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                                                       Pierre Gaffié et Miranda July

Impossible de perdre de vue Miranda July… Cinéaste, vidéaste, femme de théâtre, actrice et romancière, voici une artiste qui touche à tout et accouche de tout.
Moi toi et tous les autres (voir Versus n°16), son premier long-métrage bariolé, avait atteint une alchimie rare :  cristalliser tous les talents de Miranda July, sans renier ses exigences. La Caméra d’or de Cannes en 2005 n’était que justice…
Son deuxième opus, The Future, sorti en 2011, est aussi rêche que Moi, toi… était moîte. Le ciel y est lourd, nuageux, à l’image de la superbe musique de Jon Brion (*) qui ponctue le film à la manière de bulletins météos émotionnels.
Si Sophie et Jason, jeune couple guetté par la routine, est le pivot du film, les personnages connexes (qui sont tout sauf secondaires…) âgés de 9 à 82 ans, vont révéler à nos deux héros certains sens cachés de l’existence. Sans oublier “Paw Paw”, le chat blessé, adopté, et finalement sacrifié, dont la présence en filigrane orchestre tout ce petit théâtre humain.
Comme “Paw Paw”, Miranda July aussi sort ses griffes : tentation de l’adultère, piques envers les glorioles de You Tube, ron-ron de la vie professionnelle, Sophie ne rentrera à la maison qu’après une odyssée douce-amère.
Telle Siddharta sortant de son palais pour découvrir le “vrai” monde, Sophie abandonnera sa routine (son job de prof de danse l’ennuie), son mec et la plupart de ses repères. Exit aussi internet…  Elle s’en remettra au hasard, à une chanson de Nina Simone et à un T-Shirt vivant, au nom évocateur : C’est la nuit (en français dans le texte). Et oui, chez Miranda, objets et animaux ont voix au chapitre…
Cadres atypiques, montage subtil, dialogues toujours dits à voix basse (on n’élève jamais la voix dans les films de Miranda July…) et pourtant cinglants, The Future éveille et réveille.
Miranda July, ou le cinéma anti-pitch par excellence…

* Compositeur incroyablement doué, comparse fétiche de Paul Thomas Anderson pour qui il a créé la B.O. de Magnolia.

Revue Versus : The Future démarre là où Moi, toi & tous les autres s’achevait : sur la manière de passer le temps. “Je passe le temps” disait poétiquement le passager de bus à la fin de votre premier film. Dans The Future, le temps est celui de la routine, avec vos deux héros qui se font face sur leur canapé…

Miranda July : J’ai toujours su que mon film allait démarrer sur cette note de normalité, mais que tout changerait au fur et à mesure que les choses se déliteraient du point de vue émotionnel, et qu’il deviendrait beaucoup plus étrange. Ce que j’adore au cinéma, c’est quand on pense voir un type de film bien codé et que tout d’un coup on se retrouve face à autre chose. Mais ce n’est pas tache facile. Vous avez raison : The Future reprend les choses où je les avais laissées dans Moi, toi… C’est dû en grande partie au fait que mon œuvre suit ma propre personnalité. C’est synchrone.

Revue Versus : Autre point commun entre Moi, toi & tous les autres, et The Future, cette voix-off qui ouvre le film, la vôtre en l’occurrence. Elle fait de vous une deus ex machina qui demande au spectateur de prêter attention.

