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À vouloir relater la perte des sens, une œuvre de cinéma ne prend-elle pas le risque de perdre le sien, qui est d’exciter les nôtres ? Ce paradoxe fait tout le sel de Perfect Sense tout en marquant sa limite. Puisque les séances de cinéma ne sont pas encore en odorama et ne s’apprécient pas par le biais du palais, du moins pour le moment, le fait que MacKenzie passe une bonne heure de son film à traiter de la disparition brutale de ces deux sens tient d’une forme de négation du problème. En effet, à moins de virer nettement dans l’expérimental, Perfect Sense ne pouvait décemment pas commencer par sa fin – par le gommage des sens principalement sollicités par le medium en question, finalité que l’on attend comme le looping conclusif dans un grand huit tout en se sachant emporté inexorablement vers lui. Usant de ce vrai / faux suspense, MacKenzie joue sur l’interrogation du spectateur quant au changement progressif de la forme filmique : comment mettre en scène la disparition des sens de ses personnages et comment, par corollaire, le faire éprouver au spectateur ? Le réalisateur pousse son propos jusqu’à créer un véritable malaise qui, loin de s’effacer avec la dernière image, ou dernière non-image, est exacerbé par la sensation diffuse d’avoir vu, au choix, la plus belle histoire d’amour de l’année ou la bluette la plus indigeste de la décennie. Nous avons fait notre choix : Perfect Sense se situe résolument dans la première catégorie.

Le déroulement narratif, classique durant une heure, finit par effectuer un brutal virage vers ce non-sens dans lequel risque de choir tout film à tendance expérimentale qui ne s’assume pas vraiment. Pour être plus clair : Perfect Sense n’est pas ce qu’il promet d’être tout en étant la merveille qu’il ne laissait pas soupçonner. Au départ, MacKenzie relate la rencontre entre deux personnages, Susan (Eva Green) la biologiste, amante épuisée par une relation récemment conclue dans la douleur, et Michael (Ewan McGregor), chef cuisinier inventif inapte aux relations sentimentales ; avec, en parallèle, la diffusion lente mais imparable d’un mystérieux virus qui supprime les sens un par un, en commençant par l’odorat. Dans le décor d’une Glasgow urbaine et cosmopolite, illustrative de toutes les villes du monde, Michael travaille dans un restaurant dont la cuisine donne sur la ruelle où vit Susan. Leur rencontre, hasardeuse, ne mène que lentement à une passion naissante, sur un rythme proche de celui de la propagation du virus – nonchalant, presque apathique, pour devenir brutal et lancinant. Chaque perte d’un sens est précédée d’une soudaine poussée émotionnelle : dépression avant gommage de l’odorat, fringale avant disparition du goût, etc., de telle sorte que les sentiments sont exacerbés une dernière fois, en guise de chant du cygne, avant de s’effacer purement et simplement. En repoussant au maximum la perte irrécupérable du sens fondamental dont a besoin le spectateur – la vue – MacKenzie rejette la tentation de faire de son film une véritable expérimentation visuelle et sonore. À la place, il joue jusqu’à son paroxysme le jeu du bon et du mauvais sentiment, opposant aux penchants nihilistes et dépressifs de ses personnages une célébration idyllique de la beauté à travers d’insolites séquences new age – qui ne sont certes pas le meilleur côté du film.

