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Mondwest raconte, vingt ans avant Jurassic Park de Steven Spielberg (dont Michael Crichton a écrit le scénario adapté de son propre roman), comment un rêve d’idéaliste se transforme brutalement en un terrible cauchemar, avec pour décor un parc d’attractions hyper-technologique. Si le film de Spielberg s’attachait à développer des problématiques liées à des peurs gravitant autour de la génétique, celui de Crichton mettait en relief les craintes de son époque : progrès de l’électronique, évolution de la robotique, accroissement des besoins humains en loisirs et attractions en tous genres, et un thème que reprendra son futur avatar : prédominance de l’hubris humaine face à une nature qui s’avère plus efficiente. Les dinosaures de Spielberg étaient, deux décennies avant, remplacés par des robots qui finissaient eux aussi par combattre leur déterminisme et affronter leurs ennemis les hommes, dans un jeu soudain devenu réalité.

Dans Mondwest, cela dit, le rêve n’est pas personnifié par un brouillon de John Hammond, et Crichton choisit de faire un film plus direct et pragmatique que ne le sera son roman Jurassic Park. L’idéalisme candide du créateur n’a pas ici de raison d’être : le monde de Mondwest ressemble à l’Univers vu par les astrophysiciens, né d’une impulsion peut-être intelligente mais abandonné depuis par celui qui en est à l’origine. Les visages anonymes qui se succèdent derrière les écrans d’ordinateur, les vidéosurveillances et les outils de réparation des robots ne font pas longtemps illusion : le parc d’attractions montré par le réalisateur est un lieu mort, peuplé de figures vides, de pantins animés par une foi vacillante. Ils pourraient être substitués par d’autres visages tout aussi anonymes ; et rien ne prouve par ailleurs que les techniciens humains qui s’affairent dans les coulisses ne sont pas eux-mêmes de complexes machines laissées là en héritage pour donner l’illusion du contrôle.

L’histoire nous propulse en 1983, avenir pas si lointain de l’époque de production du film. Le village-vacances de Délos – en référence à l’île grecque dédiée à Poséidon – propose à ses participants, au prix exorbitant de 1 000 dollars la journée, de devenir les acteurs de mondes pittoresques tirés d’époques révolues : western, Moyen-Age et Rome antique. Peter Martin (Richard Benjamin) et John Blane (James Brolin) choisissent de vivre une semaine dans le décorum du western. La particularité de ce parc d’attractions d’un nouveau genre tient en ce que les habitants des mondes sont partagés entre les visiteurs et des robots d’apparence humaine, ceux-ci jouant leur rôle au mieux pour plaire aux riches touristes – ils se battent en duel, se blessent, meurent, couchent, selon les besoins et les envies. Dans les premières heures, le sceptique (et limite benêt) Peter Martin se plaint du monde-western : « C’est du chiqué ! » lance-t-il en arrivant au saloon avec son compagnon. Mais l’apparition soudaine du « Gunslinger » sans nom et le premier duel contre Martin achèvent de prouver à celui-ci qu’à Délos, le faux ressemble furieusement à du vrai.

Dans le rôle du Gunslinger, Yul Brynner reprend les codes vestimentaires du personnage célèbre qu’il incarnait dans Les Sept mercenaires de John Sturges (1960), la parole en moins. Sa rigidité, son mutisme, sa détermination – toute robotique – ne laissent entrevoir aucun espoir lorsque le mécanisme se met en branle pour tuer. Du fait d’un dysfonctionnement qui s’étend comme un virus chez les machines, causant d’abord des pannes inexpliquées avant de les rendre agressives, les principaux adversaires de chaque monde – Gunslinger pour le western, chevalier noir au Moyen-Age – perdent les pédales et s’en prennent aux visiteurs jusqu’à la mort. Les engins implacables imaginés par Michael Crichton préfigurent l’inflexibilité du Terminator dans les deux films éponymes de James Cameron (1984 et 1992) : insensible aux prières et aux regrets, le monstre de métal et de boulons continue inlassablement sa route vers la cible qu’il s’est choisie. La peur provoquée par le Gunslinger provient en outre du fait que, non content d’avoir une visée quasi-parfaite, il suit constamment Martin au ralenti, marchant les doigts dans la ceinture tandis que sa proie s’épuise à la course – et le retrouvant toujours. On pense aussi au Predator de John McTiernan (1987) lorsque la caméra nous fait pénétrer pour quelques plans à l’intérieur du cerveau du Gunslinger : ces images représentant le point de vue du robot procèdent d’une technologie de synthèse tout à fait inédite au début des années 70, et chacune d’elles pouvait réclamer un travail de huit heures. (Dans sa suite réalisée par Richard T. Heffron en 1976, Les Rescapés du futur, des images 3-D seront utilisées pour la première fois au cinéma.)