Miranda July : C’est vrai. Mais figurez-vous que je ne m’en suis rendu compte que récemment ! Je n’avais pas revu Moi, toi… depuis Cannes en 2005, et s’il y a une coïncidence, elle est involontaire… En fait, pour The Future, les choses se sont mises en place alors que je faisais un de mes exercices préférés : démarrer un scénario sous forme de monologue, sans savoir qui sera qui, ni même sans savoir ce que j’ai envie de raconter ! J’écris, tout simplement. Je dialogue avec moi-même en jouant tous les personnages.
C’est à cette étape du processus qu’avec ma productrice, nous avons trouvé un chat de gouttière qui venait de se faire renverser. Après l’avoir enterré, je suis revenu à mon monologue, et je me suis dit : le narrateur, ce sera ce chat”. Et j’ai gardé l’idée jusqu’au bout…

Revue Versus : Peut-on considérer “Paw Paw” (le chat) comme la réincarnation du poisson rouge qui meurt sur l’autoroute dans une des séquences les plus fameuses de Moi, toi & tous les autres… Dans les deux cas, il y a la même compassion pour les animaux. Sauf que dans The Future, cette compassion tourne mal…

Miranda July : C’est vrai… Là aussi, le film se superpose à mon évolution personnelle. Quand j’étais plus jeune, j’aimais les animaux, tout simplement. Aujourd’hui je me dis : que se passerait-il si j’oubliais mes responsabilités ? Si les choses n’étaient pas si faciles ? Et si mon égoïsme prenait le dessus et me faisait prendre les mauvaises décisions ? D’une certaine manière, c’est un peu ce qui se passe quand vous vous retrouvez au-delà de vos belles déclarations d’intention.

Revue Versus : Le lien inter-générationnel est une de vos thématiques importantes : les enfants se projettent sans cesse dans l’avenir, et en sens inverse vos seniors sont très candides. Vous insistez aussi beaucoup sur la manière dont les générations peuvent s’entraider. Dans The Future, Jason, votre compagnon, rencontre Joe, un vieux monsieur qui lui vend un sèche-cheveux. Et en quelques minutes, Joe, par son magnétisme, va presque devenir un oracle. Il dit à Jason: “Un jour, vous serez prêt” sans qu’on sache forcément à quoi il fait allusion.

Miranda July : Ce n’est pas forcément autobiographique puisque malheureusement, la plupart de mes grands-parents sont décédés.  Mais c’est quelque chose d’authentique car pendant l’écriture du script, j’ai fait une pause pour aller interviewer des gens qui vendaient leurs affaires via des petites-annonces. Et notamment ce sèche-cheveux vendu par Joe, un vénérable monsieur de quatre-vingt deux ans. Du coup, moi qui était en train d’écrire un film sur le temps, du point de vue d’une trentenaire, me voici confrontée à ce monsieur d’âge canonique, qui avait d’ailleurs pour habitude d’écrire des cartes plutôt salaces à sa femme avec chattes humides et tutti quanti…. Très actif, il avait cent fois plus d’énergie que moi. Il parlait notamment beaucoup de sa mort, qui est d’ailleurs advenue peu après.
J’ai senti qu’il me fallait incorporer SA vision du temps au film. Je lui ai donc demandé s’il pouvait rencontrer Jason comme il m’avait rencontrée moi, et donc jouer son propre rôle. La séquence du film où il vend le sèche-cheveux est une vraie impro. Je disais à Joe : “Essayez donc de vendre ce sèche-cheveux à Jason !”. C’est un de mes trucs favoris : incorporer de vraies personnes dans une fiction.

Revue Versus : La magie potentielle de nos vies est un de vos thèmes récurrents. Dans Moi, toi… Richard, le héros, proclamait “Je veux que mes fils aient des pouvoirs magiques”. Or, dans The Future, ce sont les anciens qui détiennent cette magie. Joe prend même une dimension cosmique puisque vous le métamorphosez en voix de la lune…

Miranda July : Aussi surréaliste, voire irréel que cela puisse paraître, je voulais que tout soit plausible, y compris transformer Joe en lune ! Ce fut une surprise magnifique, le fruit du hasard certes, mais un hasard parfait pour moi.
Pour être honnête, je n’aime pas beaucoup les films où les personnages ont TOUS vingt ou trente ans. C’est trop normatif. Bien sûr, dans The Future, mon personnage, et celui d’Hamish, sont jeunes, dans le vent, mais ce sont les seuls ! Et tous les personnages autour d’eux sont vraiment importants, pas de simples comparses ennuyeux.
Au final, si on regarde bien, le couple que forment Sophie et Jason est plutôt “comme il faut”, voire classique. La magie, il la découvre en sortant de sa bulle. C’est d’ailleurs quelque chose que je vérifie souvent : les surprises n’apparaissent que quand je prends des risques.