Si le sujet rappelle par certains côtés les « films de virus », dont l’excellent Contagion de Steven Soderbergh est l’avatar le plus récent, et si le film n’est pas dénué d’un arrière-plan métaphorique, il reste que Perfect Sense raconte moins une histoire de pandémie inexorable qu’il ne compose une ode lyrique au grand amour et à la résilience humaine par le rapport à l’autre. On se souvient que Contagion se clôturait sur la perspective d’une remise à plat des relations humaines – Matt Damon réunissant sa fille et le petit ami de celle-ci pour une soirée dansante, une fois le vaccin inoculé à la population. David MacKenzie suit cette ligne de conduite, en se montrant à la fois plus désespéré et plus naïf dans sa vision de la sensibilité. Chez lui, l’amour est un point fixe universel, une sorte de pendule de Foucault émotionnel qui offre à l’humanité un espoir de se pérenniser, mais en promettant à tous les vivants un gommage de ce qui fait leur mode d’être au monde. Quand on ne peut plus ni sentir, ni goûter, ni entendre, ni voir, ni toucher, seule l’émotion exacerbée permet encore de croire en un avenir possible. Et puisque le réalisateur refuse de considérer cette interrogation sur l’avenir – il évoque brièvement la naissance d’un enfant doté de tous ses sens alors que l’humanité se désagrège – là où Alfonso Cuaron en faisait une note positive dans son très sombre Les Fils de l’homme, il nous interdit en même temps de nous extraire de l’existence du couple Susan / Michael et de leur drame intime. Ce qui était d’abord d’ordre universel finit par se rétracter dans la double individuation : ainsi, l’un des symptômes précédant la perte d’un nouveau sens, une ire terrible dirigée vers ses proches, se transforme pour le couple en un exutoire personnel où la violence extériorisée projette une tragédie personnelle. Perfect Sense n’est donc pas autre chose que le récit de deux inadaptés sociaux qui, en apprenant amour et partage, testent les limites de leur désappropriation du moi au profit de l’autre et s’interrogent sur ses conséquences : que reste-t-il de soi lorsqu’on est en couple ? Le lien avec l’autre a-t-il pour corollaire une perte de son individualité ?

En couvrant son fond apocalyptique d’une réflexion sur l’état du monde confronté à l’inexorable, MacKenzie traduit l’idée que l’équilibre du réel repose sur la connexion des mondes entre eux – car il n’y a pas un monde, celui dans lequel progresse l’humanité, mais autant de mondes qu’il y a d’individus. Il s’agit pour chacun des personnages d’approcher, connaître puis comprendre le monde qu’est l’autre afin d’atteindre la plénitude en soi. Gilles Deleuze l’écrit dans Logique du sens : en changeant de regard sur soi, on modifie son regard sur l’autre ; l’autre n’est ni sujet ni objet, « c’est l’irruption dans ma vie d’un monde possible », et c’est par l’autre que nous pouvons élargir notre vision de la réalité. « Par sa simple présence, imprévisible, il nous fait entrevoir des expériences nouvelles, nous initie aux univers qu’il habite. » La scène qui voit Michael préparer un plat dans son restaurant pour une Susan esseulée et déprimée illustre bien la théorie deleuzienne, Susan avouant qu’elle n’a pas l’habitude de se préparer à manger, Michael lui apportant, en même temps qu’un peu de réconfort, une partie de son monde, de ce qui le constitue en tant qu’individu : son aptitude particulière pour l’expression gustative. Les univers de chacun s’entrechoquent, jusqu’à ce que l’un et l’autre abandonnent le décor de leur ancien métier, elle délaissant son laboratoire d’analyse – de toute façon plus personne n’y travaille – et finissant, dans un accès de colère, par le désordonner, et lui fermant définitivement la porte du restaurant après des tentatives pour conserver un semblant de normalité, alors même que l’humanité ne jouit plus du goût. C’est dans cette spécificité apocalyptique que MacKenzie construit une forme d’ « illogique du sens », puisque la perte progressive des perceptions va à l’encontre de l’accouplement des mondes, tandis que cet accouplement s’accomplit vaille que vaille dans une réalité qui se délite.

À mesure que la perte sensitive s’illustre par une déréliction naturelle de l’existence – rues vidées de ses occupants, habitants retranchés chez eux, refus d’aider son prochain, salles de classes abandonnées – et que l’espace autour des personnages semble se réduire, le monde unique formé des univers conjoints de Michael et Susan prend tout son sens, se développant dans le rejet avant d’aboutir à l’union parfaite – dans une séquence finale d’une beauté sidérante. Cette apocalypse insensée creuse dans l’esprit ses marques profondes, d’autant qu’elle est merveilleusement accompagnée par deux grands comédiens aux regards hésitants, à la beauté flottante.

Eric Nuevo

Sortie le 28 mars 2012

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Une réflexion sur “« Perfect Sense » de David MacKenzie : illogique du sens

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