Le cinéaste Crichton possède la précision et les vertus narratives du romancier. On retrouve dans Mondwest, comme plus tard dans Runaway, l’évadé du futur (1984), cette ambition scientifique et ce goût pour la technologie qui font ou feront le sel de ses livres – Le Mystère Andromède (adapté par Robert Wise en 1971), Jurassic Park, L’Homme terminal, Sphère (porté à l’écran, avec moins de bonheur, par Barry Levinson en 1998). Médecin et chercheur en biologie, Crichton n’a jamais hésité à poser des questions précises et angoissantes sur le devenir biologique des êtres vivants, et ce n’est sans doute pas un hasard s’il commençait, dans Mondwest, son premier long-métrage en tant que réalisateur, par s’interroger sur la place prise progressivement par les machines dans notre société – thématique à nouveau développée dans Runaway.

Revoir le film aujourd’hui en DVD permet encore d’apprécier l’avant-gardisme dont fait preuve Crichton dans le domaine des univers virtuels. Si l’on se réfère simplement au principe du village-vacances de Délos – trois mondes-époques destinés à l’immersion du participant – en regard des loisirs qui dominent la scène mondiale depuis vingt ans, on pense tout de suite à l’importance prise par le jeu vidéo dans le domaine ludique, et on constate combien l’idée de Crichton trouve son prolongement dans l’enjeu de ce loisir : l’intégration d’un joueur à un espace-temps virtuel choisi parmi les grands moments de l’Histoire comme autant de véhicules d’un puissant imaginaire pédagogique. On tue à Délos de la même manière qu’un avatar se débarrasse d’une entité artificielle dans n’importe quel jeu vidéo ; on s’habille et on choisit ses accessoires (une scène où Martin et Blane sélectionnent chapeaux et pistolets avant de pénétrer de plain-pied dans le « Westworld ») comme le joueur avant que le jeu ne commence véritablement, notamment dans les jeux massivement en ligne qui réclament la construction complète d’un personnage ; enfin, on se moque ici des conséquences de ses actes, à la façon des joueurs de Grand Theft Auto (dans lequel le joueur incarne un brigand commettant larcins et autres actes délictueux dans une métropole) projetant dans l’écran leurs fantasmes les plus indicibles, depuis le meurtre jusqu’à la fréquentation de filles de joie. Crichton ne se rendait évidemment pas compte alors du chemin que suivrait, des années plus tard, l’industrie du loisir électronique (pour rappel, Pong date de 1972 et la console familiale Attari de 1976), mais il intégrait néanmoins les éléments ludiques de la comédie burlesque façon La Grande course autour du monde (Blake Edwards, 1962), notamment lors de la scène de pugilat au saloon, et ceux, angoissants, du thriller scientiste (sur le mode : si la technologie nous échappe elle risque de se retourner contre nous). Rares sont les films qui fusionnent aussi bien passé et futur, tradition du cinéma de genre et avancées techniques de l’image, discours conservateur (seuls les riches peuvent se payer ce genre de vacances) et visées progressistes. Un constat qui rend de facto Mondwest parfaitement indémodable, en DVD comme dans sa version inédite Blu-ray.

Eric Nuevo

DVD et Blu-ray Aventi, sortie le 3 avril

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