Revue Versus : Un des aspects frappants de vos deux films, c’est l’absence de buildings, de bâtiments qui écrasent les personnages. L’aventure est littéralement “au coin de la rue”. Est-ce pour démontrer que nos vies intérieures sont comme des villages ? Qu’il suffit de frapper à des portes pour que le théâtre de la vie surgisse ?

Miranda July : Oui, mais ça se fait d’une manière inconsciente. Après mes tournages, quand je vais au cinéma, je me dis parfois :  “Oh, c’est super beau ! Moi aussi j’aurai dû filmer ce panorama”. Mais en vérité, je ne fonctionne pas comme ça. Ce qui m’intéresse, ce sont les lieux de tous les jours, ceux où les gens vivent leur vie. Aux vues d’ensemble je privilégie la “macro” pour décrire nos mondes intérieurs… En essayant de toutes mes forces de montrer les sentiments, en les extériorisant, j’en oublie le monde autour.

Revue Versus : Filmer horizontalement, comme vous le faites, a aussi un avantage : supprimer les hiérarchies et remettre à leur place les personnes arrogantes. A l’image de la directrice du musée de Moi, toi… ou des voisins revêches de The Future… Personne, au final, ne peut vraiment prendre le dessus sur l’autre, une connexion est possible.

Miranda July : Mes films sont plus à échelle humaine qu’à échelle cinéma. Vous savez, au cinéma, en général, tout est fait pour tirer avantage de l’espace, pour le glorifier. Alors que moi, j’essaie plutôt de le réduire ! Surtout, j’essaie de créer un MONDE. Quand j’écris, je crée une fabrique du monde, plutôt petite elle aussi. Il y a tellement d’endroits à filmer à Los Angeles, et moi, je les mets toutes de côté ! Je le fais pour traduire ce que j’ai écrit et exprimer ma propre voix.

Revue Versus : Dans Moi, toi…, la conservatrice du musée disait : “Sans le Sida, les emails n’existeraient pas.”. Autrement dit, Internet est une réponse, une protection aux dangers physiques. Dans The Future, Sophie et Jason, décident, eux, de se passer de connexion pendant un mois. Quel est votre regard aujourd’hui sur la web-culture ?

Miranda July : Un regard mêlé…  J’aime le web, pouvoir fabriquer des choses et les montrer immédiatement à tant de gens. Le performer en moi adore cette spontanéité. Mais l’autre personne, celle dont le boulot est de trouver de nouvelles idées, elle a au contraire besoin d’intimité, d’espace, voire de vide.
Avec internet, on a toujours des distractions. Si je ne sais pas quoi faire, je peux toujours regarder mon téléphone, et c’est problématique quand vous avez besoin de créer. Or, ces moments de solitude sont très précieux car c’est grâce à eux qu’il peut y avoir de l’art, et des idées nouvelles. Je suis conscient de tout ça, mais c’est un combat de plus en plus dur…

Revue Versus : Comment avez-vous travaillé sur la conception de The Future ? Comme Jason, qui décrète : “Je vais être aux aguets et faire attention à tout” ?

Miranda July : La plupart du temps, si je ne suis pas moi-même aux aguets, je déprime ! (rires). Je ne suis pas vraiment dans la demi-mesure. Par exemple, hier, à mon arrivée à Paris, au début je me suis senti perdue : “Mon Dieu, je suis à Paris, je n’ai que deux heures avant que la nuit tombe, que faire ? ” Et puis, ce sentiment “d’alerte” est revenu progressivement, des idées et des petits projets sont apparus. Cet état de vigilance est vraiment celui qui me convient le mieux.

