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C’est à l’occasion d’une rencontre avec une victime des dangers du web, via l’association Rape Treatment Center dont il est membre (association défendant les victimes de viol), que David Schwimmer a découvert le pouvoir de manipulation que revêt ce nouveau medium auprès des jeunes filles influençables. Le père en question racontait comment sa fille, jeune adolescente, avait été trompée par son interlocuteur, un adulte, sur un chat (pour les non-geeks : un espace de discussion sur Internet) en se faisant passer pour un garçon de son âge, puis avait abusé d’elle dans une chambre d’hôtel. L’existence de pareils prédateurs est en soi terrifiante, mais Schwimmer se fascina surtout pour les conséquences afférentes sur la vie de la paisible famille, sur l’effet boule de neige que peut initier une telle tromperie : enfermement psychologique de la victime, colère, incompréhension et culpabilité des parents, froideur administrative de la police, etc. Trust relate l’histoire de ce père, de cette fille, de cette famille, tous brisés par une menace extérieure, insidieusement entrée dans l’espace clos du groupe par le biais des vastes et incontrôlables autoroutes de l’information. C’est une autre version, ultra-localisée, de l’effet papillon : comment un texto machiavélique peut avoir pour effet, à plusieurs jours de là, de faire imploser la cellule traditionnellement la plus forte et la mieux préparée aux agressions de l’existence.

Il faut commencer par oublier, le temps d’une heure et quarante-cinq minutes, que David Schwimmer a endossé pendant dix ans le costume du paléontologue psychorigide et éternellement trompé de la série Friends : le docteur Ross Geller. Difficile, à première vue, de faire comme si de rien n’était ; mais contrairement à ses petits camarades qui ont échoué à moduler leur image de « bons potes » new-yorkais, exception faite de Courteney Cox et de Jennifer Aniston qui s’en sortent pas trop mal, David Schwimmer s’est surtout distingué au théâtre, via la compagnie qu’il forma à Chicago en 1988, Lookingglass Theater. Puis dans la mise en scène, réalisant quelques épisodes de Friends ou de son spin-off Joey (entre autres), avant de prendre les commandes de son premier long-métrage en 2007, Cours toujours Dennis. Trust est son second essai à la mise en scène de cinéma, et en sus d’être la preuve d’un talent certain pour ce job, pour lequel il n’a plus désormais à chercher aucun légitimité, le film est également l’occasion d’une expérience théâtrale conjointe, la pièce ayant été mise en scène et représentée pour la première fois pendant la postproduction de la version cinéma ; en sorte que Trust n’est pas une adaptation banale allant de la scène à l’écran, mais une tentative réussie d’englober deux médias différents et de s’installer ainsi durablement dans l’imaginaire collectif. Une façon de traduire au mieux le message, très actuel, de ce beau film.

Lequel message, sans être bien original, vaut avant tout pour le traitement psychologique qui lui est réservé par le scénario d’Andy Bellin et de Robert Festlinger. La caméra de David Schwimmer est centrée autour de la famille Cameron, le père (Will, incarné par un Clive Owen qui démontre une fois n’est pas coutume toute l’étendue émotionnelle de ses qualités de comédien), la mère (Lynn, jouée par la merveilleuse Catherine Keener), et surtout la fille, Annie (brillante Liana Liberato). Le temps d’un magnifique générique d’entrée, montrant Annie, en survêtement, prête pour son entraînement de volley, en train de se préparer un jus de fruits, écouteurs sur les oreilles, musique enthousiasmante sur la bande sonore, tandis que sur l’écran se succèdent des messages d’adolescents rédigés auparavant sur ordinateur, le réalisateur souligne toute la légèreté, la bonne humeur et la vitalité qui caractérisent l’existence de cette bonne famille de banlieue. Cette impression est confiirmée dans les séquences suivantes, notamment celle de l’anniversaire d’Annie, où toute la famille réunie dégage une sensation d’amour, d’affection et de confiance. Schwimmer se sert efficacement de quelques clichés (l’adolescente enjouée écoutant de la musique, le contenu a priori insignifiant des dialogues numériques) pour mieux mettre en place l’édifice que le spectateur verra progressivement se désagréger, au gré de l’effritement de ses fondations.

