être mis en doute. La mise en abyme se double de clins d’œil à Caution, le collègue-adversaire. “Ça va barder, comme dit l’Autre”, lance, goguenard, Tony Wright. Ainsi, Rozier ne se place-t-il pas comme concurrent direct de la série des Lemmy Caution.

On ne peut pas franchement reconnaître de grandes qualités de mise en scène à Willy Rozier, sinon un allant qui rendent ses films non seulement visibles mais en font aussi un document sur la France des années cinquante (comme les populaires combats de catch dans Callaghan remet ça). C’est aussi, et c’est ça qui les rend si sympathiques, très souvent du grand n’importe quoi. Le meilleur exemple est, toujours dans Callaghan remet ça, le très cocasse bal masqué où les hommes sont habillés en femmes et les femmes en hommes.

Enfin, n’oublions pas que Callaghan est le contemporain des films d’espionnage d’OSS 117 et qu’il annonce un futur collègue appelé à une carrière plus ambitieuse, James Bond. Bach Films a donc eu la bonne idée de placer, dans un des suppléments, la première aventure inédite du grand Jimmy : Casino Royale, tourné pour la série télévisée Climax. Plus qu’une curiosité : un cadeau !

Jean-Charles Lemeunier

Le coffret Callaghan est sorti en DVD chez Bach Films le 16 avril 2012

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