Revue Versus : Paul Thomas Anderson compare l’écriture d’un scénario à une activité inattendue : le repassage. On refait toujours le même geste, mais à chaque fois plus poussé et plus précis. Vous le ressentez comme ça ?

Miranda July : C’est assez bien vu. Même si le cinéma est un art trop épuisant pour devenir ennuyeux (rire). Ou alors, ce serait faire du repassage tout en marchant le long d’une falaise ! Certes, il peut y avoir des aspects répétitifs dans l’écriture d’un script, mais vue la taille des enjeux, à chaque fois mon cœur s’accélère…

Revue Versus : Pour The Future avez-vous à un moment envisagé de jouer le personnage trompé et non celui qui commet l’adultère ?

Miranda July : Dans une version initiale du script, oui, je jouais la femme trompée, celle qui arrête le temps. Cela me plaisait bien, mais il me manquait le côté fun du personnage. Je pense que cela fonctionne mieux avec la femme qui commet l’adultère et déclenche tout…

Revue Versus : Le personnage de Jason dans The Future ressemble beaucoup au jeune ado de Moi, toi… : calme, paisible, presque asexué. Peut-on dresser un parallèle entre eux et y déceler une “image de l’homme selon Miranda July” ?

Miranda July : En fait, ces deux personnages ressemblent beaucoup à mon frère, un grand gars plutôt maigre, très doux, très intéressant et pas du tout super macho. Comme c’est mon frère aîné, il a clairement eu une influence sur moi… C’est un personnage qui existe aussi souvent dans mon monde imaginaire.

Revue Versus : Dans Un bref instant de solitude, votre recueil de nouvelles, vous écrivez : “L’homme moderne est habile”. Vous vouliez dire quoi exactement ?

Miranda July : C’était un peu de la blague, de l’humour. L’homme moderne n’existe pas.

Revue Versus : Dans vos deux films, les personnages adorent s’inventer des personnalités. Parfois avec humour, parfois avec solennité. Moi, toi… s’ouvrait sur votre monologue devenu culte où Sophie listait ses rêves. Dans The Future, au moment de sa romance parallèle, Sophie dit: “Je me sens comme une célébrité qui promène son chien”. Ce sont des allusions au culte de la personnalité, assez fréquent dans le monde moderne ? Ou plutôt l’idée que, pour survivre émotionnellement, il faut s’inventer des vies ?

Miranda July : Ce qui me parle beaucoup, c’est le schéma “Envies quasi impossibles et au final retour à la réalité !”. Car dans ce processus, il y a toujours des surprises. Il y a tellement de choses folles dans la réalité… C’est quelque chose d’à la fois dangereux et excitant. Sophie aimerait qu’on la regarde afin d’avoir une excuse pour ne plus rien faire. Juste être regardée… Et elle a envie de ça précisément au moment où sa nouvelle histoire d’amour se cristallise. Dans ces courts moments-là, vous avez l’impression que quoi que vous fassiez, ce sera intéressant. On a envie de se voir à travers des yeux imaginaires.
C’est peut être pour cela que nous aimons tant les célébrités : parce qu’elles semblent être dans un perpétuel renouveau amoureux !

Revue Versus : L’une des beautés de votre cinéma est qu’il ne fige rien. La réalité y est toujours à multi facettes. Dans The Future, Jason et Sophie regardent par la fenêtre une femme en train de se sécher les cheveux. Pour Sophie, c’est un moment hédoniste, l’instantané d’une femme heureuse. Pour Jason, c’est l’inverse : c’est une femme triste et seule.