Car tel est le projet de Trust : derrière son apparat de luminosité se dissimule une sous-couche ténébreuse, une terrible mais sourde menace qui parvient à pénétrer au cœur de la cellule familiale par là où on l’attend le moins. Le film relate donc cette pénétration, cet abus sexuel littéral qui se double du viol métaphorique de la sacro-sainte société familiale ; la faiblesse psychologique de l’adolescente, du haut de ses quatorze printemps, est la porte ouverte sur cette intimité. Schwimmer et ses scénariste ont eu le bon goût de présenter les Cameron comme une famille idéalisée, car banale : tous relativement beaux et visiblement dénués de problèmes financiers, ils constituent la famille normale par excellence, avec un fiston qui picole un peu trop de temps à autres, une fille qui espère faire partie de l’équipe de volleyball, et des parents qui offrent à leurs enfants un iMac pour qu’ils puissent s’ouvrir au reste du monde. Installée confortablement dans son environnement, Annie n’a donc rien de la victime caricaturale, cette marginale, rejetée par ses parents, cancre et asociale, que les médias présentent trop souvent comme les cibles idéales de l’agression psychologique. Voilà qui aurait été trop facile. C’est que le but de David Schwimmer n’est pas de montrer comment l’indifférence parentale provoque l’affaiblissement mental d’une pauvre gamine renfermée, mais de souligner le caractère imparable d’une menace qui touche potentiellement tout le monde, y compris et surtout les êtres humains les plus normaux. On est loin, pour ne citer que celui-là, de l’ineptie crasse et abusive de Chatroom (réalisé en 2010 par Hideo Nakata), qui présentait les utilisateurs des chats comme des névrosés.

Jamais le film ne tombe dans la facilité, tant narrative qu’émotionnelle, que son sujet serait en droit d’ouvrir pour le spectateur. Au contraire, la psychologie complexe d’Annie (il faut encore souligner la superbe performance de Liana Liberato) la pousse à réfuter tout net les arguments parentaux et policiers, ceux-ci considérant d’emblée la situation en tant que crime sexuel, quand elle-même n’arrive pas à y voir autre chose qu’une relation amoureuse presque « normale » : certes, son Charlie lui a menti, a dissimulé son âge, et se révèle être un adulte entre-deux-âges ; mais, du point de vue de la victime qui s’ignore, quel mal y’a-t-il à cela ? Ses visites régulières à la psychologue de son collège ne font que l’irriter toujours davantage. Trust, en pointillés, évoque cet autre sujet délicat qu’est la découverte, par une jeune fille, de sa sexualité et de la facette sentimentale de l’acte sexuel : amoureuse d’un idéal qui s’appelle « Charlie », elle ne peut concevoir de le rejeter du fait de son âge dès lors qu’il lui réaffirme son attachement ; ayant offert son jeune corps à celui qu’elle se refuse à considérer comme un criminel, elle ne peut de même imaginer que cette relation ne fût pas fondamentalement un acte d’amour. C’est pourquoi elle se donne si complètement ; c’est pourquoi ses parents découvrent, horrifiés, les choses très crues qu’elle a écrites à « Charlie » quand elle était persuadée de voir en lui un jeune adolescent ; c’est pourquoi, en filigrane, le travail de son père est si important : en tant que publicitaire, habitué des photos de mannequins dénudés, il croit voir remplacé, sur une affiche géante, un modèle sexy par sa propre fille. Trust est aussi ce récit, celui des changements profonds du corps d’une jeune fille devenant femme, et désireuse d’accompagner la modification physique par un nouveau palier émotionnel. Cette boucle psychologique fonde la seconde partie du film, et fait écho aux sentiments – primaires – qui chamboulent le père, persuadé d’avoir manqué à son rôle.

Le dispositif théâtral n’est visible que dans la manière dont David Schwimmer traite l’espace d’intimité qu’est la maison familiale, dont le père, Will, tente de faire une prison ouverte sur l’extérieur. À plusieurs reprises, il filme le geste sécurisant d’un père qui, avant de se coucher, branche l’alarme censée protéger sa famille des attaques venues du dehors. Bien après l’agression de sa fille, Will continue vainement d’allumer l’appareillage de détection, par automatisme plus que par conviction : la menace n’a pas été stoppée par la technologie, elle est entrée dans la maison via une autre technologie, celle que le père a lui-même introduite au sein de sa communauté en offrant un ordinateur à sa fille. Ce sentiment de culpabilité explose dans la seconde partie, jusqu’à une scène finale, absolument bouleversante, où le récit tente de recomposer un apparat d’intimité familiale à partir de pièces de puzzle à moitié dévorées par le désespoir et l’autopunition. Faîtes-nous confiance : ce Trust est plus qu’un très beau film : c’est aussi une étude psychologique précise et pertinente qui offre un regard différent, mais juste, sur le rapport de l’adolescent à son altérité numérique.

Eric Nuevo

Sortie en salles le 18 janvier 2012

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