Miranda July : On se fait souvent des films quand on observe les autres. Même avec nos proches. Peut-être est-ce une déformation professionnelle due à mon activité de scénariste, mais j’avoue extrapoler beaucoup quand j’observe autrui. C’est cette fameuse envie d’aborder les êtres par les deux bouts, et saisir les extrêmes. Dans mes moments d’angoisse, de spleen, je suis capable d’utiliser quiconque pourra m’aider à me supporter moi-même ! On a cette impression que les autres, eux, ils savent se débrouiller, alors que nous on galère… Le moment que vous citez dans le film est le seul qui pourrait être un autoportrait de ma vie avec Mike (Mills, le réalisateur, mari de Miranda July à la ville, ndlr). Il lui arrive souvent de me dire : “Miranda, arrête de te faire des films sur les autres !”

Revue Versus : A propos de Mike Mills, vous partagez avec lui un point commun scénaristique : dans vos deux films un animal parle. Un chien dans Beginners, un chat dans The Future

Miranda July : Ce qui est drôle, c’est qu’on voulait tous les deux s‘octroyer la paternité de cette idée. Chacun disait à l’autre: “Tu sais, l’idée de l’animal qui parle, je l’avais eue bien avant de te connaître !” Mais en fait, ces joutes ont un côté très mignon, elle montrent que si nous nous sommes choisis, amoureusement, c’est justement parce qu’on a de tels points communs. Ecrire pour un animal, ça nous ressemble bien… Au final, après avoir vu nos deux films, j’ai presque été soulagée qu’il n’y ait pas plus de points communs. Après tout, nous vivons sous le même toit…

Revue Versus : La séquence de sexe dans The Future m’a semblé faire écho à la séquence décalée de fellation dans Moi, toi…. Dans les deux cas, les personnages principaux sont passifs, et au moment de l’orgasme, leurs yeux se balladent sur des photos, pas sur leur amant. Au lieu de savourer physiquement le moment, on a l’impression qu’ils ont besoin d’une ligne de fuite, c‘est très frappant.

Miranda July : Ca ne me frappe que maintenant que vous le dites ! (rires). Pour tout dire, j’aime utiliser le sexe, écrire sur le sujet, mais rarement pour le décrire comme “le moment incroyablement romantique où l’union entre deux êtres culmine…“,
Ce qui m’intéresse, c’est presque l’inverse. C’est montrer la déconnection d’un des deux amants. C’est une chose si insensée, après tout, d’être soi-même dans de tels moments. En plus, les relations sexuelles s’expliquent souvent par un désir de s’évader, de se fuir eux-mêmes. C’est le cas du personnage de The Future. Cet adultère va ruiner sa vie, et en même temps, c’est ce qu’elle cherche. Quand à la séquence de fellation de Moi, toi…, le pauvre garçon n’en était pas le déclencheur… (sourire)

Revue Versus : Ecouter The Future est une expérience intense. La musique évoque une pluie, des averses qui rythment le va-et-vient des personnages.

Miranda July : Dans ce film, je n’ai pas utilisé la musique comme dans Moi, toi.. où c’est elle qui donnait le “la” du monde et celui des personnages. Pour The Future, je voulais travailler davantage les atmosphères. Jon Brion, le compositeur m’a percée à jour en me disant :  “En fait, ce qui t’intéresse vraiment, c’est le rythme”. Il a raison. Bien sûr, il faut des mélodies pour cristalliser certains sentiments, mais le plus souvent le point de départ, avec Jon, c’était le rythme. Je pense que cela a à voir avec le langage, la performance. Mais c’est aussi cohérent car le montage est ma partie préférée du processus filmique. Encore une histoire de rythme…

Revue Versus : Le dessinateur Français Manu Larcenet disait récemment que le cinéma de Jim Jarmush l’avait décomplexé sur l’obsession d’avoir un script nickel-chrome et ”tout puissant”. Quels sont les artistes qui ont pu vous décomplexer sur certains points ?

Miranda July : Je suis tellement “scriptée”, vous savez… Surtout dans ce film où le tournage n’a duré que vingt-et-un jours. Je n’avais pas le luxe de pouvoir improviser. Les films de Mike Leigh, ou mêmes ceux de Judd Apatow, ne sont pas forcément mes préférés mais j’envie leur part d’improvisation. Moi, je cours souvent contre la montre, et contre les pages du script ! J’essaie d’obtenir ce que j’ai dans la tête, et, croyez-moi, ce sont souvent des choses qui me trottent depuis des années.
Parmi les artistes qui m’inspirent, il y a l’écrivain Lydia Davis. Elle me fait me sentir libre dans tous les moyens d’expression. Elle invente beaucoup, elle me fait penser que tout est possible.

Revue Versus : Dans The Future, votre personnage dit “On ne peut rien faire de special uniquement par la pensée…” Est-ce une déclaration anti-intellectuelle un peu sarcastique ?

Miranda July : J’écris les dialogues souvent très vite et parfois sans trop d’arrière-pensées, en me laissant aller. Plus tard, à la relecture, le sens apparaît et là, la prise de conscience peut être vertigineuse… Concernant cette réplique en particulier, ce n’est pas une déclaration d’intention, juste une réplique…

Revue Versus : Le patron du festival de Glastonbury a dit que le rock en lui-même n’est pas très intéressant, c’est la mythologie qu’il génère qui l’est. Votre cinéma n’est-il pas à l’exact opposé ? Vous ne jouez jamais avec la mythologie du septième art. D’une certaine manière, vos films sont purs, ils construisent leurs propres mythologies.

Miranda July : Je suis d’accord. Parfois je me dis : “Fais davantage attention aux références cinéma !” Quand je regarde un bon film, je me dis que certaines images vont se loger dans ma tête et ressurgir un jour ou l’autre. Mais en fait, c’est rarement le cas. Je vois les films en “fan”. Si un film est bon, il me perd et j’oublie complètement de prêter attention à sa fabrication.
Quand je tourne, je suis totalement dans l’action, dans l’ici et maintenant. Il s’agit d’inventer, du mieux possible. Mon seul guide, ce sont mes sensations. La place de la caméra, la composition des plans, je les vis de l’intérieur. Je suis le genre à dire “Au fait, comment filme t-on ce genre de plan selon la grammaire habituelle du cinéma ?” Mais au final, je n’en fais qu’à ma tête… J’oublie les codes et le vocabulaire habituellement en vigueur.

Revue Versus : J’ai vu comme une transmission, un passage de témoin entre vos deux personnages de patriarches. Dans Moi, toi…, Michael, le retraité, vous encourageait à exposer vos œuvres. Dans The Future, Joe est un senior actif, il expose. On peut y voir comme un passage de témoin. L’idée que nous sommes tous des artistes potentiels et parfois cachés…

Miranda July : J’adorais cette idée que les cartes postales que créent Joe dans The Future soient vraiment les siennes. J’aime le fait que d’autres personnages que le mien soient des artistes. Comme la fillette qui s’enterre dans le jardin. C’est aussi une artiste à sa manière ! Elle fait une performance. Pour moi, c’est une vérité essentielle : l’art ne vient pas que des artistes.

Revue Versus : Juste avant The Future, vous avez mis en scène un spectacle interactif sur le couple. Quels impact a t-il eu sur le film ?

Miranda July : Cela m’a rendue très libre. Tous les éléments étranges de The Future, comme le chat qui parle, ou le temps qui s’arrête, étaient dans la pièce. J’ai pris ces petits bouts qu’avait joué le public, pour en faire des éléments qui se sont dans intégrés à mon scénario. Cela m’a aidé, car je n’avais plus à rester plantée devant une page blanche en me disant : “Qu’est ce que je vais bien raconter dans mon prochain scénario ?”, question qui est toujours terrible.
Je savais que, je n’aurais pas la même intimité dans le film que dans la pièce, mais cela a quand même été un détonateur qui m’a obligé à pousser les choses plus loin dans le scénario.

Revue Versus : L’air de rien, vos films ne sont pas dénués d’allusions politiques, ou sociétales. Dans Moi, toi… il y avait cette séquence étrange où un instituteur expliquait aux enfants comment faire face à l’explosion d’une grenade. Dans The Future, Jason parle d’une apocalypse écologique en route, mais il le dit de façon presque poétique

Miranda July : C’est très juste… Je travaille beaucoup là-dessus : ne pas alourdir un propos, ou un message. Je préfère être allusive… J’ai grandi avec l’idée d’un futur qui serait immuable. Et puis, sans crier gare, j’ai compris que notre mode de vie n’allait pas se prolonger indéfiniment. Nous allons devoir faire de sérieux changements. Et il est sans doute déjà trop tard pour pouvoir se la couler douce encore longtemps. Ce qui me semble fou, c’est que ces changements vont avoir lieu pendant mon passage sur terre. En plus, tout ça ne semble pas affecter vraiment les gens. Les gens ne changent pas vraiment.
Mais impossible de dire ça dans un film sans apparaitre didactique. Alors j’y vais par touches légères. Il faut que ce soit émotionnel.

Revue Versus : Vos personnages rêvent souvent éveillés… A contrario, vous est-il arrivé d’avoir des rêves qui influent sur le contenu de vos scripts ?

Miranda July : Oh oui, j’ai une très bonne anecdote là-dessus, surtout pour Paris. Il y a trois ans, avant de venir promouvoir mon livre de nouvelles, j’avais rencontré une femme dans une soirée à Los Angeles. Elle me parlait d’une lampe en forme de lune qu’elle voulait acheter  et qu’on ne trouvait qu’à Paris. J’ai répondu : “’Mais je vais à Paris, je vais vous ramener cette lampe !” A peine ces paroles prononcées, je me suis dite : “Mais qu’est ce que je fais ! A Paris, je serai si occupée, comment diable acheter une lampe ! “
En arrivant ici, lors de ma première nuit, j’ai rêvé de la lune. Un rêve si intense qu’il m’a réveillée et que je me suis mise à écrire, frénétiquement. Dehors, c’était la pleine lune, et j’ai écrit cette séquence de la lune qui se met à parler. J’avais déjà l’idée du temps qui s’arrête dans mon film mais je ne savais pas exactement quoi en faire pour que ça ne soit pas ennuyeux. Et j’ai réalisé que la lune pouvait être un personnage. J’avais l’impression de la canaliser dans mon scénario. Cette lumière lunaire était dans mon rêve. Résultat des courses : j’ai fini par dénicher cette lampe et je l’ai l’envoyée à cette femme, que je connaissais pourtant à peine. Je lui étais si reconnaissante que les choses soient arrivées comme ça !

Revue Versus : Dans les bonus de Moi, toi…, John Hawkes, votre comédien principal, dit qu’il adore le film car vous trouvez toujours un moyen d’ouvrir des options à vos personnages. Or, dans The Future, quand Sophie vit sa relation adultère, l’amant lui répond : “On peut faire l’amour, manger des glaces ou regarder la Télé”. Et vous répondez : “Vraiment, il y a des glaces ?” Cette ironie montre que cet adultère, que vous espériez excitant, s’avère bien trop normal. Du coup, il n’y a pas vraiment d’options. Et vous êtes piégée…

Miranda July : A ce moment, ses espoirs sont si limités… Elle ne peut plus penser au futur car il n’y en a plus ! (rires). Mais ça a un côté positif, car elle vit totalement dans le moment. Tout ce qu’elle peut attendre c’est cette petite chose douce et froide qu’on appelle une glace… Elle se sent tellement éloignée de son amant qu’elle veut au moins vérifier qu’il n’était pas juste poétique, mais qu’il avait vraiment des glaces à proposer… Ce moment étrange est d’ailleurs l’une des premières séquences du film que j’ai écrite…

Revue Versus : Dans The Future, l’amant dit à Sophie :  “Tu as deux options : soit mentir à ton compagnon, soit lui dire la réalité !”. Votre personnage s’en sort par une pirouette : elle ne choisit pas…

Miranda July : Quand on vit avec quelqu’un, il peut y avoir ce mythe de l’unité totale. En réalité, il arrive qu’on on ne dise pas vraiment toute la vérité, sans mentir totalement non plus. Mais on fait ça au sein d’une intimité sincère. Si c’est quelque chose qui vient du coeur, il ne faut pas le voir comme un échec. Quand on se tient à l’écart des choses, alors oui c’est très facile de dire la vérité ! Mentir aussi est très facile quand on ne sent pas impliqué. Mais, si on essaie d’être fidèle à soi-même, alors ça peut devenir vraiment une situation impossible.

Revue Versus : Le cinéaste Bruno Dumont pense que, tout bien pesé, le vrai cinéma intellectuel, ce sont les blockbusters, puisque les producteurs sont sans arrêt en train de réfléchir aux attentes du public. Que pensez-vous de cette remarque ironique ?

Miranda July : Je ne crois pas à l’idée que les films doivent oublier le public pour être “purs”, pas du tout. Un créateur ne peut pas simplement se dire : Je fais mon truc et advienne que pourra. Moi, je pense toujours au public. Bien sûr, c’est une tâche parfois impossible : faire quelque chose d’étrange, de totalement personne tout en invitant les gens à venir le voir en leur annonçant la couleur : “C’est pour vous !”
On peut y arriver, sans pour autant le faire à la manière des blockbusters. Mon producteur dit parfois : “Rire =argent !” et il y a une part de vrai. Mais il faut lutter contre ça, et trouver d’autres moyens pour que les gens se sentent concernés. C’est le cœur du problème… Parce ce qu’on peut faire n’importe quoi si on ne se sent pas concerné.

Revue Versus : L’inventeur américain Buckminster Fuller disait : “Si vous n’aimez pas le système, n’essayez pas de le détruire, construisez en un autre.” Une phrase qui a d’ailleurs été reprise comme devise par le réseau de salles de cinéma Utopia.

Miranda July : C’est une bonne vue des choses. Il arrive que mon cinéma suscite des réactions contrastées, mais ça me va bien. Si quelque chose s’impose trop facilement, si c’est trop “gagnant”, c’est presque toujours parce que ça ressemble à quelque chose qui a déjà été fait. Et alors ça ne valait vraiment pas la peine de remuer ciel pour terre pour le faire…
Quand je réalise un film, je ne réfléchis pas du tout à ce qui a pu être fait auparavant. Il faut donner forme au film sur le moment, pendant sa fabrication, du mieux que l’on peut. Mon seul guide, ce sont mes sentiments.
Je m’exprime à partir de mon monde intérieur, de mon ressenti. Rien ne me semble aller de soi a priori. Il y a tellement à faire sur un plateau de cinéma. Je suis le genre à dire : “Ah au fait, comment filme t-on ça d’habitude ?” et on me répondrait “On peut faire comme ci ou comme ça”.  Alors bien sûr, dans ces moments, j’aimerais parfois avoir plus de vocabulaire. mais en même temps, ce que je fais, c’est moi. Les sentiments, l’histoire, viennent en premier.
Quand votre quête principale est la liberté artistique, alors le prix à payer est de travailler toujours plus dur

Revue Versus : Quel est votre plan préféré dans The Future ?

Miranda July : Laissez-moi réfléchir… Sans doute le plan du T-Shirt qui vient vers moi… C’est d’ailleurs le premier plan que nous avons tourné. Et un des seuls plans larges du film !

Revue Versus : Quels sont vos projets ?
Miranda July : Un roman, et puis un nouveau script…

Propos recueillis et traduits  par Pierre Gaffié

Bande-annonce V.O de The Future de Miranda July

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